Profession de foi des théistes/Édition Garnier

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PROFESSION DE FOI

DES THÉISTES

PAR LE COMTE DA... AU R. D.

TRADIITE DE L■ALLEMA^Dl.

(1768)

��vous, qui avez su porter sur le trône Ja philosophie et la tolérance, qui avez foulé à vos pieds les préjugés, qui avez ensei- gné les arts de la paix comme ceux de la guerre! joignez votre voix à la nôtre, et que la vérité puisse triompher comme vos armes.

Nous sommes plus d'un million d'hommes dans l'Europe qu'on peut appeler théistes ; nous osons en attester le dieu unique que nous servons. Si l'on pouvait rassembler tous ceux qui, sans examen, se laissent entraîner aux divers dogmes des sectes où ils sont nés, s'ils sondaient leur propre cœur, s'ils écoutaient leur simple raison, la terre serait couverte de nos semblables.

Il n'y a qu'un fourbe ou un homme absolument étranger au monde qui ose nous démentir quand nous disons que nous avons des frères à la tête de toutes les armées, siégeant dans tous les tribunaux, docteurs dans toutes les Églises, répandus dans toutes les professions, revêtus enfin de la puissance suprême.

Notre religion est sans doute divine, puisqu'elle a été gravée dans nos cœurs par Dieu même, par ce maître de la raison uni-

��1. Tel est l'intitulé de rédition originale, in-S" de 39 pages sans date, mais dont parle d'Alembei-t dans sa lettre du 15 juin 17G8. Je ne sais quel est le comte Da...; mais, d'après la lettre de d'Alembert, on peut croire qu'une majuscule a été oubliée dans le titre après les initiales R. D., puisque d'Alembert dit la Profes- sion adressée au Roi De Prusse. ( B.)

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verselle, qui a dit au Cliiuois, à l'Indien, au Tartare, et à nous : Adore-moi, et sois juste,

-Aotre religion est aussi ancienne que le monde, puisque les premiers hommes n'en pouvaient avoir d'autre, soit que ces premiers hommes se soient appelés Adimo et Procriti dans une partie de l'Inde, et Brama dans l'autre, ou Prométhée et Pandore chez les Grecs, ou Osireth et Iseth chez les Égyptiens, ou qu'ils aient eu en Phénicie des noms que les Grecs ont traduits par celui d'Éon: soit qu'enfin on veuille admettre les noms d'Adam et d'Eve donnés à ces premières créatures dans la suite des temps par le petit peuple juif. Toutes les nations s'accordent en ce point qu'elles ont anciennement reconnu un seul Dieu, auquel elles ont rendu un culte simple et sans mélange, qui ne put être infecté d'ahord de dogmes superstitieux.

Notre religion, ô grand homme ! est donc la seule qui soit universelle, comme elle est la plus antique et la seule divine. Nations égarées dans le labyrinthe de mille sectes dilTérentes, le théisme est la base de vos édifices fantastiques ; c'est sur notre vérité que vous avez fondé vos absurdités. Enfants ingrats, nous sommes vos pères, et vous nous reconnaissez tous pour vos pères quand vous prononcez le nom de Dieu.

Nous adorons depuis le commencement des choses la Divinité unique, éternelle, rémunératrice de la vertu et vengeresse du crime; jusque-là tous les hommes sont d'accord, tous répètent après nous cette confession de foi.

Le centre où tous les hommes se réunissent dans tous les temps et dans tous les lieux est donc la vérité, et les écarts de ce centre sont donc le mensonge.

OLE DIEU EST LE PÈRE DE TOCS LES HOMMES.

Si Dieu a fait les hommes, tous lui sont également chers, comme tous sont égaux devant lui ; il est donc absurde et impie de dire que le père commun a choisi un petit nombre de ses enfants pour exterminer les autres en son nom.

Or les auteurs des livres juifs ont poussé leur extravagante fureur jusqu'à oser dire que dans des temps très-récents par rap- port aux siècles antérieurs, le Dieu de l'univers choisit un petit peuple barbare, esclave chez les Égn^tiens, non pas pour le faire régner sur la fertile Egypte, non pas pour qu'il obtînt les terres de leurs injustes maîtres, mais pour qu'il allât, à deux cent cin- quante milles de Memphis, égorger, exterminer de petites peu-

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plades voisines de Tyr, dont il ne pouvait entendre le langage, qui n'avaient rien de commun avec lui, et sur lesquelles il n'avait pas plus de droit que sur l'Allemagne. Ils ont écrit cette horreur: donc ils ont écrit des livres absurdes et impies.

Dans ces livres remplis à chaque page de fables contradic- toires, dans ces livres écrits plus de sept cents ans après la date qu'on leur donne, dans ces livres plus méprisables que les contes aral)es et persans, il est rapporté que le Dieu de l'univers descen- dit dans un buisson pour dire à un pâtre âgé de quatre-vingts ans: (( Otez vos souliers...; que chaque femme de votre horde demande à sa voisine, à son hôtesse, des vases d'or et d'argent, des robes, et vous volerez les Égyptiens ^ »

« Et je vous prendrai pour mon peuple, et je serai votre Dieu -. »

« Et j'endurcirai le cœur du pharaon, du roi'^. »

(c Si vous observez mon pacte, vous serez mon peuple particu- lier sur tous les autres peuples \ »

Josué parle ainsi expressément à la horde hébraïque : « S'il vous paraît mal de servir Adonaï, l'option vous est donnée; choi- sissez aujourd'hui ce qu'il vous plaira ; voyez qui vous devez ser- vir, ou les dieux que vos pères ont adorés dans la Mésopotamie, ou bien les dieux des Amorrhéens, chez qui vous habitez ^ »

Il est bien évident par ces passages, et par tous ceux qui les précèdent, que les Hébreux reconnaissaient plusieurs dieux, que chaque peuplade avait le sien ; que chaque dieu était un dieu local, un dieu particulier.

Il est même dit dans Ézéchiel, dans Amos, dans le Discours de saint Etienne, que les Hébreux n'adorèrent point le dieu Adonaï dans le désert, mais Remphan et Kium ^

Le même Josué continue, et leur dit : « Adonaï est fort et jaloux. »

N'est-il donc pas prouvé par tous ces témoignages que les Hébreux reconnurent dans leur Adonaï une espèce de roi visible

��i. Exode, m, 5, 22. {Note de Voltaire.)

