Conseils raisonnables/Édition Garnier

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CONSEILS RAISONNABLES

A M. BERGIER

POUR LA DÉFExNSE DU CHRISTIANISME

PAR IJ.\E SOCIÉTÉ DE BACHELIERS EX THÉOLOGIE.

('1768M

��I.

Nous vous remercions, monsieur, d'avoir essayé de justifier la religion chrétienne des reproches que le savant M. Fréret lui fait dans son livre; et nous espérons que, dans une nouvelle édi- tion, vous donnerez à votre réponse encore plus de force et de vérité. Nous commençons par vous supplier, pour l'honneur de la religion, de la France, et de la maison royale, de retrancher ces cruelles paroles qui vous sont échappées (page 102 -).

« C'est une fausseté d'attribuer uniquement au fanatisme l'as- sassinat de Henri IV, Il n'est plus douteux que la vraie cause du parricide n'ait été la jalousie furieuse d'une femme, et l'ambition de quelques gens de cour. »

Est-il possible, monsieur, que, pour défendre le christianisme, vous accusiez une aïeule du roi régnant du plus horrible des parricides; je ne dis pas sans la moindre preuve, je dis sans la

1. L'abbé Bergier (Mcolas-Sylvestre), né à Darnay en 1718, mort le avril 1790, avait publié, en 1767, la Cerlilude des preuves du christianisme, ou Réfutation de l'Examen critique des apoiogistes de la religion chrétienne, deux parties in-12, reliées ordinairement en un seul volume. C'est contre ce livre de Bergier, où Vol- taire est aussi maltraité notamment chap. xi de la deuxième partie), que sont dirigés les Conseils raisonnables, dont la publication précéda la Profession de foi des théistes. Bergier publia une Réponse aux Conseils raisonnables, pour servir de supplément à la Certitude des preuves du christianisme, 17G9, in-l'i. (B.)

2. De la deuxième partie.

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moindre présomption ? Est-ce à un défenseur de la religion chré- tienne à être l'éclio de l'abbé Lenglet, et à oser affirmer même ce que ce compilateur n"a fait que soupçonner?

Un théologien ne doit pas adopter des bruits populaires. Quoi! monsieur, une rumeur odieuse l'emportera sur les pièces authen- tiques du procès de Ravaillac ! Quoi ! lorsque Ravaillac jure sur sa damnation à ses deux confesseurs qu'il n"a point de complices, lorsqu'il le répète dans la torture, lorsqu'il le jure encore sur l'é- chafaud, tous lui donnez pour complice une reine à qui l'histoire ne reproche aucune action violente ^ !

Est-il possible que vous vouliez insulter la maison royale pour disculper le fanatisme ? Mais n'est-ce pas ce même fanatisme qui arma le jeune Chàtel ? n'avoua-t-il pas qu'il n'assassina notre grand, notre adorable Henri IV que pour être moins rigou- reusement damné ? et cette idée ne lui avait-elle pas été inspirée par le fanatisme des jésuites? Jacques Clément, qui se confessa et qui communia pour se préparer saintement à l'assassinat de Henri III ; Baltazar Gérard, qui se munit des mêmes sacrements avant d'assassiner le prince d'Orange, étaient-ils autre chose que des fanatiques ? Nous vous montrerions cent exemples eflroyables de ce que peut l'enthousiasme religieux, si vous n'en étiez pas instruit mieux que nous,

II.

Ayez encore la bonté de ne plus faire l'apologie du meurtre de Jean Hus et de Jérôme de Prague -. Oui, monsieur, le concile de Constance les assassina avec des formes juridiques, malgré le sauf- conduit de l'empereur. Jamais le droit des gens ne fut plus solen- nellement violé; jamais on ne commit une action plus atroce avec plus de cérémonies. Vous dites ^ pour vos raisons : « La princi- pale cause du supplice de Jean Hus fut les troubles que sa doctrine avait excités en Bohême... » Non, monsieur, ce ne fut point le trouble excité en Bohême qui porta le concile à ce meurtre. 11 n'est pas dit un mot de ce trouble dans son libelle de proscription

i. M. Bergier a répondu qu'il n";ivait pas voulu parler de la reine, mais de la marquise de Verneuil : or il n'est pas beau coup plus chrétien de charger gratui- tement d'une imputation atroce la mémoire d'une femme que celle d'une reine. L'imputation est au moins également absurde. La marquise de Verneuil était vin- dicative, mais elle était ambitieuse; quel intérêt avait-elle de se mettre, elle, sa famille, et son fils, à la merci de la reine, qui la haïssait, et qui l'avait outra- gée? (K.)

2. Page 100. (Aofe de Voltaire.)

3. Page 107 de la deuxième partie.

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appelé Décret. Jean Hus et Jérôme de Prague ne furent juridi- quement assassinés que parce qu'ils n'étaient pas jugés ortlio- doxes, et qu'ils ne voulurent pas se rétracter. 11 n'y avait encore aucun vrai trouble en Bohème. Ce fut cet assassinat qui fut vengé par vingt ans de troubles et de guerres civiles. S'il y avait eu des troubles, c'était à l'empereur, et non au concile, à en juger; à moins qu'étant prêtre vous ne prétendiez que les prêtres doivent être les seuls magistrats, comme on l'a prétendu à Rome.

Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que Jean Hus fut arrêté sur un simple ordre du pape, de ce même pape Jean XXIIl, chargé des crimes les plus énormes, mis ensuite en prison lui- même, et déposé par le concile. Cet homme, convaincu d'assas- sinat, de simonie, et de sodomie, ne fut que déposé; et Jean et Jérôme, pour avoir dit qu'un mauvais pape n'est point pape, que les chrétiens doivent communier avec du vin, et que l'Église ne doit pas être trop riche, furent condamnés aux flammes.

Ne justifiez pas les crimes religieux : vous canoniseriez bientôt la Saint-P)arthélemy et les massacres d'Irlande; ce ne sont pas là des preuves de la vérité du christianisme.

III.

