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Comment j’ai retrouvé Livingstone/Chapitre 9

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Chapitre IX
De Couihara à Londres



Couihara me semblait maintenant un paradis terrestre et Livingstone ne s’y trouvait pas moins heureux. Comparée à celle de Djidji, sa nouvelle demeure était un palais ; outre l’étoffe, les grains de verre, le fil de laiton, les mille objets qui avaient formé la cargaison de cent cinquante hommes, et dont la moitié devait lui revenir, nous avions dans nos magasins une quantité de bonnes choses.

Ce fut un grand jour que celui où, le marteau et le ciseau à la main, j’ouvris les caisses du docteur.

Je fus cruellement désappointé : l’ouverture de chaque caisse me procura une déception. Des boîtes de biscuit, une seule était en bon état ; à peine en tout de quoi faire un repas complet. Des conserves de bouillon ! Qui donc en demandait en Afrique ? Est-ce qu’il n’y a pas là des bœufs, des moutons et des chèvres, de quoi faire tous les consommés possibles, et cent fois meilleurs que pas un de ceux qu’on a jamais exportés ? Des petits pois et des juliennes, fort bien : c’eût été un régal. Mais, du bouillon de poulet, ou de gibier… quel non-sens !

La sixième caisse contenait deux paires de fortes chaussures, quatre chemises, des bas et des cordons de souliers qui rendirent le docteur le plus heureux des hommes.

« Richard se retrouve ! s’écria-t-il en essayant les chaussures.

– Quel qu’il soit, dis-je à mon tour, celui qui envoie cela est un véritable ami.

– Oui, reprit le docteur, c’est mon ami Waller. »

Les cinq autres caisses renfermaient des conserves de viande et de bouillon.

La liste portait bien une douzième boîte, où il devait y avoir douze bouteilles d’eau-de-vie médicinale ; mais cette boîte-là avait disparu. Du reste, ma cargaison avait souffert de semblables méfaits et Asmani, qui en était le coupable, fut renvoyé immédiatement par le docteur.

En fin de compte, de tout ce bagage, dont le port avait été payé jusqu’au lac, Livingstone ne tira que deux bouteilles d’eau-de-vie et une petite caisse de médicaments.

Peu d’Arabes se trouvaient alors dans le pays ; la plupart assiégeaient la forteresse de Mirambo. Une semaine environ après notre retour, le petit cheik Séid ben Sélim (El Ouali), qui commandait en chef les forces arabes, revint à Couihara. C’était à lui qu’en 1866 avait été adressé le premier envoi qu’on avait fait à Livingstone, et dont celui-ci n’avait jamais rien vu.

Le 22 février, la pluie, qui nous avait accompagnés depuis deux mois dans tout notre trajet, cessa complètement. Le temps devint superbe, et je m’occupai de mon départ. Tandis que je faisais mes préparatifs, Livingstone écrivait les lettres que je devais prendre, et mettait au courant le journal dont il voulait me charger. Je l’approvisionnai pour quatre années ; et, de plus, comme plusieurs articles lui étaient nécessaires pour qu’il fût complètement équipé, nous en dressâmes ensemble la liste et je m’engageai à les lui envoyer de Zanzibar. Cette cargaison devait en tout former soixante-dix charges, qui, en l’absence des porteurs, n’étaient qu’un embarras pour le docteur. Or, à cette époque il n’en avait que neuf, avec lesquels il ne pouvait pas bouger. D’ailleurs on se battait toujours, et les hommes du Mouézi, on se le rappelle, ne se louent jamais en temps de guerre. Il fallait en chercher au loin. Je fus chargé, dès que j’aurais gagné Zanzibar, d’enrôler cinquante hommes libres, de les armer, de les équiper et de les faire partir immédiatement pour Couihara.

Je n’hésitai pas à m’en charger, mais c’était mettre à néant le projet que j’avais formé de revenir par le Nil et de rapporter des nouvelles de Baker.

Livingstone avait terminé sa correspondance. Il déposa entre mes mains vingt lettres pour la Grande-Bretagne, six pour Bombay et deux pour New York. Ces dernières étaient toutes les deux pour James Gordon Bennett junior, le père de celui-ci n’ayant pris aucune part à l’entreprise qui m’avait été confiée.

L’une d’elles, que j’insère ici, peint tout entier l’homme qui a mérité que, pour savoir seulement s’il vivait encore, on fit une expédition coûteuse.


« Djidji-sur-Tanguégnica, Afrique Orientale, novembre 1871. »
« À James Gordon Bennett, fils, Esq. »