2. Ibid., VI, 7. {Id.}

3. Ibid., VII, 3. (Id.)

4. Ibid., XIX, 5. (Id.)

5. Josué, xxiv, 1.5. (/(/.)

G. Le discours de saint Etienne est dtins les Actes des apôtres, vu, 43 ; il y est question de Remphan. On ne parle que de Moloch dans Amos, v, 2G. et dans Jérémie, xxxii, 35. On ne trouve rien dans Ézéchiel; ce n'est, au reste, qu'une faute de copiste. Voltaire, dans son Pyrrlionisme de Vliistoire, chap. iv, dit Jéré- mie. (B.)

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aux chefs du peuple, iuvisible au peuple, jaloux des rois Toisins, et tautôt vainqueur, tantôt vaincu

Qu'on remarque surtout ce passage des Juges: « Adonaï mar- cha avec Juda, et se rendit maître des montagnes; mais il ne put exterminer les habitants des vallées, parce qu'ils abondaient en chariots armés de faux^ »

Nous n'insisterons pas ici sur le prodigieux ridicule de dire qu'auprès de Jérusalem les peuples avaient, comme à Babylone, des chars de guerre dans un malheureux pays où il n'y avait que des ânes ; nous nous bornons à démontrer que le dieu des Juifs était un dieu local, qui pouvait quebiue chose sur les mon- tagnes, et rien sur les vallées : idée prise de l'ancienne mytho- logie, laquelle admit des dieux pour les forêts, les monts, les vallées et les fleuves.

Et si on nous objecte que, dans le premier chapitre de la Ge- nèse, Dieu a fait le ciel et la terre, nous répondons que ce chapitre n'est qu'une imitation de l'ancienne cosmogonie des Phéniciens, très-antérieurs cà réta])lissement des Juifs en Syrie ; que ce pre- mier chapitre même fut regardé par les Juifs comme un ouvrage dangereux qu'il n'était permis de lire qu'à vingt-cinq ans. Il faut surtout bien remarquer que l'aventure d'Adam et d'Eve n'est rap- pelée dans aucun des livres hébreux, et que le nom d'Eve ne se trouve que dansTobie, qui est regardé comme apocryphe par toutes les communions protestantes et par les savants catholiques.

Si l'on voulait encore une plus forte preuve que le dieu juif n'était qu'un dieu local, la voici : un brigand nommé Jephté, qui est à la tête des Juifs, dit aux députés des Ammonites : « Ce que possède Chamos votre dieu ne vous appartient-il pas de droit? Laissez-nous donc posséder ce qu'Adonaï notre dieu a obtenu par ses victoires =' .»

Voilà nettement deux dieux reconnus, deux dieux ennemis l'un de l'autre : c'est bien en vain que le trop simple Calmet veut, après des commentateurs de mauvaise foi, éluder une vérité si claire. Il en résulte qu'alors le petit peuple juif ainsi que tant de grandes nations avaient leurs dieux particuliers : c'est ainsi que Mars combattit pour les Troyens, et Minerve pour les Grecs; c'est ainsi que, parmi nous, saint Denis est le protecteur de la France, et que saint Georges l'a été de l'Angleterre. C'est ainsi que partout on a déshonoré la Divinité.

��1. Juges, I, 19. [Note de Voltaire.) "2. Juges, xi, 24. (Ici.)

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��DES SI PEF, STITIOXS.

��Que la terre entière s'élève contre nous, si elle l'ose; nous rap- pelons à témoin de la pureté de notre sainte religion. Avons-nous jamais souillé notre culte par aucune des superstitions que les nations se reprochent les unes aux autres? On voit les Perses, plus excusables que leurs voisins, vénérer dans le' soleil l'image imparfaite de la Divinité qui anime la nature; les Sabécns adorent les étoiles; les Phéniciens sacrifient aux vents; la Grèce et Rome sont inondées de dieux et de fables; les Syriens adorent un pois- son. Les Juifs, dans le désert, se prosternent devant un serpent d'airain; ils adorèrent réellement un coffre que nous appelons orche, imitant en cela plusieurs nations qui promenaient leurs petits marmousets sacrés dans des coffres ; témoin les Égyptiens, les Syriens; témoin le coffre dont il est parlé dans VAne d'or d'Apulée^; témoin le coffre ou l'arche de Troie, qui fut pris par les Grecs, et qui tomba en partage à Euripide"',

Les Juifs prétendaient que la verge d'Aaron et un boisseau de manne étaient conservés dans leur saint coffre, deux bœufs le traînaient dans une charrette; le peuple tombait devant lui la face contre terre, et n'osait le regarder, Adonaï fit un jour mourir de mort subite cinquante mille soixante et dix Juifs pour avoir porté la vue sur son coffre, et se contenta de donner des hémorroïdes aux Philistins qui avaient pris son coffre, et d'envoyer des rats dans leurs champs ^ jusqu'à ce que ces Philistins lui eussent pré- senté cinq figures de rats d'or, et cinq figures de trou du cul d'or, en lui rendant son coffre, terre! ô nations! ô vérité sainte! est-il possible que l'esprit humain ait été assez abruti pour imaginer des superstitions si infâmes et des fables si ridi- cules?

Ces mêmes Juifs, qui prétendent avoir eu les figures en hor- reur par l'ordre de leur Dieu même, conservaient pourtant dans leur sanctuaire, dans leur saint des saints, deux chérubins qui avaient des faces d'homme et des mufles de bœuf avec des ailes,

A l'égard de leurs cérémonies, y a-t-il rien de plus dégoûtant, de plus révoltant, et en même temps de plus puéril ? N'est-il pas bien agréable à l'Être des êtres de brûler sur une pierre des boyaux et des pieds d'animaux*? Qu'en peut-il résulter qu'une puanteur

1. Apul., ]iv. IX et XI. {Xote de VulUiire.)

2. Pausanias, liv. VII. (/(/.)

.3. Premier livre des Rois ou de Sanuiel, ch. v et vi. (/c?-) 4. Lévitique, chap. i, v. 7. {Id.j

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insupportable? Est-il bien divin de tordre le cou à un oiseau, de lui casser une aile, de tremper un doigt dans le sang, et d'en arroser sept lois l'assemblée^?

Où est le mérite de mettre du sang sur l'orteil de son pied droit, et au bout de son oreille droite, et sur le pouce de la main droite^?