Vous dites * : (( II est faux que Ton doive à la religion catho- lique les horreurs de la Saint-Barthélémy. » Hélas ! monsieur, est-ce à la religion des Chinois et des brames qu'on en est rede- vable ?

IV.

Vous citez l'aveu d'un de vos ennemis^ qui dit que les guerres de religion ont leur cause à la cour. Mais ne voyez-vous pas que cet auteur s'exprime aussi mal qu'il pense? Ne savez-vous pas que, sous François I"', Henri II, et François II, on avait brûlé plus de quatre cents citoyens, et entre autres le conseiller du parlement Anne Dubourg^, avant que le prince de Condé prît secrètement le parti des réformés? Sentez combien l'auteur que vous citez se trompe.

Nous vous défions de nous montrer aucune secte parmi nous qui n'ait pas commencé par des théologiens et par la populace, à commencer par les querelles d'Athanase et d'Arius, jusqu'aux

��1. Page 112. {Note de Voltaire.)

2. Page HO, J.-J. Rousseau, (/d.)

3. Voyez, plus loin, le Discours du, conseiller Anne Dubourg.

�� � 38 CONSEILS RAISONNABLES

convulsionnaires. Quand les esprits sont échauffés, quand le gou- vernement, en exerçant des rigueurs imprudentes, allume lui- même, par sa persécution, le feu qu'il croit éteindre, quand les martyres ont fait de nouveaux prosélytes; alors quelque homme puissant se met à la tête du parti ; alors l'amhition crie de tous côtés : Religion! religion! Dieu ! Dieu! Alors on s'égorge au nom de Dieu. Voilà, monsieur, l'histoire de toutes les sectes, excepté celle des primitifs appelés quakers ^

Nous osons donc nous flatter que désormais, en réfutant M. Fréret, vous aurez plus d'attention à ne pas affaiblir notre cause par des allégations trop indignes de vous.

��Nous pensons qu'il faut convenir que la religion chrétienne est la seule au monde dans laquelle on ait vu une suite presque continue, pendant quatorze cents années, de discordes, de per- sécutions, de guerres civiles, et d'assassinats, pour des arguments théologiques. Cette funeste vérité n'est que trop connue; plût à Dieu qu'on pût en douter ! Il est donc, à notre avis, très-nécessaire que vous preniez une autre route. Il faut que votre science et votre esprit se consacrent à démêler par quelle voie une religion si divine a pu seule avoir ce privilège infernal.

VI.

Nos adversaires prétendent que la cause de ces fléaux si longs et si sanglants est dans ces paroles de l'Évangile : « Je suis venu apporter le glaive et non la paix-. »

« Que celui qui n'écoute pas l'Église soit comme un GentiP, ou comme un chevalier romain, un fermier de l'empire » (car puhlicain signifiait un chevalier romain, fermier des revenus de l'État).

Ils disent ensuite que Jésus, étant venu donner une loi, n'a jamais rien écrit; que les Évangiles sont obscurs et contradictoires; que chaque société chrétienne les expliqua différemment; que la plupart des docteurs ecclésiastiques furent des Grecs platoniciens qui chargèrent notre religion de nouveaux mystères dont il n'y a pas un seul mot dans les Évangiles; que ces Évangiles n'ont point dit que Jésus fût consubstantiel à Dieu, que Jésus fût descendu

��1. Voyez tome XXII, pages 82 et suiv.

2. Matthieu, x, 34.

3. Ibid., xviii, 17.

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aux enfers, qu'il eût deux natures et deux volontés; que Marie fût mère de Dieu ; que les laïques ne dussent pas faire la pâque avec du vin ; qu'il y eût un chef de l'Église qui dût être souverain de Rome, qu'on dût acheter de lui des dispenses et des indulgences; qu'on dût adorer les cadavres d'un culte de dulie, et cent autres nouveautés qui ont ensenglanté la terre pendant tant de siècles. Ce sont là les funestes assertions de nos ennemis; ce sont là les prestiges que vous deviez détruire.

VII.

Il serait très-digne de vous de distinguer ce qui est nécessaire et divin, de ce qui est inutile et d'invention humaine.

Vous savez que la première nécessité est d'aimer Dieu et son prochain, comme tous les peuples éclairés l'ont reconnu de tous les temps. La justice, la charité, marchent avant tout. La Brin- villiers, la Voisin, la Tofana S cette célèhre empoisonneuse de Naples, croyaient que Jésus-Christ avait deux natures et une per- sonne, et que le Saint-Esprit procédait du Père et du Fils; Ra- vaillac, le jésuite Le Tellier, et Damiens, en étaient persuadés. Il faut donc, à ce qu'il nous scmhle, insister beaucoup sur ce premier, sur ce grand devoir d'aimer Dieu-, de le craindre, et d'être justes

VIII.

A l'égard de la foi, comme les écrits de saint Paul sont les seuls dans lesquels le précepte de croire soit exposé avec étendue, ne pourriez-vous pas expliquer clairement ce que veut dire ce grand apôtre par ces paroles divines adressées aux Juifs de Rome et non aux Romains, car les Juifs n'étaient pas Romains :

« La circoncision est utile si vous observez la loi judaïque ; mais si vous prévariquez contre cette loi, votre circoncision de- vient prépuce ? Si donc le prépuce garde les justices de la loi, ce prépuce ne sera-t-il pas réputé circoncision ? Ce qui est prépuce de sa nature, consommant la loi, te jugera, toi qui prévariques contre la loi par la lettre et la circoncision (chap. ii, v. 25, 26, 27); et ensuite détruisons-nous donc la loi (c'est toujours la loi judaïque) ? à Dieu ne plaise! mais nous établissons la foi (chap. m, V. 31)... Si Abraham a été justifié par ses œuvres, il y a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu » (chap. iv, v. 2).

1. Voyez tome XVIII, page 531.

2. Matthieu, xxii, 37, 39 : Marc, xir, 30, 31 ; Luc, x, 27.

3. « Diliges Dominuni Deum tuum, et proxiraum luum sicut te ipsuin. » (A'ofe de Voltaire.)