« Mon cher monsieur,
Il est en général assez difficile d’écrire à une personne que l’on n’a jamais vue : il semble que l’on s’adresse à une abstraction. Mais, représenté que vous êtes dans cette région lointaine par M. Stanley, vous ne m’êtes plus étranger ; et, en vous écrivant pour vous remercier de l’extrême bonté qui vous a inspiré son envoi, je me sens complètement à l’aise.
Quand je vous aurai dit l’état dans lequel il m’a trouvé, vous comprendrez que j’aie de bonnes raisons pour employer, à votre égard, les termes les plus forts d’une ardente gratitude.
J’étais arrivé au pays de Djidji, après une marche de six cent cinquante à huit cents kilomètres, sous un soleil éblouissant et vertical, ayant été harcelé, trompé, ruiné, forcé de revenir alors que je touchais au but, obligé d’abandonner ma tâche dont j’apercevais la fin, et cela par des métis musulmans que l’on m’envoyait de Zanzibar, des esclaves au lieu d’hommes.
Cette douleur, aggravée par les tableaux navrants, que j’avais eus sous les yeux, de la cruauté de l’homme envers ses semblables, faisait chez moi de grands ravages et m’avait affaibli outre mesure ; je me sentais mourir sur pied. Je n’exagère rien en disant que chacun de mes pas dans cet air embrasé était une souffrance, et que j’arrivai à Djidji à 1’état de squelette.
Là, j’appris que des marchandises que j’avais demandées à Zanzibar, et qui valaient encore douze mille cinq cents francs, avaient été confiées à un ivrogne, qui, après les avoir gaspillées sur la route, pendant seize mois, avait fini par acheter, avec le reste, de l’ivoire et des esclaves, dont il s’était défait.
La divination, au moyen du Coran, lui avait, disait-il, appris que j’étais mort. Il avait envoyé, à ce qu’il ajoutait, des esclaves dans le Mégnéma pour s’assurer du fait ; les esclaves ayant confirmé la réponse du Coran, il avait écrit au gouvernement du Gnagnembé pour lui demander l’autorisation de vendre, à son profit, le peu d’étoffe que ses débauches n’avaient pas absorbé.
Il savait bien, cependant, que je n’ étais pas mort, et que j’attendais mes valeurs avec impatience : des gens qui m’avaient vu le lui avaient dit. Mais, n’ayant aucune moralité, et se trouvant dans un pays où il n’y a d’autre loi que celle du poignard ou du mousquet, il me dépouilla complètement.
Je me trouvais donc entièrement épuisé au physique et je n’avais d’autres ressources qu’un peu d’étoffe et de rassade, que j’avais eu la précaution de laisser à Djidji, en cas de nécessité.
La perspective d’en être réduit avant peu à tendre la main aux habitants du pays me mettait au supplice. Cependant je ne pouvais pas me désespérer. J’avais beaucoup ri autrefois d’un ami, qui, en atteignant l’embouchure du Zambèse, s’était plongé dans la désolation parce qu’il avait brisé la photographie de sa femme. Après un pareil malheur, disait-il, nous ne pouvions pas réussir. Depuis lors, il y a pour moi quelque chose de si burlesque dans la seule pensée du désespoir, que je ne saurais m’y abandonner.
Alors que je touchais à la plus profonde misère, de vagues rumeurs, au sujet de l’arrivée d’un Européen, vinrent jusqu’à mon oreille. Je me comparais souvent à l’homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, et je me disais que ni prêtre, ni lévite, ni voyageur ne pouvait passer près de moi. Pourtant le bon Samaritain approchait.
Il arriva ; un de mes serviteurs accourant de toutes ses forces, et pouvant à peine parler, me jeta ces mots : « Un Anglais qui vient ! Je l’ai vu ! " Puis il repartit comme une flèche.
Un drapeau américain, le premier qui ait paru dans cette région, m’apprit la nationalité du voyageur.
Je suis aussi froid, aussi peu démonstratif que nous autres insulaires nous avons la réputation de l’être. Mais votre bonté a fait tressaillir toutes mes fibres. J’en suis réellement accablé et ne peux que dire en mon âme : « Que les plus grandes bénédictions du Très Haut descendent sur vous et sur les vôtres ! »
Les nouvelles qu’avait à me dire M. Stanley étaient bien émouvantes. Les changements survenus en Europe, le succès des câbles atlantiques, l’élection du général Grant, et beaucoup d’autres faits non moins surprenants, ont absorbé mon attention pendant plusieurs jours et produit sur ma santé une action immédiate et bienfaisante. Sauf le peu que j’avais glané dans quelques numéros du Punch et de la Saturday Review de 1868, j’étais sans nouvelles d’Angleterre depuis des années. Bref, l’appétit me revint, et au bout d’une semaine j’avais retrouvé des forces.
M. Stanley m’apportait une lettre bien gracieuse, bien encourageante de lord Clarendon. Cette dépêche de l’homme éminent, dont je déplore sincèrement la perte, est la première que j’aie reçue du Foreign Office (ministère des Affaires étrangères) depuis 1866.
C’est également par M. Stanley que j’ai appris que le gouvernement britannique m’envoyait une somme de vingt-cinq mille francs. Jusque-là, rien ne m’avait fait pressentir cette assistance pécuniaire. Je suis parti sans émoluments ; aujourd’hui le manque de ressources est heureusement réparé, mais j’ai le plus vif désir que, vous et vos amis, vous sachiez que, malgré l’absence de tout encouragement – pas même une lettre – je me suis appliqué à la tâche que m’a confiée sir Roderick Murchison, que je m’y suis appliqué, dis-je, avec une ténacité de John Bull, croyant qu’à la fin tout s’arrangerait. La ligne du partage des eaux de l’Afrique centrale, de ce côté-ci de l’équateur, a une longueur de plus de onze cents kilomètres. Les sources que sépare cette ligne de faîte sont innombrables ; c’est-à-dire que, pour les compter, il faudrait la vie d’un homme. De ce déversoir, elles convergent et se réunissent dans quatre grandes rivières, qui, à leur tour, rejoignent deux puissants cours d’eau de la grande vallée du Nil. Cette vallée commence entre le dixième et le douzième degré de latitude méridionale.
Ce ne fut qu’après de longs travaux que je vis s’éclairer l’ancien problème, et que je pus avoir une idée précise du drainage de cette région. Il me fallut chercher ma route, la chercher sans cesse, à chaque pas et presque toujours à tâtons. Qui se souciait de la direction des rivières ? « Nous buvons tout notre content, et nous laissons le reste couler, » m’était-il répondu.
Les Portugais n’allaient chez Cazembé que pour y acheter de l’ivoire et des esclaves, et n’y entendaient pas parler d’autre chose. Pour moi, c’était le contraire : je ne m’informais que des eaux, questions sur questions, que je répétais sans cesse, au point d’avoir peur d’être accusé de folie. Mon dernier travail, auquel le manque d’auxiliaires convenables apporta de grands obstacles, consista dans l’examen du canal d’écoulement que j’ai suivi à travers le Mégnouéma ou Mégnéma, et qui, sur une largeur de seize cents à cinq mille mètres, n’est guéable en aucun endroit, à aucune époque de l’année. La ligne de ce canal présente quatre grands lacs ; j’étais voisin du quatrième quand il m’a fallu revenir.
La Loufira, ou rivière de Bartle Frere, qui vient du couchant, tombe dans le lac Kamolondo ; le Lomami, grande rivière qui vient également de l’ouest, se jette dans le même lac, après avoir traversé le lac Lincoln, et semble former la branche occidentale du Nil, sur laquelle sont les établissements de Petherick.
Je connais actuellement près de mille kilomètres de ce système fluvial ; malheureusement les derniers deux cents, ceux que je n’ai pas vus, sont les plus intéressants. Si l’on ne m’a pas trompé, on y trouve quatre fontaines sortant d’un monticule terreux ; l’une de ces quatre sources ne tarde pas à être une grande rivière.
Deux de ces fontaines s’écoulent au nord, vers l’Égypte, par la Loufira et le Lomami ; les deux autres vont au sud, dans l’Éthiopie intérieure, et forment le Cafoué et le Liambaye, qui est le Haut-Zambèse.
Ne serait-ce pas de ces quatre fontaines que le trésorier du temple de Minerve parla jadis à Hérodote, et dont la moitié des eaux se dirigeait vers le Nil, l’autre moitié vers le sud ?
J’ai entendu parler si souvent de ces fontaines, en différents endroits, que je ne doute pas de leur existence ; et malgré le désir poignant du retour qui me saisit chaque fois que je pense à ma famille, je voudrais couronner mon œuvre en en faisant de nouveau la découverte.
Une cargaison, valant douze mille cinq cents francs, a été encore confiée – chose inexplicable – à des esclaves. Elle a mis un an au lieu de quatre mois, pour venir dans le Gnagnembé, où elle se trouve à présent ; il faut que j’aille la chercher afin de continuer mes travaux, et je suis obligé de le faire à vos dépens.
Si mes rapports, au sujet du terrible commerce d’esclaves qui se fait à Djidji peuvent conduire à la suppression de la traîte de l’homme sur la côte orientale, je regarderai ce résultat comme bien supérieur à la découverte de toutes les sources du Nil. Maintenant que, chez vous, l’esclavage est à jamais aboli, aidez-nous à atteindre ici le même but. Ce beau pays est comme frappé d’une malédiction céleste, et, pour ne pas porter atteinte aux privilèges esclavagistes du petit sultan de Zanzibar, pour ne pas toucher aux droits de la couronne de Portugal, droits illusoires, un mythe, on laisse subsister le fléau, en attendant que l’Afrique devienne pour les traitants portugais une nouvelle Inde.
Je termine en vous remerciant du fond du cœur de votre grande générosité.
Votre reconnaissant,
David Livingstone. »