Mais ce qui n'est pas si puéril, c'est ce qui est raconté dans une très-ancienne vie de Moïse écrite en bébreu, et traduite en latin. C'est l'origine de la querelle entre Aaron et Coré.

(( Une pauvre veuve n'avait qu'une brebis; elle la tondit pour ja première fois ; aussitôt Aaron arrive, et emporte la toison en disant : Les prémices de la laine appartiennent à Dieu. La veuve en pleurs vient implorer la protection de Coré, qui, ne pouvant obtenir d'Aaron la restitution de la laine, en paye le prix à la veuve. Quelque temps après, sa brebis fait un agneau. Aaron ne manque pas de s'en emparer. Il est écrit, dit-il, que tout premier né appartient à Dieu. La bonne femme va se plaindre à Coré, et Coré ne peut obtenir justice pour elle. La veuve, outrée, tue sa brebis. Aaron revient sur-le-cliamp, prend le ventre, l'épaule et la tête, selon l'ordre de Dieu. La veuve, au désespoir, dit anatbème à sa brebis. Aaron dans l'instant revient, l'emporte tout entière : Tout ce qui est anatbème, dit-il, appartient au pontife ^ » Voilà en peu de mots l'bistoire de beaucoup de prêtres : nous entendons les prêtres de l'antiquité, car, pour ceux d'aujourd'bui, nous avouons qu'il en est de sages et de cliaritables pour qui nous sommes pénétrés d'estime.

Ne nous appesantissons pas sur les superstitions odieuses de tant d'autres nations; toutes en ont été infectées, excepté les lettrés chinois, qui sont les plus anciens théistes de la terre. Regardez ces malheureux Égyptiens, que leurs pyramides, leur labyrinthe, leurs palais, et leurs temples, ont rendus si célèbres; c'est au pied de ces monuments presque éternels qu'ils adoraient des chats et des crocodiles. S'il est aujourd'hui une religion qui ait surpassé ces excès monstrueux, c'est ce que nous laissons à examiner à tout homme raisonnable.

Se mettre à la place de Dieu, qui a créé l'homme, créer Dieu à son tour, faire ce Dieu avec de la farine et quelques paroles, diviser ce Dieu en mille dieux, anéantir la farine avec laquelle

��1. Lévitique, ch. iv et v. {Note de Voltaire.)

2. Ibid., ch. VIII, 23. (Id.)

3. Page 165. {kl.)

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on a fait ces mille dieux qui ne sont qu'un Dieu en chair et en os ; créer son sang avec du vin, quoique le sang soit, à ce qu'on prétend, déjà dans le corps de Dieu ; anéantir ce vin, manger ce Dieu et boire son sang, voilà ce que nous voyons dans quelque pays, où cependant les arts sont mieux cultivés que chez les Égyptiens.

Si on nous racontait un pareil excès de bêtise et d'aliénation d'esprit de la horde la plus stupide des Hottentots et des Cafres, nous dirions qu'on nous en impose ; nous renverrions une telle relation au pays des fables : c'est cependant ce qui arrive journel- lement sous nos yeux dans les villes les plus policées de l'I^urope, sous les yeux des princes qui le souffrent, et des sages qui se taisent. Que faisons-nous à l'aspect de ces sacrilèges ? Nous prions l'Être éternel pour ceux qui les commettent, si pourtant nos prières peuvent quelque chose auprès de son immensité, et en- trent dans le plan de sa providence,

DES SACRIFICES DE SAXG HUMAIN.

Avons-nous jamais été coupables de la folle et horrible super- stition de la magie, qui a porté tant de peuples à présenter aux prétendus dieux de l'air et aux prétendus dieux infernaux les membres sanglants de tant de jeunes gens et de tant de filles, comme des offrandes précieuses à ces monstres imaginaires ? Aujourd'hui même encore, les habitants des rives du Gange, de l'Indus et des côtes de Coromandel, mettent le comble de la sain- teté à suivre en pompe de jeunes femmes riches et belles qui vont se brûler sur le bûcher de leurs maris, dans l'espérance d'être réunies avec eux dans une vie nouvelle. Il y a trois mille ans que dure cette épouvantable superstition, auprès de laquelle le silence ridicule de nos anachorètes, leur ennuyeuse psalmodie, leur mauvaise chère, leurs cilices, leurs petites macérations, ne peu- vent pas même être comptés pour des pénitences. Les brames ayant, après des siècles d'un théisme pur et sans tache, substitué la superstition à l'adoration simple de l'Être suprême, corrompi- rent leurs voies et encouragèrent enfin ces sacrifices. Tant d'hor- reur ne pénétra point à la Chine, dont le sage gouvernement est exempt, depuis près de cinq mille ans, de toutes les démences superstitieuses. Mais elle se répandit dans le reste de notre hémi- sphère. Point de peuple qui n'ait immolé des hommes à Dieu, et point de peuple qui n'ait été séduit par l'illusion alïreuse de la magie. Phéniciens, Syriens, Scythes, Persans, Égyptiens, Afri-

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cains, Grecs, r«omaiiis, Celles, Germains, tous ont voulu être magiciens, et tous ont été religieusement homicides.

Les Juifs furent toujours infatués de sortilèges; ils jetaient les sorts, ils enchantaient les serpents, ils prédisaient l’avenir par les songes, ils avaient des voyants qui faisaient retrouver les choses perdues ; ils chassèrent les diables et guérirent les possédés avec la racine barath en prononçant le mot Jaho, quand ils eurent connu la doctrine des diables en Chaldée. Les pythonisses évoquèrent des ombres ; et même l’auteur de l'Exode, quel qu’il soit, est si persuadé de l’existence de la magie qu’il représente les sorciers attitrés de Pharaon opérant les mêmes prodiges que Moïse. Ils changèrent leurs bâtons en serpents comme Moïse, ils changèrent les eaux en sang comme lui, ils couvrirent, comme lui, la terre de grenouilles, etc. Ce ne fut que sur l’article des poux qu’ils furent vaincus ; sur quoi on a très-bien dit que les Juifs en savaient plus que les autres peuples en cette partie.

Cette fureur de la magie, commune à toutes les nations, dis- posa les hommes à une cruauté religieuse et infernale avec laquelle ils ne sont certainement pas nés, puisque de mille enfants vous n’en trouvez pas un seul qui aime à verser le sang humain.

Nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici un passage de l’auteur de la Philosophie de l’Histoire 1 quoiqu’il ne soit pas de notre avis en tout.

" Si nous lisions l’histoire des Juifs, écrite par un auteur d’une autre nation, nous aurions peine à croire qu’il y ait eu en effet un peuple fugitif d’Egypte, qui soit venu par ordre exprès de Dieu immoler sept ou huit petites nations qu’il ne connaissait pas, égorger sans miséricorde toutes les femmes, les vieillards et les enfants à la mamelle, et ne réserver que les petites filles ; que ce peuple saint ait été puni de son Dieu quand il avait été assez criminel pour épargner un seul homme dévoué à l’anathème. Nous ne croirions pas qu’un peuple si abominable eût pu exister sur la terre ; mais, comme cette nation elle-même nous rapporte tous ces faits dans ses livres saints, il faut la croire,

" Je ne traite point ici la question si ces livres ont été inspirés. Notre sainte Église, qui a les Juifs en horreur, nous apprend que les livres juifs ont été dictés par le Dieu créateur et père de tous

1. Ou l'introduction à l'Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations. {Note de Voltaire.) DES THÉISTES. 33

Jcs hommes; je ne puis en former aucun doute, ni me permettre même le moindre raisonnement.

« Il est vrai que notre faible entendement ne peut concevoir dans Dieu une autre sagesse, une autre justice, une autre Lonté que celle dont nous avons Tidée; mais enfin il a fait ce qu'il a Aoulu : ce n'est pas à nous de le juger; je m'en tiens toujours au simple historique.

u Les Juifs ont une loi par laquelle il leur est expressément ordonné de n'épargner aucune chose, aucun homme dévoué au Seigneur; on ne pourra le racheter, il faut qu'il meure, dit la loi du Lèvitique, chapitre xxvii^ C'est en vertu de cette loi qu'on voit Jephté immoler sa propre fille, le prêtre Samuel couper en mor- ceaux le roi Agag. Le Pentateuque - nous dit que, dans le petit pays de Madian, qui est environ de neuf lieues carrées, les Israé- lites ayant trouvé six cent soixante-quinze mille hrehis, soixante et douze mille bœufs, soixante et un mille ânes, et trente-deux mille filles vierges, Moïse commanda qu'on massacrât tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants, mais qu'on gardât les filles, dont trente-deux seulement furent immolées. Ce qu'il y a de remarquable dans ce dévouement, c'est que ce même Moïse était gendre du grand-prêtre des Madianites Jôtliro, qui lui avait rendu les plus signalés services, et qui l'avait comblé de bien- faits.

(( Le même livre nous dit queJosué^ fils de Nun, ayant passé avec sa horde la rivière du Jourdain à pied sec, et ayant fait tomber au son des trompettes les murs de Jéricho dévoué à l'ana- thème, il fit périr tous les habitants dans les flammes ; qu'il con- serva seulement Rahab la paillarde et sa famille, qui avait caché les espions du saint peuple ; que le même Josué dévoua à la mort douze mille habitants de la ville de Haï ; qu'il immola au Sei- gneur* trente et un rois du pays, tous soumis à l'anathème, et qui furent pendus. Nous n'avons rien de comparable à ces assas- sinats religieux dans nos derniers temps, si ce n'est peut-être la Saint-Barthélémy et les massacres d'Irlande.

« Ce qu'il y a de triste, c'est que plusieurs personnes doutent que les Juifs aient trouvé six cent soixante et quinze mille brebis et trente-deux mille filles pucelles dans le village d'un désert au milieu des rochers, et que personne ne doute de la Saint-Barthé- lémy. Mais ne cessons de répéter combien les lumières de notre

��1. Verset 29. 3. Josué, vi.

2. C'est dans les iYom6/"es.xx\i, 32-40. 4. viii, 25.

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raison sont impuissantes pour nous éclairer sur les étranges événements de l'antiquité, et sur les raisons que Dieu, maître de la vie et de la mort, pouvait avoir de clioisir le peuple juif pour exterminer le peuple chananéen. »

Nos chrétiens, il le faut avouer, n'ont que trop imité ces ana- thèmes barbares tant recommandés chez les Juifs : c'est de ce fanatisme que sortirent les croisades qui dépeuplèrent l'Europe pour aller immoler en Syrie des Arabes et des Turcs à Jésus-Christ; c'est ce fanatisme qui enfanta les croisades contre nos frères in- nocents appelés hérétiques ; c'est ce fanatisme toujours teint de sang qui produisit la journée infernale de la Saint-Barthélémy; et remarquez que c'est dans ce temps affreux de la Saint-Barthé- lémy que les hommes étaient le plus abandonnés à la magie. Un prêtre nommé Séchelle, brûlé pour avoir joint aux sortilèges les empoisonnements et les meurtres, avoua, dans son interrogatoire, que le nombre de ceux qui se croyaient magiciens passait dix- huit mihe : tant la démence de la magie est toujours compagne -de la fureur religieuse, comme certaines maladies épidémiques en amènent d'autres, et comme la famine produit souvent la peste.

Maintenant, qu'on ouvre toutes les annales du monde, qu'on interroge tous les hommes, on ne trouvera pas un seul théiste coupable de ces crimes. Non, il n'y en a pas un qui ait jamais prétendu savoir l'avenir au nom du diable, ni qui ait été meur- trier au nom de Dieu.

On nous dira que les athées sont dans les mêmes termes; qu'ils n'ont jamais été ni des sorciers ridicules, ni des fanatiques barbares. Hélas! que faudra-t-il en conclure? que les athées, tout audacieux, tout égarés qu'ils sont, tout plongés dans une erreur monstrueuse, sont encore meilleurs que les Juifs, les païens et les chrétiens fanatiques.

Nous condamnons l'athéisme, nous détestons la superstition barbare, nous aimons Dieu et le genre humain : voilà nos dogmes.

DES PERSÉCUTIONS CHRÉTIENNES.

On a tant prouvé que la secte des chrétiens est la seule qui ait jamais voulu forcer les hommes, le fer et la flamme dans les mains, à penser comme elle, que ce n'est plus la peine de le redire. On nous objecte en vain que les mahométans ont imité les chrétiens ; cela n'est pas vrai. Mahomet et ses Arabes ne vio- lentèrent que les Mecquois, qui les avaient persécutés; ils n'impo- sèrent aux étrangers vaincus qu'un tribut annuel de douze

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drachmes par tête, tribut dont on pouvait se racheter en embras- sant la religion musulmane.