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Il y a cent autres endroits pareils qui, mis par vous dans un grand jour, pourraient éclairer nos incrédules, dont le nombre prodigieux augmente si sensiblement.

IX.

Après ces préliminaires, venons à présent, monsieur, à votre dispute avec feu M. Fréret \ sur la manière dont il faut s’y prendre pour réfuter nos ennemis.

Nous aurions souhaité que vous eussiez donné moins de prise contre vos apologies, en regardant comme des auteurs irréfraga- bles Tertullien et Eusèbe. Vous savez bien que le R, P. Malebranche traite de fou Tertullien, et qu’Eusèbe était un arien qui compilait tous les contes d’Hégésippe. Ne montrons jamais nos côtés faibles, quand nous en avons de si forts.

X.

Nous sommes fâchés que vous avanciez ^ que « les auteurs des Évangiles n’ont point voulu inspirer d’admiration pour leur maître ». Il est évident qu’on veut inspirer de l’admiration pour celui dont on dit qu’il s’est transfiguré sur le Thabor, et que ses habits sont devenus tout blancs pendant la nuit; qu’Élie et Moïse sont venus converser avec lui ; qu’il a confondu les docteurs dès son enfance ; qu’il a fait des miracles, qu’il a ressuscité des morts, qu’il s’est ressuscité lui-même. Vous avez peut-être voulu dire que le style des Évangiles est très-simple ; qu’il n’a rien d’admirable : nous en convenons ; mais il faut convenir aussi qu’ils tendent, dans leur simplicité, à rendre admirable Jésus-Christ, comme ils le doivent.

Il n’y a en cela nulle différence entre ce qui nous reste des cinquante Évangiles rejetés et les quatre Évangiles admis. Tous parlent avec cette même simplicité, que nos adversaires appellent grossièreté : exceptons-en le premier chapitre de saint Jean, que les allogicns et d’autres ont cru n’être pas de lui. Il est tout à fait dans le style platonicien, et nos adversaires ont toujours soupçonné qu’un Grec platonicien en était l’auteur.

XI.

Vous prétendez, monsieur ^ que feu M. Fréret confond deux

1. C’était sous le nom de Fréret qu’avait été publié V Examen critique: voyez tome XXVI, page 506.

2. Page 23. (Note de Voltaire.)

3. Page 16. (Id.) — De la première partie. A M. BERGIER. 41

choses très-différentes, la vérité des Évangiles et leur authenticité. Comment n'avez-vous pas pris garde qu'il faut ahsolument que ces écrits soient authentiques pour être reconnus vrais ? II n'en est pas d'un livre divin qui doit contenir notre loi comme d'un ouvrage profane : celui-ci peut être vrai sans avoir des témoi- gnages publics et irréfragables qui déposent en sa faveur. VHis- toire de Philippe de Commines peut contenir quelques vérités sans le sceau de l'approbation des contemporains ; mais les actions d'un Dieu doivent être constatées par le témoignage le plus authen- tique. Tout homme peut dire : Dieu m'a parlé, Dieu a fait tels et tels prodiges ; mais on ne doit le croire qu'après avoir entendu soi-même cette voix de Dieu, après avoir vu soi-même ces pro- diges ; et si on ne les a ni vus ni entendus, il faut des enquêtes qui nous tiennent lieu de nos yeux et de nos oreilles.

Plus ce qu'on nous annonce est surnaturel et divin, plus il nous faut de preuves. Je ne croirai point la foule des historiens qui ont dit que Vespasien guérit un aveugle et un paralytique, s'ils ne m'apportent des preuves authentiques et indubitables de ces deux miracles.

Je ne croirai point ceux d'Apollonius de Tyane, s'ils ne sont constatés par la signature de tous ceux qui les ont vus. Ce n'est pas assez ; il faut que ces témoins aient tous été irréprochables, incapables d'être trompeurs et d'être trompés ; et encore après toutes ces conditions essentielles, tous les gens sensés douteront de la vérité de ces faits ; ils en douteront parce que ces faits ne sont point dans l'ordre de la nature.

C'est donc à vous, monsieur, de nous prouver que les Évan- giles ont toute l'authenticité que nous exigeons sur les miracles de Vespasien et d'Apollonius de Tyane. Le nom d'Évangile n'a été connu d'aucun auteur romain ; ces livres étaient même en très- peu de mains parmi les chrétiens. C'était entre eux un mystère sacré qui n'était même jamais communiqué aux catéchumènes, pendant les trois premiers siècles. Les Évangiles sont vrais, mais on vous soutiendra qu'ils n'étaient pas authentiques. Les miracles de ra])bé Paris ont eu mille fois plus d'authenticité ; ils ont été recueillis par un magistrat ^ signés d'un nombre prodigieux de témoins oculaires, présentés publiquement au roi par ce magis- trat même. Jamais il n'y eut rien de plus authentique ; el, cepen- dant, jamais rien de plus faux, de plus ridicule et de plus univer- sellement méprisé.

I. Carré de Montgcron ; voyez la note, tome XVI, page 78.

�� � 42 CONSEILS RAISONNABLES

Voyez, monsieur, à quoi vous nous exposez par vos raison- nements, qu'on peut si aisément faire valoir contre nos saintes vérités.

XII.

Jésus, dites-vous S « nous a assuré lui-même de sa propre iiouclie quil était né d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit ». Hélas ! monsieur, où avez-vous pris cette étrange anecdote? Jamais Jésus n'a dit cela dans aucun de nos quatre Évangiles; jamais il n"a même rien dit qui en approche. Est-il possible que vous ayez préparé un tel triomphe à nos ennemis ? Est-il permis de citer à faux Jésus-Christ? Avez-vous pu lui attribuer de votre propre main ce que sa propre bouche n"a point prononcé ? Avez-vous pu imaginer qu'on serait assez ignorant pour vous en croire sur votre propre méprise ? Et cela seul ne répand-il pas une dangereuse fai- blesse sur votre propre livre ?

XIII.