Le docteur a donc une ambition plus haute que celle de toucher une somme quelconque. Chacun de ses pas forge un anneau de la chaîne sympathique qui doit relier la chrétienté aux païens de l’Afrique centrale. Compléter cette chaîne, attirer les regards de ses compatriotes sur ces peuplades enténébrées, émouvoir en leur faveur les esprits généreux, pousser à leur rédemption, ouvrir la voie qui permettra d’arriver jusqu’à elles, tel est son but ; et, s’il y parvient, telle sera sa récompense. La postérité rendra justice à cet homme intrépide qui aura été le pionnier de la civilisation dans cette partie du globe.

12 mars. Les Arabes m’ont envoyé quarante-cinq lettres que je dois porter à la côte.

Ce soir un groupe d’indigènes s’est réuni devant ma porte pour y exécuter, en mon honneur, une danse d’adieux. C’étaient les pagazis de Singéri, chef de la caravane de Mtésa. Mes braves sont allés rejoindre ce groupe, et, en dépit de moi-même, entraîné par la musique, je me mis de la partie, à la grande satisfaction de mes hommes : ils étaient ravis de voir leur maître se départir de sa raideur habituelle.

Une danse enivrante, après tout, bien que sauvage. La musique en est vive ; elle sortait de quatre tambours sonores, placés au milieu du cercle. Bombay, toujours comique, et danseur passionné, était coiffé de mon seau ; le robuste Choupérê, l’homme au pied agile et sûr, avait une hache à la main, une peau de chèvre sur la tête ; Mabrouki, Tête-de-Taureau, tout à fait dans son rôle, faisait des bonds d’éléphant solennel ; Baraca, drapé dans ma peau d’ours, brandissait une lance ; Oulimengo, armé d’un mousquet, paraissait affronter cent mille hommes, tant il avait l’air féroce ; Khamisi et Camna, dos à dos devant les tambours, lançaient ambitieusement des coups de pied aux étoiles ; le géant Asmani, pareil au dieu Thor, se servait de son fusil comme d’un marteau pour broyer des bandes imaginaires.

Toute autre passion dormait ; il n’y avait là, sous le ciel étoilé, que des démons jouant leur rôle dans un drame fantastique, entraînés au mouvement par le tonnerre irrésistible des tambours.

La musique guerrière s’arrêta pour faire place à une autre. Le chorège se mit à genoux, et se plongea la tête à diverse reprises dans une excavation du sol ; puis il commença un chant grave, d’une mesure lente, dont le chœur, également agenouillé, répéta d’une voix plaintive les derniers mots à chaque verset.

Il m’est impossible de rendre les paroles, le ton et l’accent passionné de ce chant dont le rythme était parfait, et qui avait pour objet de célébrer la joie de ceux qui retournaient avec moi à Zanzibar et la douleur de ceux qui demeuraient avec Singéri.

13 mars. Le dernier jour est fini, le dernier soir est venu ; demain ne peut pas être évité. Je me révolte contre le sort qui nous sépare, Livingstone et moi. Les minutes s’écoulent rapidement et font des heures.

Notre porte est close. Tous deux, nous nous livrons à nos pensées ; elles nous absorbent. Quelles sont les siennes ? Je ne pourrais le dire, mais les miennes sont tristes. Il faut que j’aie été bien heureux pour que le départ me cause tant de chagrin !

« Demain, docteur, vous serez seul, lui dis-je.

– Oui, la mort semblera avoir passé dans la maison. Vous feriez mieux d’attendre que les pluies qui vont venir soient terminées.

– Je voudrais le pouvoir, docteur ; j’en rendrais grâces à Dieu ; mais chaque instant de retard recule la fin de vos travaux et l’heure de votre retour.

– C’est vrai ; mais quelques semaines de plus ou de moins, ce n’est pas une affaire ; et votre santé m’occupe. Vous n’êtes pas en état de voyager ; d’ailleurs vous trouverez toutes les plaines inondées ; vous arriveriez aussitôt en ne partant qu’après la pluie.

– Ne croyez pas cela ; dans quarante jours, cinquante au plus, j’aurai gagné la côte, j’en suis sûr. L’idée que je vous rends service m’aiguillonnera. »

14 mars. Nous étions debout tous les deux au point du jour. Les ballots furent sortis du magasin, les hommes se préparèrent. Je devais partir à cinq heures ; à huit heures, j’étais encore là.

« Je vais vous laisser deux hommes, lui ai-je dit ; vous les garderez jusqu’à après-demain : il est possible que vous ayez quelque oubli à réparer. Je séjournerai à Toura, où ils m’apporteront votre dernier désir, votre dernier mot. Et maintenant, docteur…

– Oh ! je vais vous conduire ; il faut que je vous voie en route.

– Merci. Allons, mes hommes ; nous retournons chez nous ! Kirangozi, déployez le drapeau, et en marche ! »

La maison paraissait désolée ; peu à peu elle s’effaça à mes regards.

Nous marchions côte à côte. La bande se mit à chanter. J’attachai de longs regards sur Livingstone pour mieux graver ses traits dans ma mémoire. « Docteur, lui dis-je, autant que j’ai pu le comprendre, vous ne quitterez pas l’Afrique avant d’avoir élucidé la question des sources du Nil ; mais, quand vous serez satisfait à cet égard, vous reviendrez satisfaire les autres. Est-ce bien cela ?

– Exactement. Dès que mes hommes seront arrivés, je partirai pour l’Oufipa, je traverserai le Roungoua, je suivrai la partie méridionale du Tanguégnica et, prenant au sud-est, je gagnerai la résidence de Chicambi, sur la Louapoula. Après avoir franchi cette rivière, j’irai droit à l’ouest, aux mines de cuivre du Catanga, d’où je me rendrai aux quatre fontaines, qui, d’après les indigènes, sont à huit jours au sud des mines. Quand je les aurai trouvées, je reviendrai par Catanga aux demeures souterraines du Roua. Dix jours de marche au nord-est de ces cavernes me conduiront au lac Kamolondo. Grâce au bateau que vous me laissez, je m’embarquerai sur ce lac, je remonterai la Loufira jusqu’au lac Lincoln ; puis je regagnerai le Kamolondo ; enfin, me dirigeant vers le nord, je descendrai le Loualaba (rivière de Webb) qui me mènera au quatrième lac, où je pense avoir la clef du problème. Il est présumable que ce dernier lac est le Chohouambé (lac Albert) ou celui de Piaggia.