Quand ces Arabes eurent conquis l'Espagne et la province narbonnaise, ils leur laissèrent leur religion et leurs lois. Il lais- sent encore vivre en paix tous les chrétiens de leur vaste empire. Vous savez, grand prince, que le sultan des Turcs nomme lui- même le patriarche des chrétiens grecs et plusieurs évêques. Vous savez que ces chrétiens portent leur Dieu en procession librement dans les rues de Constantinople, tandis que, chez les chrétiens, il est de vastes pays où l'on condamne à la potence ou à la roue tout pasteur calviniste qui prêche, et aux galères qui- conque les écoute. nations! comparez et jugez.

Nous prions seulement les lecteurs attentifs de relire ce mor- ceau d'un petit livre excellent i, qui a paru depuis peu, intitulé Conseils raisonnables, etc. -.

« Vous parlez toujours de martyrs. Eh! monsieur, ne sentez- vous pas combien cette misérable preuve s'élève contre nous ? Insensés et cruels que nous sommes, quels barbares ont jamais fait plus de martyrs que nos barbares ancêtres ? Ah ! monsieur, vous n'avez donc pas voyagé ? vous n'avez pas vu à Constance la place où Jérôme de Prague dit à un des bourreaux du concile, qui voulait allumer son bûcher par derrière : Allume par devant; si j'avais craint les flammes je ne serais pas venu ici. Vous n'avez pas été à Londres, où, parmi tant de victimes que fit brûler l'infâme Marie, fille du tyran Henri VIII, une femme accouchant au pied du bûcher, on y jeta l'enfant avec la mère par l'ordre d'un évêque.

« Avez-vous jamais passé dans Paris par la Grève, où le con- seiller-clerc Anne Dubourg, neveu du chancelier, chanta des cantiques avant son suppUce ? Savez-vous qu'il fut exhorté à cette héroïque constance par une jeune femme de qualité, nommée M"'" de Lacaille, qui fut brûlée quelques jours après lui ? Elle était chargée de fers dans un cachot voisin du sien, et ne recevait le jour que par une petite grille pratiquée en haut, dans le mur qui séparait ces deux cachots. Cette femme entendait le conseiller qui disputait sa vie contre ses juges par les formes des lois. Laissez là, lui cria-t-elle, ces indignes formes ; craignez-vous de mourir pour votre Dieu ?

u Voilà ce qu'un indigne historien tel que le jésuite Daniel n'a

��1. On voit assez que cette épithètc n'a été mise que pour mieux cacher que les deux ouvrages étaient de l'auteur. (K.)

2. Voyez ci-dessus, page 49.

27. — Mélanges. VI. 5

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garde do rapporter ; et ce que d"Aul)igné et les contemporains nous certifient.

« Faut-il vous montrer ici la foule de ceux qui furent exécu- tés à Lyon, dans la place des Terreaux, depuis 15/i6? Faut-il vous faire voir M""" de Cagnon suivant, dans une charrette, cinq autres charrettes chargées d'infortunés condamnés aux flammes parce qu'ils avaient le malheur de ne pas croire qu'un homme pût chan- ger du pain en Dieu ? Cette fille, malheureusement persuadée que la religion réformée est la véritahie, avait toujours répandu des largesses parmi les pauvres de Lyon. Ils entouraient, en pleurant, la charrette où elle était traînée chargée de fers. Hclas! lui criaient-ils, nous ne recevrons plus cV aumônes de vous. — Eh bien! dit-elle, vous en recevrez encore; et elle leur jeta ses mules de ve- lours, que ses bourreaux lui avaient laissées.

« Avez-vous vu la place de l'Estrapade à Paris ? Elle fut couverte, sous François I", de corps réduits en cendre. Savez-vous comme on les faisait mourir? On les suspendait à de longues bascules qu'on élevait et qu'on baissait tour à tour sur un vaste bûcher, afin de leur faire sentir plus longtemps toutes les horreurs de la mort la plus douloureuse. On ne jetait ces corps sur les charbons ardents que lorsqu'ils étaient presque entièrement rôtis, et que leurs membres retirés, leur peau sanglante et consumée, leurs yeux brûlés, leur visage défiguré, ne leur laissaient plus l'appa- rence de la figure humaine.

(( Le jésuite Daniel suppose, sur la foi d'un infâme écrivain de ce temps-là, que François I"" dit publiquement qu'il traiterait ainsi le dauphin son fils s'il donnait dans les opinions des réfor- més. Personne ne croira qu'un roi, qui ne passait pas pour un Néron , ait jamais prononcé de si abominables paroles. Mais la vérité est que tandis qu'on faisait à Paris ces sacrifices de sauvages, qui surpassent tout ce que l'Inquisition a jamais fait de plus horrible, François I" plaisantait avec ses courtisans et couchait avec sa maîtresse. Ce ne sont pas là, monsieur, des histoires de sainte Potamienne, de sainte Ursule, et des onze mille vierges : c'est un récit fidèle de ce que l'histoire a de moins incertain.

« Le nombre des martyrs réformés, soit vaudois, soit albi- geois, soit évangéliques, est innombrable. Un nommé Pierre Ber- gier fut brûlé à Lyon en 1552, avec René Poyet, parent du chan- celier Poyet. On jeta dans le même bûcher Jean Chambon, Louis Dimonet, Louis de Marsac, Etienne de Gravot, et cinq jeunes écoliers. Je vous ferais trembler si je vous faisais voir la liste des martyrs que les protestants ont conservée.

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(( Pierre Bergier chantait un psaume de iAIarot en allant au supplice. Dites-nous en bonne foi si vous chanteriez un psaume latin en pareil cas? Dites-nous si le supplice de la potence, de la roue, ou du feu, est une preuve de la religion? C'est une preuve sans doute de la barbarie humaine ; c'est une preuve que d'un côté il y a des bourreaux, et de l'autre des persuadés.