Nous vous faisons, monsieur, des représentations sans suite, comme vous écrivez ; mais elles tendent toutes au même but. Vous dites que c'est une témérité condamnable, dans M. Fréret, d'avoir soutenu que le Symbole des apôtres n'avait point été fait par les apôtres. Rien cependant n'est plus vrai que cette assertion du savant Fréret. Ce symbole, qui est sans doute un résumé de la croyance des apôtres, fut rédigé en articles distincts vers la fin du iv« siècle. En effet, si les apôtres avaient composé cette for- mule pour servir de règle aux fidèles, les Actes des apôtres au- raient-ils passé sous silence un fait si important ? Avouons que le faussaire qui attribue à saint Augustin l'histoire du symbole des apôtres dans son sermon quarante est bien répréhensible. Il fait parler ainsi saint Augustin : Pierre dit : « Je crois en Dieu père tout puissant ; » André dit: « Et en Jésus-Christ son fils ; » Jacques ajouta : « Qui a été conçu du Saint-Esprit, etc. » Dans le sermon cent quinze tout cet ordre est renversé. Malheureusement le premier auteur de ce conte est saint Ambroise, dans son trente- huitième sermon. Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'avouer que saint Ambroise et saint Augustin, étant hommes et sujets à Terreur, se sont trompés sur la foi d'une tradition populaire.

1. Page 23. {Note de Voltaire.)

�� �� � A M. BERGIER. 43

XIV.

Hélas ! que les premiers chrétiens n'ont-ils pas supposé ? Le Testament des douze patriarches, les Constitutions apostoliques, des vers des sibylles en acrostiches, des lettres de Pilate, des lettres de Paul à Sénèque, des lettres de Jésus-Christ à un prince d'Édesse, etc., etc., ne le dissimulons point; à peine avaient-ils dans le ir siècle un seul livre qui ne fût supposé. Tout ce qu'on a répondu avant vous, c'est que ce sont des fraudes pieuses; mais que direz-vous quand on vous soutiendra que toute fraude est impie, et que c'est un crime de soutenir la vérité par le men- songe ?

XV.

Que vous importe que le livre des Pasteurs soit d'Hermas? Quel que soit son auteur S le livre en est-il moins ridicule? Pieli- sez-en seulement les premières lignes, et vous verrez s'il y a rien de plus platement fou. « Celui qui m'avait nourri vendit un jour une certaine fille à Rome. Or, après plusieurs années, je la vis et je la reconnus; et je commençais à Faimer comme ma sœur. Quelque temps après, je la vis se baigner dans le Tibre, je lui tendis la main, je la fis sortir de l'eau; et, l'ayant regardée, je disais dans mon cœur que je serais heureux si j'avais une telle femme si belle et si bien prise. »

Ne trouvez-vous pas, monsieur, qu'il est bien essentiel au christianisme que ces bêtises aient été écrites par un Hermas ou par un autre ?

XVI.

Cessez de vouloir justifier la fraude de ceux qui insérèrent dans l'histoire de Flavius Josèphe ce fameux passage touchant Jésus-Christ, passage reconnu pour faux par tous les vrais sa- vants. Quand il n'y aurait dans ce passage si maladroit que ces seuls mots // était le Christ, ne seraient-ils pas suffisants pour constater la fraude aux yeux de tout homme de bon sens ? N'est-il pas absurde que Josèphe, si attaché à sa nation et à sa religion, ait reconnu Jésus pour christ ?Eh ! mon ami, si tu le crois christ, fais-toi donc chrétien ; si tu le crois christ fils de Dieu, Dieu lui- même, comment n'en dis-tu que quatre mots ?

\. Bergier a dit, page 10'2 de sa première partie: «Le Pasteur d"Hennas n'est pas... un livre supposé ni reconnu pour tel. Il a certainement été écrit par Hermas ; cet auteur a pu avoir des révélations et les écrire de bonne foi sans intention de tromper.

�� � Prenez-y garde, monsieur : quand on combat dans le siècle où nous sommes en faveur des fraudes pieuses des premiers siècles, il n’y a point d’homme de bon sens qui ne vous fasse perdre votre cause. Confessons, encore une fois, que toutes ces fraudes sont très-criminelles ; mais ajoutons qu’elles ne font tort à la vérité que par l’embarras extrême et par la difficulté qu’on éprouve tous les jours en voulant distinguer le vrai du faux.


XVII.


Laissez là, croyez-moi, le voyage de saint Pierre à Rome 1, et son pontificat de vingt-cinq ans. S’il était allé à Rome, les Actes des apôtres en auraient dit quelque chose ; saint Paul n’aurait pas dit expressément : Mon Évangile est pour le prépuce, et celui de Pierre pour les circoncis -. Un voyage à Rome est bien mal prouvé quand on est forcé de dire qu’une lettre écrite de Babylone a été écrite de Rome. Pourquoi saint Pierre, seul de tous les disciples de Jésus, aurait-il dissimulé le lieu d"où il écrivait ? Cette fausse date est-elle encore une fraude pieuse ? Quand vous datez vos lettres de Besançon, cela veut-il dire que vous êtes à Quimper-Corentin^ ?

Il y a très-grande apparence que si on avait été bien persuadé, dans les premiers siècles, du séjour de saint Pierre à Rome, la première Église qu’on y a bâtie n’aurait pas été dédiée à saint Jean. Les premiers qui ont parlé de ce voyage méritent-ils d’ailleurs tant de croyance ? Ces premiers auteurs sont Marcel, Abdias, et Hégésippe. Franchement, ce qu’ils rapportent du défi fait par Simon, le prétendu magicien, à Simon Pierre, le prétendu voyageur*, l’histoire de leurs chiens et de leur querelle en présence de l’empereur Néron, ne donnent pas une idée bien avantageuse des écrivains de ce temps-là. Ne fouillons plus dans ces masures, leurs décombres nous feraient trop souvent tomber.


XVIII.