– Et combien de temps vous faudra-t-il pour faire ce petit voyage ?

– Un an et demi au plus, à dater du jour où je quitterai le Gnagnembé.

– Mettons deux ans ; vous savez : il y a l’imprévu. Je rengagerai vos hommes pour ce terme, à compter de l’époque où ils vous arriveront.

– À merveille.

– Maintenant, cher docteur, les meilleurs amis doivent se quitter. Vous êtes venu assez loin, permettez que je vous renvoie.

– Très bien ; mais laissez-moi vous dire : vous avez accompli ce que peu d’hommes auraient fait, et beaucoup mieux que certains grands voyageurs. Je vous en suis bien reconnaissant. Dieu vous conduise, mon ami, et qu’il vous bénisse.

– Puisse-t-il vous ramener sain et sauf parmi nous, cher docteur ! »

Nos mains se pressèrent. Je m’arrachai vivement à son étreinte, et me détournai pour ne pas faiblir. Mais à leur tour Souzi, Chumâ, Hamoydâ, tous ses gens me prirent les mains pour me les baiser, et je me trahis moi-même.

« Adieu, docteur, cher ami !

– Adieu ! »

En marche ! Pourquoi s’arrêter ? Avançons, et plus de faiblesse. Je montrerai à mes hommes une allure qui me rappellera à leur souvenir. En quarante jours nous ferons la route qui nous a pris trois mois l’année dernière.

Je fus rejoint au Toura-Oriental par Souzi eH Hamoydâ, accompagnés des deux hommes que j’avais laissés à Couihara. Ils m’apportaient deux lettres de Livingstone ; l’une pour sir Thomas Mac Lear, ancien directeur de l’observatoire du Cap, l’autre pour moi ; elle était ainsi conçue :


« Couihara, 15 mars 1872.
Cher Stanley,
En arrivant à Londres, si vous pouvez m’envoyer une dépêche, donnez-moi, je vous en prie, des nouvelles de sir Roderick ; n’y manquez pas ; des nouvelles bien exactes.
Vous avez parfaitement rendu la chose, quand vous avez dit hier que je n’étais pas encore satisfait à l’égard des sources ; mais qu’aussitôt que je saurais à quoi m’en tenir je reviendrai apporter aux autres les raisons qui me paraîtront concluantes. C’est bien cela.
Je voudrais avoir de meilleures paroles à vous adresser que le dicton écossais : « À rude montée opposez cœur vaillant. » :Vous le ferez sans que je vous le dise.
Je me réjouis de ce que votre fièvre a pris la forme intermittente ; je ne vous aurais pas laissé partir si elle fût restée continue et je me sens rassuré en vous recommandant à la bonté du Père de tous les hommes.
Votre bien reconnaissant,
David Livingstone. »


« J’ai travaillé de toutes mes forces à recopier les observations que j’ai faites de Cabouire à Cazembé, et de là au Bangouéolo, observations que j’envoie à sir Thomas Mac Lear. Mes gros chiffres emploient six feuilles de papier grand format. Ce travail m’a fatigué, et il se passera longtemps avant que je le recommence.
J’ai fait mon devoir en 1869, alors que j’étais malade à Djidji, et ne suis pas à blâmer, quoi qu’on en dise en Angleterre ; mais, là-bas, ils sont à cet égard un peu dans les ténèbres.
Quelques Arabes m’ont apporté des lettres ; je vous les fais passer.
D. L.


16 mars 1872.
« P.S. J’ ai écrit ce matin quelques lignes à M. Murray, l’éditeur, pour qu’il vous aide, s’il est nécessaire, dans l’envoi de mon journal à ma fille, soit par la poste, soit autrement. Si vous allez le voir, vous trouverez en lui un vrai gentleman.
Je vous souhaite un heureux voyage.
David Livingstone. »


« À Henry M. Stanley, en quelque endroit qu’on puisse le trouver. »


Le 24, nous établîmes notre camp près d’une roche de syénite, au sommet large et plat, grande table dont les hommes profitèrent pour broyer leur grain ; ce genre de meunerie s’emploie communément dans les districts dont les villages sont rares, ou les habitants hostiles. La table de syénite portait à l’un de ses bouts une sorte de pyramide tronquée et renversée, n’ayant aucune adhérence avec elle.

Le 31, nous arrivions à Cagnégni, chez Magomba, le grand mtémi, qui a pour fils et pour héritier Mtandou M’gondê. Comme nous passions près de la résidence du chef, le msagira ou premier ministre, un homme aimable à tête grise, entourait d’une palissade épineuse un champ de maïs levé tout nouvellement. Il salua la caravane d’un « yambo » sonore, se mit à la tête de nos hommes et les conduisit à la place où nous devions camper.

Lorsqu’on eut dressé ma tente, il s’y présenta d’une façon très cordiale. Je lui offris un tabouret ; quand il fut assis, il prit la parole du ton le plus affable. Il se rappelait fort bien mes prédécesseurs, Burton, Speke et Grant, et déclaré que j’étais beaucoup plus jeune qu’eux ; puis, n’ayant pas oublié que l’un de ces voyageurs aimait le lait d’ânesse, il m’en fit apporter. La manière dont j’avalai ce breuvage parut lui causer une vive satisfaction.

Ounamapokéra, fils de cet aimable vieillard, un homme de grande taille, qui pouvait avoir une trentaine d’années, se prit d’amitié pour moi, et promit de faire en sorte que mon tribut fût peu de chose. À cet effet, il m’envoya un de ses gens qui nous conduisit à Myoumi, village situé sur la frontière du Cagnégni, nous faisant de la sorte éviter le rapace Kiséhoua, dont l’usage est d’imposer lourdement les caravanes.

Enfin, grâce à l’aide bienveillante d’Ounamapokéra et à celle de son père, je n’eus à donner que, quarante mètres d’étoffe, au lieu de deux cent quarante que Burton avait été obligé de payer.

Le lendemain nous fûmes reçus à Maponga avec des démonstrations belliqueuses.

Sans me lever du ballot sur lequel j’étais assis, j’ordonnai au guide de demander l’explication de ce vacarme et de cet aspect menaçant.

« Venait-on pour nous dépouiller ?

– Non, répondit le chef ; nous n’avons l’intention ni de vous dépouiller, ni de vous voler, ni de vous arrêter ; nous ne fermons pas la route, mais nous voulons le tribut.

– Vous alliez le recevoir. Ne voyez-vous pas que nous avions fait halte, et qu’on ouvrait le ballot pour vous envoyer de l’étoffe ? Si nous nous sommes arrêtés loin du village, c’était pour repartir dès que le tribut serait payé ; le jour est encore jeune et nous voulions poursuivre notre marche. »

Le chef éclata de rire ; je suivis son exemple. Toute explication devenait inutile : nous étions maintenant bons amis. Il me raconta que depuis des mois la terre n’avait pas eu d’eau, que ses récoltes en souffraient, et il me demanda en grâce de faire pleuvoir. Je lui répondis que, malgré l’énorme supériorité des blancs sur les Arabes, et leur grande habileté en beaucoup de choses, ils n’avaient aucun pouvoir sur les nuages.