« Non, si vous voulez rendre la religion chrétienne aimable, ne parlez jamais de martyrs. Nous en avons fait cent fois, mille fois plus que tous les païens. Nous ne voulons point répéter ici ce qu'on a tant dit des massacres des albigeois, des habitants de Mérindol, de la Saint-Barthélémy, de soixante ou quatre-vingt mille Irlandais protestants égorgés, assommés, pendus, brûlés par les catholiques ; de ces millions d'Indiens tués comme des lapins dans des garennes, aux ordres de quelques moines. Nous frémis- sons, nous gémissons ; mais, il faut le dire, parler de martyrs à des chrétiens, c'est parler de gibets et de roues à des bourreaux et à des recors. »

Après tant de vérités, nous demandons au monde entier si jamais un théiste a voulu forcer un homme d'une autre religion à embrasser le théisme, tout divin qu'il est. Ah ! c'est parce qu'il est divin qu'il n'a jamais violenté personne. Un théiste a-t-il jamais tué? que dis-je? a-t-il frappé un seul de ses insensés adver- saires? Encore une fois, comparez et jugez.

Nous pensons enfin qu'il faut imiter le sage gouvernement chinois qui, depuis plus de cinquante siècles, offre à Dieu des hommages purs, et qui, l'adorant en esprit et en vérité, laisse la vile populace se vautrer dans la fange des étables des bonzes. Il tolère ces bonzes, et il les réprime, il les contient si bien, qu'ils n'ont pu exciter le moindre trouble sous la domination chinoise ni sous la tartare. Nous allons acheter dans cette terre antique de la porcelaine, du laque, du thé, des paravents, des magots, des commodes, de la rhubarbe, de la poudre d'or : que n'allons-nous y acheter la sagesse !

DES MOEUnS.

Les mœurs des théistes sont nécessairement pures, puisqu'ils ont toujours le Dieu de la justice et de la pureté devant les yeux, le Dieu qui ne descend point sur la terre pour ordonner qu'on vole les Égyptiens, pour commandera Osée de prendre unecon- cu])ine à prix d'argent, et de coucher avec une femme adultère ^

1. Osée, chapitre i. {^ote de Voltaire.)

�� � 68 PROFESSION DE FOI

Aussi ne nous voit-on pas vendre nos femmes comme Abraham. Nous ne nous enivrons point comme Noé, et nos fils n'insultent pas au membre respectable qui les a fait naître. Nos filles ne couchent point avec leurs pères, comme les filles de Loth et comme la fille du pape Alexandre VI. Nous ne violons point nos sœurs, comme Amnon viola sa sœur Thamar. Nous n'avons point parmi nous de prêtres qui nous aplanissent la voie du crime en osant nous absoudre de la part de Dieu de toutes les iniquités que sa loi éternelle condamne. Plus nous méprisons les superstitions qui nous environnent, plus nous nous imposons la douce néces- sité d'être justes et humains. Nous regardons tous les hommes avec des yeux fraternels : nous les secourons indistinctement ; nous tendons des mains favorables aux superstitieux qui nous outragent.

Si quelqu'un parmi nous s'écarte de notre loi divine, s'il est injuste et perfide envers ses amis, ingrat envers ses bienfaiteurs, si son orgueil inconstant et féroce contriste ses frères, nous le déclarons indigne du saint nom de théiste, nous le rejetons de notre société, mais sans lui vouloir de mal, et toujours prêts à lui faire du bien ; persuadés qu'il faut pardonner, et qu'il est beau de faire des ingrats.

Si quelqu'un de nos frères voulait apporter le moindre trouble dans le gouvernement, il ne serait plus notre frère. Ce ne furent certainement pas des théistes qui excitèrent autrefois les révoltes de Naples, qui ont trempé récemment dans la conspiration de Madrid, qui allumèrent les guerres de la Fronde et des Guises en France, celle de Trente ans dans notre Allemagne, etc., etc., etc. Nous sommes fidèles à nos princes, nous payons tous les impôts sans murmures. Les rois doivent nous regarder comme les meil- leurs citoyens et les meilleurs sujets. Séparés du vil peuple qui n'obéit qu'à la force, et qui ne raisonne jamais, plus séparés en- core des théologiens, qui raisonnent si mal, nous sommes les soutiens des trônes, que les disputes ecclésiastiques ont ébranlés pendant tant de siècles.

Utiles à l'État, nous ne sommes point dangereux à l'Église ; nous imitons Jésus, qui allait au temple.

DE LA. DOCTRINE DES THÉISTES.

Adorateurs d'un Dieu ami des hommes, compatissants aux superstitions même que nous réprouvons, nous respectons toute société, nous n'insultons aucune secte, nous ne parlons jamais avec dérision, avec mépris, de Jésus, qu'on appelle le Christ; au

�� � DES THÉISTES. 69

contraire, nous le regardons comme un homme distingué entre les hommes par son zèle, par sa vertu, par son amour de régalilé fraternelle ; nous le plaignons comme un réformateur peut-être un peu inconsidéré, qui fut la victime des fanatiques persé- cuteurs.

Nous révérons en lui un théiste Israélite, ainsi que nous louons Socrate, qui fut un théiste athénien. Socrate adorait un Dieu, et l'appelait du nom de père, comme le dit son évangélistc Platon. Jésus appela toujours Dieu du nom de père, et la formule de prière qu'il enseigna commence par ces mots, si communs dans Platon, Notre père. Ni Socrate ni Jésus n'écrivirent jamais rien. Ni l'un ni l'autre n'institua une religion nouvelle. Certes, si Jésus avait voulu faire une religion, il l'aurait écrite. S'il est dit que Jésus envoya ses disciples pour baptiser, il se conforma à l'usage. Le baptême était d'une très-haute antiquité chez les Juifs ; c'était une cérémonie sacrée, empruntée des Égyptiens et des Didiens, ainsi que presque tous les rites judaïques. On baptisait tous les prosélytes chez les Hébreux. Les mâles recevaient le baptême après la circoncision. Les femmes prosélytes étaient baptisées; cette cérémonie ne pouvait se faire qu'en présence de trois anciens au moins, sans quoi la régénération était nulle. Ceux qui, parmi les Israélites, aspiraient k une plus haute perfection, se faisaient baptiser dans le Jourdain. Jésus lui-même se fit baptiser par Jean, quoique aucun de ses apôtres ne fût jamais baptisé.

Si Jésus envoya ses disciples pour chasser les diables, il y avait déjà très-longtemps que les Juifs croyaient guérir des pos- sédés et chasser des diables. Jésus même l'avoue dans le livre qui porte le nom de Matthieu*. Il convient que les enfants même chassaient les diables.