Nous avons peur que vous n’ayez raisonné d’une manière dangereuse en vous prévalant du témoignage de l’empereur Julien. Songez que nous n’avons point tout l’ouvrage de Julien ^; nous n’en avons que des fragments rapportés par saint Cyrille son adversaire, qui ne lui répondit qu’après sa mort, ce qui n’est pas

1. Voyez tome XX, page 592.

2. Êpitre aux Galates, ch. ii, 7. {Note de Voltaire.)

3. Voyez tome XX, page 214; et XXVI. 545.

4. Voyez, dans la Colle<:tion des évangiles,, a Relation de Marcel.

5. Voyez, ci-après, le Discours de l’empereur Julien. A M. BERGIER. 45

généreux. Pensez-vous en effet que Cyrille ne lui aura pas fait dire tout ce qui pouvait être le plus aisément réfuté? Et pensez- vous que Cyrille l'ait en effet combattu avec avantage? Pesez bien les paroles qu'il rapporte de cet empereur; les voici : « Jésus n'a fait pendant sa vie aucune action remarquable, à moins qu'on ne regarde comme une grande merveille de guérir des boiteux et des aveugles, et d'exorciser les démons dans les villages de Betlizaïde et de Béthanie. »

Le sens de ces paroles n'est-il pas évident? « Jésus n'a rien fait de grand; vous prétendez qu'il a passé pour guérir des aveugles et des boiteux, et pour chasser des démons; mais tous nos demi-dieux ont eu la réputation de faire de bien plus grandes choses : il n'est aucun peuple qui n'ait ses prodiges, il n'est au- cun temple qui n'atteste des guérisons miraculeuses. Vous n'avez en cela aucun avantage sur nous ; au contraire, notre religion a cent fois plus de prodiges que la vôtre. Si vous avez fait de Jésus un Dieu, nous avons fait avant vous cent dieux de cent héros ; nous possédons plus de dix mille attestations de guérisons opé- rées au temple d'Esculape, et dans les autres temples. Nous en- chantions les serpents, nous chassions les mauvais génies, avant que vous existassiez. Pour nous prouver que votre Dieu l'emporte sur les nôtres et est le Dieu véritable, il faudrait qu'il se fût fait connaître par toutes les nations : rien ne lui était plus aisé ; il n'avait qu'un mot à dire; il ne devait pas se cacher sous la forme d'un charpentier de village. Le Dieu de l'univers ne devait pas être un misérable Juif condamné au supplice des esclaves. Enfin de quoi vous avisez-vous, charlatans et fanatiques nouveaux, de vous préférer insolemment aux anciens charlatans et aux anciens fanatiques? »

Voilà nettement le sens des paroles de Julien. Voilà sûrement son opinion, voilà son argument dans toute sa force : il nous fait frémir ; nous ne le rapportons qu'avec horreur ; mais personne n'y a jamais répondu : vous ne deviez pas exposer la religion chrétienne à de si terribles rétorsions.

XIX.

Vous avouez qu'il y a eu souvent de la fraude et des illusions dans les possessions et dans les exorcismes* ; et, après cet aveu,

1. Bergier dit, pages 184-85 de la première partie: «Que l'on suppose, à la bonne heure, de la collusion entre les exorcistes païens et ceux qu'ils préten- daient délivrer..., nous abandonnons volontiers cette espèce d'exorcistes aux soup- çons de notre critique. »

�� � 46 CONSEILS RAISONNABLES

VOUS voulez prouver que Jésus envoya le diable % du corps de deux possédés, dans le corps de deux mille cochons qui allèrent se noyer dans le lac de Génézaretli. Ainsi un diable se trouva dans deux mille corps à la fois, ou, si vous voulez, deux diables dans deux mille corps, ou bien Dieu envoya deux mille diables.

Pour peu que vous eussiez eu de prudence, vous n'auriez pas parlé d'un tel miracle, vous n'auriez pas excité les risées de tous les gens de bon sens; vous auriez dit avec le grand Origène que ce sont des types, des paraboles ; vous vous seriez souvenu qu'il n'y eut jamais de cochons cliez les Juifs ni chez les Arabes leurs voisins. Vous auriez fait réflexion que si, contre toute vraisem- blance, quelque marchand eût conduit deux mille cochons dans ces contrées, Jésus aurait commis une très-méchante action de noyer ces deux mille porcs ; qu'un tel troupeau est une richesse très-considérable. Le prix de deux mille porcs a toujours sur- passé celui de dix mille moutons. Noyer ces bêtes ou les empoi- sonner, c'est la même chose. Que feriez-vous d'un homme qui aurait empoisonné dix mille moutons?

Des témoins oculaires, dites-vous, rappoftent cette histoire. Ignorez-vous ce que répondent les incrédules? Ils ne regardent comme vrais témoins oculaires que des citoyens domiciliés dignes de foi, qui, interrogés publiquement par le magistrat sur un fait extraordinaire, déposent unanimement qu'ils l'ont vu, qu'ils l'ont examiné ; des témoins qui ne se contredisent jamais; des témoins dont la déposition est conservée dans les archives publiques, revêtue de toutes les formes. Sans ces conditions, ils ne peuvent croire un fait ridicule en lui-même, et impossible dans les cir- constances dont on l'accompagne. Ils rejettent avec indignation et avec dédain des témoins dont les livres n'ont été connus dans le monde que plus de cent années après l'événement ; des livres dont aucun auteur contemporain n'a jamais parlé ; des livres qui se contredisent les uns les autres à chaque page ; des livres qui attribuent à Jésus deux généalogies absolument différentes, et qui ne sont que la généalogie de Joseph, qui n'est point son père; des livres pour lesquels, disent-ils, vous auriez le plus profond mépris, et que vous ne daigneriez pas réfuter, s'ils étaient écrits par des hommes d'une autre religion que la vôtre. Ils croient que vous pensez comme eux dans le fond de votre cœur, et que vous avez la lâcheté de soutenir ce qu'il vous est impossible de croire. Pardonnez-nous de vous rapporter leurs funestes discours. Nous

Matth., vjii, 32; Marc, v, 13

��I

�� � A M. BERGIER. 47

n'en usons ainsi que pour vous convaincre qu'il fallait employer, pour soutenir la religion chrétienne, une méthode toute diffé- rente de celle dont on s'est servi jusqu'à présent. Il est évident qu'elle est très-mauvaise, puisqu'à mesure qu'on fait un nouveau livre dans ce goût, le nombre des incrédules augmente. L'ou- vrage de l'abbé Houteville*, qui ne chercha qu'à étaler de l'esprit et des mots nouveaux, a produit une foule de contradicteurs, et nous craignons que le vôtre n'en fasse naître davantage.