Quel que fût son désappointement, il ne douta pas de mon assertion ; et après avoir reçu le honga, qui fut très léger, non seulement il nous laissa partir, mais il nous accompagna pendant quelque temps pour nous indiquer le chemin.

Le 4 avril, arrivé au Marenga Mkali, j’expédiai trois hommes à Zanzibar, porteurs de lettres pour le consul américain et de télégrammes pour le New York Herald.

Le 7, Leucolé, chef de Mpouapoua, auquel j’avais laissé Farquhar, me donna sur la mort de celui-ci les détails suivants :

« Après votre départ, l’homme blanc parut aller mieux ; cela dura pendant quatre jours ; mais, le lendemain matin, comme il essayait de se lever, il tomba à la renverse. À compter de ce moment, il alla de plus en plus mal ; dans l’après-midi, il mourut comme un homme qui s’endort. Il avait le ventre et les jambes extrêmement enflés, et je pense qu’en tombant il se brisa quelque chose à l’intérieur, car il jetait des cris comme une personne qui a une blessure grave, et son domestique disait : « Le maître dit qu’il va mourir. »

« Quand il a été mort, nous l’avons porté sous un gros arbre, où nous l’avons laissé, après l’avoir couvert de feuilles. Son serviteur s’est emparé de tout ce qu’il avait, de son fusil, de ses vêtements, de sa couverture ; puis il s’est rendu au tembé d’un homme du Mouézi, qui se trouve près de Kisocouê ; il y a demeuré trois mois, et à son tour il est mort.

« Il avait vendu le fusil de son maître à un Arabe qui allait dans le Gnagnembé, et en avait reçu dix dotis. C’est là tout ce que je sais à l’égard de l’homme blanc et de celui qui le servait. »

Leucolé me montra ensuite le ravin où l’on avait jeté le corps de Farquhar. J’aurais voulu faire à celui-ci un tombeau convenable ; mais, en dépit des recherches les plus attentives, il me fut impossible de retrouver le moindre vestige du malheureux Écossais.

Avant de quitter Couihara, j’avais employé mes cinquante hommes, pendant deux jours, à transporter des quartiers de roche, dont j’avais fait une enceinte de 2,50 m de long sur 1,50 m de large autour de la fosse de Shaw, voulant marquer la tombe du premier homme blanc qui mourut dans le pays de Mouézi. D’après Livingstone, ce monument durera des siècles.

Bien que tous nos efforts pour découvrir quelque reste du pauvre Farquhar aient été sans résultat, je n’en ai pas moins fait ramasser une grande quantité de pierres, et j’en ai formé un cairn au bord du ravin, pour rappeler l’endroit où le corps avait été déposé.

Si l’on se plaignait de la sécheresse dans le Gogo, il en était bien différemment dans la plaine de la Macata. Tout y était inondé.

Le 13, nous sortîmes des villages de Mvoumi. Il avait plu toute la nuit et la pluie ne cessait pas.

Les kilomètres se succédèrent en pleine inondation, jusqu’au moment où un bras de la rivière, peu large, mais trop profond pour être passé à gué, nous arrêta. Un arbre fut abattu et dirigé en travers du courant ; les hommes enfourchèrent cette passerelle et s’y traînèrent en poussant leurs charges devant eux. Mais soit folie, soit excès de zèle, un écervelé, du nom de Rojab, prit la caisse où étaient les papiers du docteur, et sauta dans la rivière.

Passé d’abord, afin de surveiller la traversée, je venais de gagner l’autre rive, lorsque je vis cet homme en pleine eau, avec la précieuse boîte sur la tête. Tout à coup il enfonça ; un creux avait failli l’engloutir. J’étais à l’agonie. Il se releva heureusement ; et, le tenant au bout de mon revolver : « Prenez garde ! lui criai-je ; si vous lâchez cette boîte, je vous tue ! »

Tous les autres s’arrêtèrent, regardant leur camarade entre ces deux périls. Quant à lui, il avançait, les yeux fixes, attachés sur le revolver ; et, faisant un effort, désespéré, il atteignit la rive.

Les papiers et les dépêches n’ayant subi aucun dommage, l’imprudent échappa à toute punition ; mais il lui fut enjoint de ne plus toucher à la boîte, sous aucun prétexte ; et le précieux fardeau fut confié à Maganga, homme attentif et soigneux, pagazi au pied sûr, et fidèle entre tous.

Nous restâmes dix jours campés sur une colline située près de Rennéco, jusqu’au 25 avril, où tomba la dernière averse. Mais, bien que la pluie eût cessé, nous aurions attendu un mois avant que l’inondation eût baissé de dix centimètres. L’étoffe, à l’exception de la petite quantité qui m’était nécessaire pour ma propre table, fut distribuée à mes gens, et nous partîmes. Une fois dans l’eau, à quoi bon revenir ?

Le 29, l’Ougérengeri était passé, et nous arrivions à Simbamouenni, capitale du Ségouhha. Mais quel changement ! Le torrent avait balayé toute la muraille qui la longeait, et abattu cinquante maisons. En ne prenant que le quart du chiffre qui nous fut donné, cent personnes étaient mortes.

La sultane avait pris la fuite, les habitants s’étaient dispersés, la ville de Kisabengo n’existait plus. Un profond canal, creusé par son fondateur pour amener sous ses murs une branche de l’Ougérengeri, et qui faisait l’orgueil du despote, avait ruiné la cité. Après l’avoir détruite, la rivière s’était formé un nouveau lit, à trois cents pas environ de l’ancienne muraille.

Les populations qui habitaient les pentes de la chaîne de Mkambakou n’avaient pas moins souffert. Nous étions étonnés de la quantité de débris amoncelés de toutes parts, et du nombre d’arbres arrachés, tous dans la même direction, comme abattus par un vent du nord-ouest. La vallée de l’Ougérengeri, cet éden que nous avions vu si populeux, n’était plus qu’une solitude désolée.

Une marche fatigante nous conduisit à Moussoudi ; pendant tout le trajet, nous avions pu voir qu’une effrayante mortalité avait accompagné le désastre.

Interrogé par nous, le dihouan, c’est-à-dire le chef, nous fit cette réponse : « Chacun était allé se coucher, à l’heure habituelle, comme je l’avais toujours vu faire depuis que j’étais dans la vallée, que j’habite depuis vingt-cinq ans. Tout le monde dormait, quand, au milieu de la nuit, on fut réveillé par d’épouvantables roulements, tels qu’en auraient fait de nombreux tonnerres. La mort faisait son œuvre : une grande masse d’eau, comme un mur qui passait, arrachait les arbres, emportait les maisons ; près de cent villages ont disparu.