Jésus, h la vérité, observa toutes les institutions judaïques; mais, par toutes ses invectives contre les prêtres de son temps, par les injures atroces qu'il disait aux pharisiens, et qui lui atti- rèrent son supplice, il paraît qu'il faisait aussi peu de cas des superstitions judaïques que Socrate des superstitions athéniennes.

Jésus n'institua rien qui eût le moindre rapport aux dogmes chrétiens; il ne prononce jamais le mot de chrétien : quelques- uns de ses disciples ne prirent ce surnom que plus de trente ans après sa mort.

L'idée d'oser faire d'un Juif le créateur du ciel et de la terre n'entra certainement jamais dans la tête de Jésus. Si l'on s'en

1. MatUiieu, chapitre xii, verset 27. (A'oie de Voltaire.)

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rapporte aux Évangiles, il était plus éloigné de cette étrange pré- tention que la terre ne l'est du ciel. Il dit expressément avant d'être supplicié : « Je vais à mon père, qui est votre père, à mon Dieu, qui est votre Dieu^ »

Jamais Paul, tout ardent enthousiaste qu'il était, na parlé de Jésus que comme d'un homme choisi par Dieu même pour ra- mener les hommes à la justice.

Ni Jésus, ni aucun de ses apôtres, n"a dit qu'il eût deux na- tures et une personne avec deux volontés ; que sa mère fût mère de Dieu ; que son esprit fût la troisième personne de Dieu, et que cet esprit procédât du Père et du Fils, Si l'on trouve un seul de ces dogmes dans les quatre Évangiles, qu'on nous le montre ; qu'on ôte tout ce qui lui est étranger, tout ce qu'on lui a attribué en divers temps au milieu des disputes les plus scandaleuses et des conciles qui s'anathématisèrent les uns les autres avec tant de fureur, que reste-t-il en lui ? Un adorateur de Dieu qui a prêché la vertu, un ennemi des pharisiens, un juste, un théiste; nous osons dire que nous sommes les seuls qui soient de sa religion, laquelle embrasse tout l'univers dans tous les temps, et qui par conséquent est la seule véritable.

QUE TOUTES LES RELIGIONS DOIVENT RESPECTER LE THÉISAIE.

Après avoir jugé par la raison entre la sainte et éternelle religion du théisme et les autres religions si nouvelles, si incon- stantes, si variables dans leurs dogmes contradictoires, si aban- données aux superstitions, qu'on les juge par l'histoire et par les faits, on verra dans le seul christianisme plus de deux cents sectes différentes, qui crient toutes : « Mortels, achetez chez moi; je suis la seule qui vend la vérité, les autres n'étalent que l'im- posture. »

Depuis Constantin, on le sait assez, c'est une guerre perpé- tuelle entre les chrétiens; tantôt bornée aux sophismes, aux fourberies, aux cabales, à la haine, et tantôt signalée par les carnages.

Le christianisme, tel qu'il est, et tel qu'il n'aurait pas dû être, se fonda sur les plus honteuses fraudes : sur cinquante évangiles apocryphes; sur les constitutions apostoliques reconnues pour supposées ; sur des fausses lettres de Jésus, de Pilate, de Tibère, de Sénèque, de Paul ; sur les ridicules récognitions de Clément ;

1. Jean, xx, 17. {Noie de Voltaire.)

�� � sur l'imposteur qui a pris le nom d’Hermas ; sur riuipostour Abdias, l’imposteur Marcel, l’imposteur Hégésippe ; sur la supposition de misérables vers attribués aux sibylles ; et après cette foule de mensonges vient une foule d’interminables disputes.

Le maliométisme, plus raisonnable en apparence, et moins impur, annoncé par un seul propliète prétendu, enseignant un seul Dieu, consigné dans un seul livre authentique, se divise pourtant en deux sectes^ qui se combattent avec le fer, et en plus de douze qui s’injurient avec la plume.

L’antique religion des braclimancs souffre depuis longtemps un grand schisme: les uns tiennent pour le Shastabad, les autres pour VOthorabad. Les uns croient la chute des animaux célestes, à la place desquels Dieu forma l’homme, fable qui passa ensuite en Syrie, et même chez les Juifs du temps d’Hérode. Les autres enseignent une cosmogonie contraire.

Le judaïsme, le sabisme, la religion de Zoroastre, rampent dans la poussière. Le culte de Tyr et de Carthage est tombé avec ces puissantes villes. La religion des Miltiades et des Périclès, celle des Paul-Émile et des Caton, ne sont plus ; celle d’Odin est anéantie ; les mystères et les monstres d’Egypte ont disparu ; la langue même d’Osiris, devenue celle^ des Ptolémées, est ignorée de leurs descendants : le théisme seul est resté debout parmi tant de vicissitudes, et, dans le fracas de tant de ruines, immuable comme le Dieu qui en est l’auteur et l’objet éternel.

BÉNÉDICTIONS SUR LA TOLÉRANCE.

Soyez béni à jamais, sire. Vous avez établi chez vous la liberté de conscience. Dieu et les hommes vous en ont récompensé. Vos peuples multiplient, vos richesses augmentent, vos États prospèrent, vos voisins vous imitent ; cette grande partie du monde devient plus heureuse.

Puissent tous les gouvernements prendre pour modèle cette admirable loi de la Pensylvanie, dictée par le pacifique Penn, et signée par le roi d’Angleterre Charles II, le 4 mars 1681 !