XX.

Dieu nous préserve de penser que vous sacrifiez la vérité à un vil intérêt ; que vous êtes du nombre de ces malheureux merce- naires qui combattent par des arguments pour assurer et pour faire respecter les immenses fortunes de leurs maîtres ; qui s'ex- ténuent dans la triste recherche de tous les fatras théologiques, afin que de voluptueux ignorants, comblés d'or et d'honneurs, laissent tomber pour eux quelques miettes de leur table! Nous sommes très-loin de vous prêter des vues si basses et si odieuses ; nous vous regardons comme un homme abusé par la simplicité de sa candeur.

Vous alléguez-, pour prouver la réalité des possessions, que saint Paulin vit un possédé qui se tenait les pieds en haut à la voûte d'une église, et qui marchait la tête en bas sur cette voûte comme un antipode, sans que sa robe se retroussât ; vous ajoutez que saint Paulin, surpris d'une marche si extraordinaire, crut mon homme possédé du diable, et envoya vite chercher des reli- ques de saint Félix de Noie, qui le guérirent sur-le-champ. Cette cure consistait apparemment à le faire tomber de la voûte la tête la. première. Est-il possible, monsieur, que, dans un siècle tel que le nôtre, vous osiez rapporter de telles niaiseries qui auraient été sifflées au xv* siècle.

Vous ajoutez 3 que Sulpice Sévère atteste qu'un homme à qui on avait donné des reliques de saint Martin s'éleva tout d'un coup en l'air, les bras étendus, et y resta longtemps. Voilà sans doute un beau miracle, bien utile au genre humain, bien édi- fiant! Comptez-vous cela, monsieur, parmi les preuves du chris- tianisme?

��1. La Vérité de la religion chrétienne: voyez tome XX, pages 41G et 451; tome XXI, page 505; XXU 28; et XXVT. '253.

2. Page 196 de la première partie.

3. Page 196.

�� � 48 CONSEILS RAISONNABLES

Nous VOUS conseillons de laisser ces histoires avec celles de saint Paul l'ermite, k qui un corbeau apporta tous les jours pen- dant quarante ans la moitié d'un pain, et à qui il apporta un pain entier quand saint Antoine vint dîner avec lui ; avec l'histoire de saint Pacôme, qui faisait ses visites monté sur un crocodile ; avec celle d'un autre saint Paul ermite, qui, trouvant un jour un jeune homme couché avec sa femme, lui dit : « Couchez avec ma femme tant que vous voudrez, et avec mes enfants aussi ; » après quoi il alla dans le désert.

XXI.

Enfin, monsieur, vous regrettez que les possessions du diable, les sortilèges et la magie, « ne soient plus de mode » (ce sont vos expressions) ; nous joignons nos regrets aux vôtres. Nous con- venons en effet que l'Ancien Testament est fondé en partie sur la magie, témoin les miracles des sorciers de Pharaon, la pytho- nisse d'Endor, les enchantements des serpents, etc. Nous savons aussi que Jésus donna mission à ses disciples de chasser les diables; mais croyez-moi, ce sont là de ces choses dont il est convenable de ne jamais parler. Les papes ont très-sagement dé- fendu la lecture de la Bible : elle est trop dangereuse pour ceux qui n'écoutent que leur raison; elle ne l'est pas pour vous qui êtes théologien, et qui savez immoler la raison à la théologie ; mais quel trouble ne jette-t-elle pas dans un nombre prodigieux d'âmes éclairées et timorées ! Nous sommes témoins que votre livre leur imprime mille doutes. Si tous les laïques avaient le bonheur dêtre ignorants, ils ne douteraient pas. Ah! monsieur, que le sens comman est fatal!

XXII.

Vous auriez pu vous passer de dire que les apôtres et les dis- ciples ne s'adressèrent pas seulement à la plus vile populace, mais qu'ils persuadèrent aussi quelques grands seigneurs. Pre- mièrement, ce fait est évidemment faux. En second lieu, cela marque un peu trop d'envie de plaire aux grands seigneurs de l'Église d'aujourd'hui ; et vous savez trop bien que, du temps des apôtres, il n'y avait ni évêque intitulé monseigneur et doté de cent mille écus de rente, ni d'abbé crosse, mitre, ni serviteur des serviteurs de Dieu, maître de Rome et de la cinquième partie de l'Italie.

�� � A M. BERGIER. 49

��XXIIP.

��Vous parlez toujours de martyrs. Eh! monsieur, ne seiitez- Tous pas combien cette misérable preuve s'élève contre nous ? Insensés et cruels que nous sommes! quels barbares ont jamais fait plus de martyrs que nos barbares ancêtres? Ah! monsieur, vous n'avez donc pas voyagé? vous n'avez pas vu à Constance la place où Jérôme de Prague dit à un des bourreaux du concile, qui voulait allumer son bûcher par derrière : « Allume par devant; si j'avais craint les flammes, je ne serais pas venu ici, d Vous n'avez pas été à Londres, où, parmi tant de victimes que fit brûler l'infâme Marie, fille du tyran Henri VIII, une femme accouchant au pied du bûcher, on y jeta l'enfant avec la mère par l'ordre d'un évéque.