– Et les habitants ? demandai-je.

– Dieu a pris la plupart ; les autres sont allés dans l’Oudoé. »

Il y avait six jours que le désastre avait eu lieu, l’eau s’était retirée, la scène mise à nu était effroyable. Sur tous les points, on ne voyait que dévastation : des champs de maïs couverts de sable, partout des débris ; le lit déserté par la rivière était béant sur une largeur de seize cents mètres.

De tous les coups portés aux tribus du Cami, le plus terrible et le plus sûr leur était venu d’en haut. Le récit était vrai : des cent villages que nous avions comptés l’année précédente, il n’en restait plus que trois. C’était le cas de répéter avec le vieux chef : « Dieu est tout-puissant ; qui peut lui résister ? »

30 avril. Nous évitons Msouhoua et nous nous précipitons dans la jungle, qui, l’année dernière, nous a donné tant de peine. En dehors du couloir que nous suivons, elle est si épaisse qu’un tigre ne pourrait y ramper, si résistante qu’un éléphant ne la déchirerait pas. Quelle fétidité, quel poison ! Recueillis et concentrés, les miasmes que l’on respire ici auraient une action foudroyante ; l’acide prussique ne serait pas plus fatal.

Horreurs sur horreurs, dans cette caverne épineuse : des boas sur nos têtes ; des serpents, des scorpions, sous nos pieds ; des crabes, des tortues, des iguanes, des légions de fourmis, dont les morsures brûlantes nous font bondir et nous tordre comme des damnés. Puis les dards et les lances des cactus ; les grappins et les aiguilles des broussailles ; la fange qui vous monte jusqu’aux genoux, le manque d’air, les effluves putrides. On ne comprend pas que l’on sorte vivant d’un pareil endroit.

2 mai. Rosaco. Au moment où j’entrais dans le village, y arrivaient les trois hommes que j’avais expédiés à Zanzibar. Ils m’apportaient de la part de M. Webb, toujours généreux, quelques bouteilles de champagne, quelques pots de confiture et deux boîtes de biscuit de Boston. Toutes choses que les rudes épreuves de ces derniers temps m’ont fait bien accueillir.

Le 6 mai, nous entrions à Bagamoyo au coucher du soleil, où l’on criait de tous côtés : « L’homme blanc est revenu ! »

La trompe du kirangozi a la puissance du cor d’Astolphe. Arabes et indigènes nous entourent. Ce drapeau, dont les étoiles ont brillé sur le Tanguégnica, dont la vue a promis assistance à Livingstone en détresse, est de retour à la côte ; il y reparaît déchiré, en lambeaux, mais avec honneur.

Nous sommes dans la ville. Sur les marches d’une grande maison, je vois un homme vêtu de flanelle et coiffé d’un casque pareil a celui que je porte ; il est jeune, a des favoris roussâtres, la physionomie spirituelle et vive, tandis qu’une légère inclinaison de tête lui donne un certain air pensif.

Un homme de race blanche est à mes yeux presque un parent ; je me dirige vers celui-ci, il vient à ma rencontre ; une poignée de main chaleureuse nous ne nous embrassons pas ; à cela près, rien ne manque à notre accueil.

« N’entrez-vous pas ? me dit-il.

– Non, merci.

– Qu’allez-vous prendre ? De la bière, du stout, ou de l’eau-de-vie ? Eh ! par George ! s’écria-t-il avec impétuosité, je vous félicite de votre éclatant succès. »

Je reconnus alors qu’il était anglais : c’est leur manière de faire les choses. Toutefois, en Afrique, l’habitude aurait pu changer. «Un succès éclatant ! » Est-ce de la sorte qu’ils l’envisagent ? Tant mieux. Mais comment a-t-il pu le savoir ? Ah ! j’oubliais mes trois, soldats : ce sont eux qui ont jasé.

« Merci, je ne prendrai rien, répondis-je.

– Vous accepterez de la bière, camarade, et tout de suite, ou je vous fais sortir sept jurons de la gorge », reprit-il avec enjouement.

De ce ton vif et léger qui était dans sa nature, il m’eut bientôt appris qui il était et ce qu’il venait faire, mis au courant de ses espérances, de ses idées, de ses sentiments sur presque toutes choses. Il s’appelait William Henn, était lieutenant de la marine royale et chef de l’expédition que la Société de géographie de Londres envoyait à la recherche de Livingstone. Il avait d’abord, à ce dernier égard, été sous les ordres du lieutenant Llewellyn S. Dawson ; mais celui-ci, en apprenant que j’avais trouvé le docteur, s’était rendu chez le consul et avait résigné ses fonctions, dont le lieutenant Henn avait été formellement investi.

M. Charles New, un révérend ministre, membre de la mission de Mombas, s’était, pour le même motif, également retiré de l’expédition dont il avait fait partie au début.

« Si bien qu’aujourd’hui, continua le lieutenant, nous ne sommes plus que deux : M. Oswald Livingstone, second fils du docteur, et moi.

– M. Oswald est ici ! m’écriai-je au comble de la surprise.

– Vous allez le voir, il va venir tout à l’heure.

– Et maintenant, que pensez-vous faire ?

– Je ne crois pas utile de partir ; vous avez dégonflé mes voiles. S’il n’a plus besoin de rien, à quoi bon faire le voyage ? N’êtes-vous pas aussi de mon avis ?

– Cela dépend des ordres que vous avez reçus ; vous les connaissez mieux que moi. Si vous n’avez pour mission que de chercher Livingstone et de lui porter secours, je peux vous affirmer qu’il a été trouvé et secouru ; il ne lui manque plus qu’un petit nombre d’objets, dont il m’a donné la liste, objets que vous n’avez pas, j’ose le dire. Mais, dans tous les cas, son fils doit aller le voir ; je lui procurerai facilement tous les hommes nécessaires.

– Très bien. S’il a tout ce qu’il lui faut, je n’ai pas besoin d’y aller.

– Certes, Livingstone n’a pas besoin de vous. Il est approvisionné de manière à finir confortablement son voyage ; ce sont ses propres termes, et il doit s’y connaître. S’il lui avait fallu autre chose, il l’aurait marqué sur sa liste. Et vous-même, êtes-vous bien pourvu ?

– Oh ! dit-il en riant, notre magasin est rempli d’étoffe et de grains de verre ; nous en avons cent quatre-vingt-dix charges.

– Et que ferez-vous de tout cela ? Il n’y a pas assez d’hommes sur la côte pour le transport d’une pareille cargaison. Cent quatre-vingt-dix charges ! Mais il vous faudra deux cent quarante pagazis, car vous serez obligé d’avoir au moins cinquante surnuméraires. »

À ce moment entra un jeune homme blond, grand et mince ayant l’air fort distingué, la peau blanche, les yeux bruns et étincelants ; il me fut présenté par le lieutenant Henn : « Monsieur Oswald Livingstone.» Formalité superflue ; car ce jeune homme avait dans ses traits beaucoup de ce qui caractérise ceux du docteur. Je remarquai chez lui tout d’abord un air de résolution calme. Dans le salut qu’il m’adressa, il fut peut-être un peu réservé ; mais j’attribuai cette froideur à une nature réfléchie qui faisait bien augurer de l’avenir.