« La liberté de conscience étant un droit que tous les hommes ont reçu de la nature avec l’existence, il est fermement établi que personne ne sera jamais forcé d’assister à aucun exercice public de religion. Au contraire, il est donné plein pouvoir à chacun de

1. Les sectes d’Omar et d’Ali; voyez tome XI, pages ’210, 222; XII. 441 ; XIII, tr)4. 72 PROFESSION DE FOI

faire librement exercice public ou privé de sa religion, sans qu'on le puisse troubler en rien, pourvu qu'il fasse profession de croire un Dieu éternel, tout-puissant, formateur et conservateur de l'univers. »

Par cette loi, le théisme a été consacré comme le centre où toutes les lignes vont aboutir, comme le seul principe nécessaire. Aussi quVst-il arrivé? la colonie pour laquelle cette loi fut faite n'était alors composée que de cinq cents têtes ; elle est aujour- d'hui de trois cent mille. Nos Souabes, nos Saltzbourgeois, nos palatins, plusieurs autres colons de notre basse Allemagne, des Suédois, des Holstenois, ont couru en foule à Philadelphie. Elle est devenue une des plus belles et des plus heureuses villes de la terre, et la métropole de dix villes considérables. Plus de vingt religions sont autorisées dans cette province florissante, sous la protection du théisme leur père, qui ne détourne point les yeux de ses enfants, tout opposés qu'ils sont entre eux, pourvu qu'ils se reconnaissent pour frères. Tout y est en paix, tout y vit dans une heureuse simplicité, pendant que l'avarice, l'ambition, l'hy- pocrisie, oppriment encore les consciences dans tant de provinces de notre Europe : tant il est vrai que le théisme est doux, et que la superstition est barbare.

QUE TOUTE RELIGION REND TÉMOIGNAGE Al THÉISME.

Toute religion rend, malgré elle, hommage au théisme, ^quand même elle le persécute. Ce sont des eaux corrompues par-i/^ tagées en canaux dans des terrains fangeux, mais la source est pure. Le mahométan dit : a Je ne suis ni juif ni chrétien ; je remonte à Abraham : il n'était point idolâtre ; il adorait un seul Dieu.» Interrogez Abraham: il vous dira qu'il était de la religion de Noé, qui adorait un seul Dieu, Que Noé parle, il confessera qu'il était de la religion de Seth, et Setli ne pourra dire autre chose, sinon qu'il était de la religion d'Adam, qui adorait un seul Dieu.

Le juif et le chrétien sont forcés, comme nous l'avons vu', de remonter à la même origine. Il faut qu'ils avouent que, suivant leurs propres livres, le théisme a régné sur la terre jusqu'au déluge, pendant 1656 ans selon la Vulgate, pendant 2262 ans selon les Septante, pendant 2309 ans selon les Samaritains ; et qu'ainsi, à s'en tenir au plus faible nombre, le théisme a été la seule reli-

��1. Voyez tome XXIV, page 439, le Sermon des cinquante.

�� � religion divine pendant 2513 années, jusqu’au temps où les juifs disent que Dieu leur donna une loi particulière dans un désert.

Enfin, si le calcul du P. Pétau était vrai ; si, selon cet étrange philosophe, qui a fait, comme on l’a dit, tant d’enfants à coups de plume[1], il y avait six cent vingt-trois milliards six cent douze millions d’hommes sur la terre, descendants d’un seul fils de Noé ; si les deux autres frères en avaient produit chacun autant ; si par conséquent la terre fut peuplée de plus de dix-neuf cents milliards de fidèles en l’an 285 après le déluge, et cela vers le temps de la naissance d’Abraham selon Pétau ; et si les hommes, en ce temps-là, n’avaient pas corrompu leurs voies, il s’ensuit évidemment qu’il y eut alors environ dix-neuf cents milliards de théistes de plus qu’il n’y a aujourd’hui d’hommes sur la terre.

remontrance à toutes les religions.

Pourquoi donc vous élevez-vous aujourd’hui avec tant d’acharnement contre le théisme, religions nées de son sein ; vous qui n’avez de respectable que l’empreinte de ses traits défigurés par vos superstitions et par vos fables ; vous filles parricides, qui voulez détruire votre père, quelle est la cause de vos continuelles fureurs ? Craignez-vous que les théistes ne vous traitent comme vous avez traité le paganisme, qu’ils ne vous enlèvent vos temples, vos revenus, vos honneurs ? Rassurez-vous, vos craintes sont chimériques : les théistes n’ont point de fanatisme, ils ne peuvent donc faire de mal, ils ne forment point un corps, ils n’ont point de vues ambitieuses ; répandus sur la surface de la terre, ils ne l’ont jamais troublée ; l’antre le plus infect des moines les plus imbéciles peut cent fois plus sur la populace que tous les théistes du monde ; ils ne s’assemblent point, ils ne prêchent point ; ils ne font point de cabales. Loin d’en vouloir aux revenus des temples, ils souhaitent que les églises, les mosquées, les pagodes de tant de villages, aient toutes une subsistance honnête ; que les curés, les mollas, les brames, les talapoins, les bonzes, les lamas des campagnes, soient plus à leur aise, pour avoir plus de soin des enfants nouveau-nés, pour mieux secourir les malades, pour porter plus décemment les morts à la terre ou au bûcher ; ils gémissent que ceux qui travaillent le plus soient les moins récompensés.

Peut-être sont-ils surpris de voir des hommes voués par leurs serments à l’humilité et à la pauvreté revêtus du titre de prince, nageant dans l’opulence, et entourés d’un faste qui indigne les citoyens. Peut-être ont-ils été révoltés en secret, lorsqu’un prêtre d’un certain pays a imposé des lois aux monarques, et des tributs à leurs peuples. Ils désireraient, pour le bon ordre, pour l’équité naturelle, que chaque État fût absolument indépendant ; mais ils se bornent à des souhaits, et ils n’ont jamais prétendu ramener la justice par la violence.

Tels sont les théistes : ils sont les frères aînés du genre humain, et ils chérissent leurs frères. Ne les haïssez donc pas ; supportez ceux qui vous supportent ; ne faites point de mal à ceux qui ne vous en ont jamais fait ; ne violez point l’antique précepte de toutes les religions du monde, qui est celui d’aimer Dieu et les hommes.

Théologiens, qui vous combattez tous, ne combattez plus ceux dont vous tenez votre premier dogme. Muphti de Constantinople, shérif de la Mecque, grand brame de Bénarès, dalaï-lama de Tartarie qui êtes immortel, évêque de Rome qui êtes infaillible, et vous, leurs suppôts, qui tendez vos mains et vos manteaux à l’argent comme les Juifs à la manne, jouissez tous en paix de vos biens et de vos honneurs, sans haïr, sans insulter, sans persécuter les innocents, les pacifiques théistes, qui, formés par Dieu même tant de siècles avant vous, dureront aussi plus que vous dans la multitude des siècles. Résignation, et non gloire, à Dieu ; il est trop au-dessus de la gloire.



fin de la profession de foi des théistes.

  1. Philosophie de l’histoire ; voyez tome XI, page 71.