Avez-vous jamais passé dans Paris par la Grève, où le con- seiller-clerc Anne Dubourg, neveu du chancelier, chanta des cantiques avant son supplice? Savez-vous qu'il fut exhorté à cette héroïque constance par une jeune femme de qualité nommée M""^ de Lacaille, qui fut brûlée quelques jours après lui? Elle était chargée de fers dans un cachot voisin du sien, et ne rece- vait le jour que par une petite grille pratiquée en haut dans le mur qui séparait ces deux cachots. Cette femme entendait le conseiller qui disputait sa vie contre ses juges par les formes des lois : u Laissez là, lui cria-t-elle, ces indignes formes; craignez-vous de mt3urir pour votre Dieu? »

Voilà ce qu'un indigne historien tel que le jésuite Daniel n'a garde de rapporter, et ce que d'Aubigné et les contemporains nous certifient.

Faut-il vous montrer ici la foule de ceux qui furent exécutés à Lyon dans la place des Terreaux, depuis 15/t6? Faut-il vous faire voir M"« de Cagnon suivant, dans une charrette, cinq autres charrettes chargées d'infortunés condamnés aux flammes parce qu'ils avaient le malheur de ne pas croire qu'un homme pût changer du pain en Dieu? Cette fille, malheureusement per- suadée que la religion réformée est la véritable, avait toujours répandu des largesses parmi les pauvres de Lyon; ils entouraient, en pleurant, la charrette où elle était tramée, chargée de fers. « Hélas! lui criaient-ils, nous ne recevrons plus d'aumônes de

��1. De ce paragraphe et du suivant Voltaire fit, en 1771, la seconde section de son article Martyrs dans les Questions sur l'Encyclopédie. (B.) — Voyez la note, tome XX, page 36.

27. — MÉLANGES. VI. 4

�� � 50 CONSEILS RAISONNABLES

VOUS. — Eh bien, dit-elle, vous en recevrez encore ; » et elle leur jeta ses mules de velours que ses bourreaux lui avaient laissées,

Avez-vous vu la place de l'Estrapade, à Paris ? Elle fut couverte, sous François I", de corps réduits en cendres. Savez-vous comme on les faisait mourir? On les suspendait à de longues bascules qu'on élevait et qu'on baissait tour à tour sur un vaste bûcher, afin de leur faire sentir plus longtemps toutes les horreurs de la mort la plus douloureuse. On ne jetait ces corps sur les charbons ardents que lorsqu'ils étaient presque entièrement rôtis, et que leurs membres retirés, leur peau sanglante et consumée, leurs yeux brûlés, leur visage défiguré, ne leur laissaient plus l'appa- rence de la figure humaine.

Le jésuite Daniel suppose, sur la foi d'un infâme écrivain de ce temps-là, que François !<"• dit publiquement qu'il traiterait ainsi le dauphin son fils s'il donnait dans les opinions des ré- formés; personne ne croira qu'un roi, qui ne passait pas pour un Néron, ait jamais prononcé de si abominables paroles. Mais la vérité est que, tandis qu'on faisait à Paris ces sacrifices de sau- vages, qui surpassent tout ce que l'Inquisition a jamais fait de plus horrible, François I" plaisantait avec ses courtisans, et couchait avec sa maîtresse.

Ce ne sont pas là, monsieur, des histoires de sainte Pota- mienne, de sainte Ursule, et des onze mille vierges. C'est un récit fidèle de ce que l'histoire a de moins incertain.

Le nombre des martyrs réformés, soit vaudois, soit albigeois, soit évangéliques, est innombrable. Un de vos ancêtres, du moins un homme de votre nom, Pierre Bergier, fut brûlé à Lyon, en 1552, avec René Poyet, parent du chancelier Poyet. On jeta dans le même bûcher Jean Chambon, Louis Dimonet, Louis de Marsac, Etienne de Gravot, et cinq jeunes écoliers. Je vous ferais trembler si je vous faisais voir la liste des martyrs que les protestants ont conservée.

Pierre Bergier chantait un psaume de Marot en allant au sup- plice. Dites-nous de bonne foi si vous chanteriez un psaume latin en pareil cas ? Dites-nous si le supplice de la potence, de la roue, eu du feu, est une preuve de la religion? C'est une preuve sans doute de la barbarie humaine; c'est une preuve que d'un côté il y a des bourreaux, et de l'autre des persuadés.

1 Les vallées de Piémont, auprès de Pignerol, étaient habitées

1. Cet alinéa et les quatre qui le suivent furent ajoutés dans l'édition de 1772 des Questions sur l'Encyclopédie, où, comme il est dit dans la note de la page

��I

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par ces malheureux persuadés. On leur ciiA^oie, en 1655, des mis- sionnaires et des assassins. Lisez la relation de Morland, alors ministre d'Angleterre à la cour de Turin; vous y verrez un Jean Brocher, auquel on coupa le membre viril, qu'on mit entre les dents de sa tête coupée, plantée sur une pique pour servir de signal ;

Marthe Baral, dont on tua les enfants sur son ventre; après quoi on lui coupa les mamelles qu'on fit- cuire au cabaret de Macel, et dont on fit manger aux passants ;

Pierre Simon, et sa femme, âgés de quatre-vingts ans, liés et roulés ensemble, et précipités de rochers en rochers ;

Anne Charbonier, violée, et ensuite empalée par la partie même dont on venait de jouir, portée sur le grand chemin pour servir de croix selon l'usage de ce pays, où il faut des croix à tous les carrefours.

Le détail de ces horreurs vous fait dresser les cheveux; mais la multiplicité en est si grande qu'elle ennuie. On faisail périr ainsi des milliers d'imbéciles, en leur disant qu'il [fallait entendre la messe en latin. Il était bien clair qu'étant déchirés en mor- ceaux ils ne pouvaient avoir le bonheur d'aller à la messe.

Ah! monsieur, si vous voulez rendre la religion chrétienne aimable, ne parlez jamais de martyrs; nous en avons fait cent fois, mille fois plus que tous les païens. Nous ne voulons point répéter ici ce qu'on a tant dit des massacres des Albigeois, des habitants de Mérindol, de la Saint-Barthélémy, de soixante ou quatre-vingt mille Irlandais protestants, égorgés, assommés, pendus, brûlés par les catholiques, de ces millions d'Indiens tués comme des lapins dans des garennes, aux ordres de quelques moines. Nous frémissons, nous gémissons; mais, il faut le dire, parler de martyrs à des chrétiens, c'est parler de gibets et de roues à des ])ourreaux et à des recors.