Il serait difficile de trouver un plus grand contraste que celui que présentaient les deux jeunes gens que j’avais sous les yeux. L’un était expansif, évaporé, effervescent, d’une vitalité débordante, d’un esprit jovial, toujours prêt à rire. L’autre était calme jusqu’à la froideur, avait les manières tranquilles, l’esprit sérieux, l’air ferme, le visage impassible, mais vivifié par des yeux pleins d’éclairs.

« Nous parlions de vous, monsieur Livingstone ; et je disais au lieutenant que, quelle que fût sa détermination, vous deviez aller rejoindre monsieur votre père.

– Tel est mon désir.

– À merveille. Je vous procurerai les porteurs dont votre père a besoin, ainsi que les objets qui lui manquent. Mes hommes reprendront sans peine le chemin de Gnagnembé ; ils le connaissent parfaitement, c’est un grand avantage. Ils savent la conduite qu’il faut tenir avec les chefs ; vous n’aurez pas à vous inquiéter d’eux. La seule chose sera de les tenir en haleine : le grand point est d’aller vite, votre père les attend.

– S’il ne faut que cela, je saurai les faire marcher.

– Cela ne sera pas difficile ; leur charge sera légère, et ils feront aisément de longues étapes. »

Dès lors, l’affaire sembla réglée. Le lieutenant Henn persistait à penser que, le docteur ayant été secouru, il n’avait pas besoin de partir ; mais, avant de résigner ses fonctions, il voulait en parler au consul ; et il résolut de passer à Zanzibar le lendemain, avec l’expédition du New York Herald.

Il était deux heures du matin lorsque nous nous séparâmes. Dieu merci ! j’avais cessé de marcher.


Le 7 mai, à cinq heures du soir, le daou qui nous ramenait à Zanzibar entra dans le port de cette ville. Mes hommes, ravis de se retrouver si près de chez eux, firent de nombreuses décharges, et la bannière américaine fut hissée. Nous vîmes bientôt les quais et les toits des maisons couverts de spectateurs ; et, dans le nombre, tous les Européens, armés de longues-vues braquées sur nous.

La marche du daou était lente, mais un bateau se détacha du rivage et vint à notre rencontre ; nous y descendîmes. Peu d’instants après, je serrais la main du capitaine Webb et je recevais de celui-ci un chaleureux accueil.

Les résidents américains et allemands saluèrent mon retour et m’acclamèrent avec autant de cordialité et de chaleur que si Livingstone avait été membre de leur propre famille. Le capitaine Fraser et le docteur James Christie me prodiguèrent également leurs éloges. Ces deux messieurs avaient essayé de monter une expédition dans le but de secourir leur illustre compatriote. Mais, au lieu de ressentir la moindre contrariété de ce que j’avais accompli ce qu’ils auraient voulu faire, ils étaient au nombre de mes admirateurs les plus enthousiastes.

Le lendemain je reçus la visite du docteur Kirk ; il me félicita vivement, sans toutefois faire aucune allusion à une lettre que je lui avais envoyée la veille.

Ce jour-là, je libérai mes hommes, dont vingt se rengagèrent immédiatement au service du Grand-Maître, ainsi qu’ils appelaient le docteur.

Outre leur solde, mes gens reçurent chacun une gratification de cent à deux cent cinquante francs, suivant leurs mérites respectifs. Personne ne fut excepté, pas même Bombay, qui, en dépit de ce qu’il m’avait fait souffrir, eut ses deux cent cinquante francs. C’était l’heure du pardon, le moment d’oublier toute offense, toute rancune. Pauvres gens ! Ils avaient agi suivant leur nature, et, depuis notre départ du lac, ils s’étaient tous admirablement conduits.

Après avoir licencié ma bande, je m’occupai d’en constituer une pour le docteur. Les objets que celui-ci m’avait demandés, et que ne possédait pas l’expédition anglaise, furent achetés avec l’argent que me donna le jeune Livingstone. Cinquante fusils, dont la nouvelle caravane avait besoin, ainsi que l’étoffe qui lui était nécessaire pour la route, furent pris également dans les magasins de l’expédition.

M. Oswald Livingstone déploya beaucoup de zèle dans tous ces préparatifs, et me seconda de tout son pouvoir. Il m’envoya l’Almanach nautique pour 1872, 1873,1874, plus un chronomètre qui appartenait à son père, et qui était resté entre les mains du consul. Ces derniers objets, ainsi que le papier, les carnets, le journal, le thé, le vin, les médicaments, les conserves, le biscuit, la farine, la coutellerie, la vaisselle, furent emballés dans des caisses de fer-blanc, où ils se trouvèrent à l’abri de l’humidité et du contact de l’air.

Jusqu’au 18 mai, il fut bien entendu que M. Oswald Livingstone se chargeait de conduire à son père la cargaison dont il s’occupait avec moi. Mais, à cette époque il changea d’avis, et il m’écrivit le 19 que, pour des motifs qui lui semblaient justes et suffisants, il ne se rendrait pas dans le Gnagnembé. Je fus très surpris, et me hasardai à lui faire entendre que, puisqu’il était venu jusqu’à Zanzibar, il était de son devoir d’accompagner la caravane. Mais il est évident qu’il croyait bien faire et, le docteur Kirk lui donnant le conseil de ne compromettre ni sa santé ni ses études par un voyage dont la nécessité n’avait rien d’absolu, je pense qu’il a eu raison de ne pas partir. Il avait en M. Kirk une entière confiance ; il croyait plus au jugement de cet homme expérimenté qu’en lui-même, et il est naturel qu’il ait suivi le conseil de l’ancien ami, de l’ancien compagnon de son père.

Je n’avais plus dès lors qu’à chercher un Arabe qui pût diriger la petite expédition, et la conduire à bon port. J’écrivis au docteur Kirk, en le priant d’user à cet égard de l’influence qu’il avait auprès de Sa Hautesse. Il en fit la demande au sultan, qui n’y accéda point. Dès que j’en fus averti, je cherchai d’un autre côté ; et, quelques heures après, j’avais loué, pour cinq cent vingt francs, un homme qui m’était hautement recommandé par le cheik Haschid. C’était un jeune Arabe, dont les dehors n’avaient rien de très brillant, mais qui paraissait honnête et capable. Je ne l’engageais d’ailleurs que pour conduire la bande jusque dans le Gnagnembé ; après cela, ce serait à Livingstone à juger du degré de confiance qu’il méritait.