XXIV.

Que pourrions-nous vous représenter encore, monsieur, après ce tableau aussi vrai qu'épouvantable, que vous nous avez forcés de vous tracer de nos mains tremblantes? Oui, à la honte de la nature, il y a encore des fanatiques assez barbares, des hommes

jHÙcédente, les deux paragraphes des Conseils faisaient partie de l'article iWAR- TYns. C'est aussi dans cette édition de 1772 que parut, pour la première fois, l'Addition de l'éditeur (qu'on a vue tome XVII, page 205), et que n'avaient pas négligée les éditeurs de Kehl. Il est assez singulier que les cinq alinéas que je rétablis ici leur aient échappé, ainsi qu'à tous mes autres prédécesseurs. (B )

�� � 52 CONSEILS RAISONNABLES

assez dignes de l'enfer, pour dire qu'il faut faire périr dans les supplices tous ceux qui ne croient pas à la religion chrétienne, que vous avez si mal défendue. C'est ainsi que pensent encore les inquisiteurs; tandis que les rois et leurs ministres, devenus plus humains, émoussent dans toute l'Europe le fer dont ces monstres sont armés. Un évêque en Espagne a proféré ces paroles devant des témoins respectables de qui nous les tenons : « Le mi- nistre d'État qui a signé l'expulsion des jésuites mérite la mort.)) Nous avons vu des gens qui ont toujours à la bouche ces mots cruels : contrainte et châtiment, et qui disent hautement que le christianisme ne peut se conserver que par la terreur et par le sang.

Je ne veux pas vous citer ici un autre évéque de la plus basse naissances qui, séduit par un fanatique, s'est expliqué avec plus de fureur qu'on n'en a jamais reproché aux Dioclétien et aux Décius.

La terre entière s'est élevée contre les jésuites, parce qu'ils étaient persécuteurs ; mais qu'il se trouve quelque prince assez peu éclairé, assez mal conseillé, assez faible pour donner sa confiance à un capucin, à un cordelier ; vous verrez les corde- liers et les capucins aussi insolents, aussi intrigants, aussi per- sécuteurs, aussi ennemis de la puissance civile, que les jésuites l'ont été. Il faut que la magistrature soit partout occupée sans cesse à réprimer les attentats des moines. Il y a maintenant dans Paris un cordelier qui prêche avec la même impudence et la même fureur que le cordelier Feu-Ardent prêchait du temps de la Ligue.

Quel homme a jamais été plus persécuteur, chez ces mêmes cordeliers, que leur prédicateur Poisson? Il exerça sur eux un pouvoir si tyrannique que le ministère fut obligé de le faire dépo- ser de sa place de provincial, et de l'exiler. Que n'eût-il point fait contre les laïques? Mais cet ardent persécuteur était-il un homme persuadé, un fanatique de religion ? Non, c'était le plus hardi débauché qui fût dans tout l'ordre; il ruina le grand couvent de Paris en filles de joie. Le procès de la femme Dumontier, qui redemanda quatre mille francs après la mort de ce moine, existe encore au greffe de la Tournelle criminelle. Percez la muraille du parvis avecÉzéchiel-, vous verrez des serpents, des monstres, et l'abomination dans la maison d'Israël.

��1. Biord; voyez la note, tome XXVI, pages 271-72.

2. Ézéchiel, ch. viii, v. 7-10. A'oie de Voltaire.)

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XXV.

Si vous avez malheureusement invité nos ennemis à s'irriter de tant de scandales, de tant de cruautés, d'une soif si intaris- sable de l'argent, des honneurs et du pouvoir, de cette lutte éter- nelle de l'Église contre l'État, de ces procès interminables dont les tribunaux retentissent, ne leur apprêtez point à rire en discutant des histoires qu'on ne doit jamais approfondir. Qu'importe, hélas ! à notre salut que le démon Asmodée ait tordu le cou à sept maris de Sara, et qu'il soit aujourd'hui enchaîné chez les Turcs, dans la haute Egypte ou dans la basse?

Vous auriez pu vous abstenir de louer l'action de Judith, qui assassina Holoferne en couchant avec lui. Vous dites, pour la jus- tifier i, que (i chez les anciens peuples, comme chez les sauvages, le droit de la guerre était féroce et inhumain ». Vous demandez « en quoi l'action de Judith est différente de celle de Mutins Scé- vola?» Voici la différence, monsieur; Scévola n'a point couché avec Porsenna, et Tite-Live n'est point mis par le concile de Trente au rang des livres canoniques.

Pourquoi vouloir examiner l'édit d'Assuérus, qui fit publier que dans dix mois on massacrerait tous les Juifs parce qu'un d'eux n'avait pas salué Aman ? Si ce roi a été insensé, s'il n"a pas prévu que les Juifs auraient pendant dix mois le temps de s'enfuir, quel rapport cela peut-il avoir à nos devoirs, à la piété, à la charité ?

On vous arrêterait à chaque page, à chaque ligne : il n'y en a presque point qui ne prépare un funeste triomphe à nos ennemis.

Enfin, monsieur, nous sommes persuadés que, dans le siècle où nous vivons, la plus forte preuve qu'on puisse donner de la vérité de notre religion est l'exemple de la vertu. La charité vaut mieux que la dispute. Une bonne action est préférable à l'intel- ligence du dogme. Il n'y a pas huit cents ans que nous savons que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Mais tout le monde sait depuis quatre mille ans qu'il faut être juste et bienfaisant. Nous en appelons de votre livre à vos mœurs mêmes, et nous vous conjurons de ne point déshonorer des mœurs si honnêtes par des arguments si faibles et si misérables, etc.

Signe : Chambox, Dlmoulixs, Desjardixs, et Verzenot. 1. Page 145, seconde partie. {Note de Voltaire.)

FIN DES conseils RAISONNABLES.

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