Le jour suivant, M. Kirk vint dans la matinée faire une visite au capitaine Webb. Je profitai de l’occasion pour lui dire que je craignais de ne pas pouvoir expédier à Livingstone la caravane que je lui avais organisée, et que j’aurais voulu faire partir plus tôt. « Si le steamer qui doit m’emmener est contraint d’appareiller avant l’embarquement de l’expédition, ajoutai-je, je vous prierai, docteur, de vouloir bien surveiller le départ.

– N’en faites rien, répondit M. Kirk, ou j’aurais à vous refuser. Je n’entends pas m’exposer de nouveau à d’inutiles insultes. Officiellement, j’agirai pour le docteur Livingstone, de la même manière que pour tout autre sujet britannique ; mais, comme homme privé, je ne ferai jamais rien pour lui.

– Vous me parlez d’insultes, docteur ?

– Oui.

– Puis-je vous demander en quoi elles consistent ?

– Il me reproche de lui avoir envoyé des esclaves, qui ne sont pas arrivés jusqu’à lui ; si les caravanes n’ont pas su le rejoindre, est-ce ma faute ?

– Excusez-moi, docteur ; mais, à la place de Livingstone, vous auriez fait de même : votre meilleur ami aurait été soupçonné par vous d’indifférence, pour ne rien dire de plus, si tous les chefs des caravanes qu’il vous avait envoyés vous avaient dit avoir reçu l’ordre formel de ne vous suivre nulle part, et de vous ramener à la côte.

– Il a pu voir les contrats par lesquels ces gens étaient tenus de l’accompagner n’importe où. S’il aime mieux ajouter foi à ce que lui disent des nègres, des métis, qu’à mes paroles, à mes écrits officiels, c’est un insensé ; je n’ai pas autre chose à répondre.

– Comment Livingstone, mon cher monsieur, n’aurait-il pas douté des contrats, lorsque tous ses hommes lui ont juré que vous leur aviez donné mission de le ramener, lorsque toutes ses prières n’ont servi à rien, et que finalement il a été arraché à ses découvertes par ceux qui disaient en avoir reçu l’ordre. Pouvait-il ne pas penser qu’il y avait là quelque chose d’inexplicable ? On lui a dit partout que vous lui aviez écrit pour le faire revenir, que votre lettre lui commandait le retour ; on le lui a répété mainte et mainte fois.

– Ma lettre valait la sienne. Je n’ai pas pu m’en empêcher.

– Fort bien, dis-je ; je ne laisserai pas la caravane à Zanzibar, je l’expédierai moi-même. »

Le lendemain, je réunis tous ceux de la bande que je pus trouver ; et, comme il aurait été dangereux de les laisser vaquer dans la ville, je les enfermai dans une cour où ils restèrent jusqu’au moment où les cinquante-sept répondirent à l’appel.

Pendant ce temps-là, assisté de M. Webb, j’obtins de Johari, premier interprète du consulat américain, qu’il se chargeât de conduire la caravane jusqu’à la plaine du Kingani, toujours couverte par l’inondation ; il s’engagea en outre à ne pas revenir avant que la bande fût en marche de l’autre côté de la rivière ; M. Oswald Livingstone reconnut cette promesse par une forte gratification.

Le daou était devant le consulat ; mes anciens compagnons allaient partir ; je leur adressai les paroles suivantes : « Vous retournez dans le Gnagnembé pour rejoindre le Grand-Maître. Vous le connaissez, vous savez qu’il est bon, son cœur est affectueux. Il ne vous battra pas, comme je l’ai fait. J’étais vif, mais je vous ai récompensés tous : je vous ai donné de l’étoffe et de l’argent, jusqu’à vous enrichir. Toutes les fois que vous vous êtes bien comportés, j’ai été votre ami. Vous avez eu une nourriture abondante, je vous ai soignés quand vous étiez malades. Si j’ai été bon pour vous, le Grand-Maître le sera bien davantage. Il a la voix agréable et la parole douce. L’avez-vous jamais vu lever la main contre un offenseur ? Quand vous étiez méchants, c’était avec tristesse qu’il vous parlait, non pas avec colère. Promettez-moi donc de le suivre, de faire ce qu’il vous dira, de lui obéir en toutes choses et de ne pas l’abandonner.

– Nous le promettons, maître ; nous le promettons ! s’écrièrent-ils avec ferveur.

– Quelque chose encore : avant de nous séparer, de nous quitter pour toujours, je voudrais vous serrer la main. »

Tous se précipitèrent, et une poignée de main vigoureuse fut échangée avec chacun d’eux.

« Maintenant, prenez vos fardeaux. »

Je les conduisis dans la rue, puis au rivage. Je les vis monter à bord, je vis hisser les voiles, et vis le daou filer au couchant, vers Bagamoyo. Je me trouvai alors comme isolé. Ces compagnons de route, ces noirs amis qui avaient partagé mes périls, s’éloignaient, me laissant derrière eux. De leurs figures affectueuses, en reverrais-je jamais aucune ?

Le 29, MM. Henn, Charles New, Morgan, Oswald Livingstone et moi, nous montions à bord de l’Africa, où nous accompagnaient les vœux de presque toute la colonie blanche de l’île.

Le 9 juin, nous arrivâmes aux Seychelles ; il y avait douze heures que la malle française en était partie. Comme il n’existe de communication que tous les mois entre les Seychelles et Aden, nous louâmes une jolie maisonnette qui fut nommée Livingstone Cottage, et où MM. Charles New, Morgan, Oswald et moi, nous nous établîmes. M. Henn resta à l’hôtel.

Arrivés à Aden, les passagers du Sud furent transbordés sur le Mékong, vapeur français, qui venait de Chine et se rendait à Marseille. Dans cette dernière ville, le docteur Hosmer et le représentant du Daily Telegraph me reçurent avec effusion. J’appris alors comment on qualifiait le résultat de mon voyage ; mais ce ne fut qu’en arrivant à Londres que je pus m’en faire une juste idée.

J’avais promis à Livingstone que, vingt-quatre heures après avoir vu ses lettres au gérant du Herald reproduites par les journaux anglais, je mettrais à la poste celles qui étaient destinées à sa famille et à ses amis. Pour me dégager plus vite de ma promesse, M. Bennett, qui seul avait défrayé l’entreprise, mit le comble à sa générosité en donnant l’ordre de télégraphier les deux lettres par le câble, ce qui fut une dépense de près de cinquante mille francs.

On dit que, si les moulins des dieux broient lentement, c’est avec sûreté ; de même la Société géographique de Londres a découvert avec lenteur et certitude que je n’étais pas un charlatan, et que j’avais réellement fait ce que j’avais dit. Elle m’a donné sa médaille, et tendu la main avec une chaleur, une générosité que je n’oublierai jamais. Je prie ses membres de croire que la reconnaissance qu’ils ont faite de mes humbles services, pour avoir été un peu tardive, ne m’en est pas moins précieuse.

Enfin je garderai précieusement la médaille que m’a offerte la Société royale de géographie, ainsi que la riche tabatière dont Sa Majesté la reine Victoria m’a honoré.


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