Considérations sur … la Révolution Française/Cinquième partie/V

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CHAPITRE V.

Des circonstances qui ont accompagné le premier retour de
la maison de Bourbon en 1814
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LORSQUE le retour des Bourbons fut décidé par les puissances européennes, M. de Talleyrand mit en avant le principe de la légitimité, pour servir de point de ralliement au nouvel esprit de parti qui devoit régner en France. Certainement, on ne sauroit trop le répéter, l’hérédité du trône est une excellente garantie de repos et de bonheur ; mais, comme les Turcs jouissent aussi de cet avantage, il y a lieu de penser qu’il faut encore quelques autres conditions pour assurer le bien d’un état. D’ailleurs, rien n’est plus funeste dans un temps de crise que ces mots d’ordre qui dispensent la plupart des hommes de raisonner. Si les révolutionnaires avoient proclamé, non l’égalité seule, mais l’égalité devant la loi, ce développement eût suffi pour faire naître quelques réflexions dans les têtes. Il en est ainsi de la légitimité, si l’on y joint la nécessité des limites du pouvoir. Mais l’une et l’autre de ces paroles sans restriction, égalité ou légitimité, ne sont bonnes qu’à justifier les sentinelles, lorsqu’elles tirent sur ceux qui ne répondent pas tout d’abord au cri de qui vive, comme il le faut selon le temps.

Le sénat fut indiqué par M. de Talleyrand pour faire les fonctions de représentant de la France dans cette circonstance solennelle. Ce sénat pouvoit-il s’en attribuer le droit ? et ce qu’il n’avoit pas légalement, le méritoit-il par sa conduite passée ? Puisqu’on n’avoit pas le temps de convoquer des députés envoyés par les départemens, ne falloit-il pas au moins appeler le corps législatif ? Cette assemblée avoit montré du caractère dans la dernière époque du règne de Bonaparte, et la nomination de ses membres appartenoit un peu plus à la France elle-même. Enfin, le sénat prononça la déchéance de ce même Napoléon, auquel il devoit son existence ; la déchéance fut motivée sur des principes de liberté : que n’avoient-ils été reconnus avant l’entrée des alliés en France ! Les sénateurs étoient sans force alors, dira-t-on ; l’armée pouvoit tout. Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les plus courageux n’ont aucun moyen de se montrer activement ; mais il n’en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à sa conscience. La noble minorité du sénat, Cabanis, Tracy, Lanjuinais, Boissy d’Anglas, Volney, Collaud, Chollet, etc., avoit bien prouvé, depuis quelques années, qu’une résistance passive étoit possible.

Les sénateurs, parmi lesquels il y avoit plusieurs membres de la convention, demandèrent le retour de l’ancienne dynastie, et M. de Talleyrand s’est vanté, dans cette occasion, d’avoir fait crier vive le roi à ceux qui avoient voté la mort de son frère Mais que pouvoit-on attendre de ce tour d’adresse ? et n’y auroit-il pas eu plus de dignité à ne pas mêler ces hommes dans une telle délibération ? Faut-il tromper même des coupables ? et s’ils sont assez courbés par la servitude pour tendre la tête a la proscription, à quoi bon se servir d’eux ? Enfin, ce fut encore ce sénat qui rédigea la constitution que l’on devoit présenter à l’acceptation de Louis XVIII ; et dans ces articles si essentiels à la liberté de la France, M. de Talleyrand, tout-puissant alors, laissa mettre la plus ridicule des conditions, celle qui devoit infirmer toutes les autres : les sénateurs se déclarèrent héréditaires et leurs pensions avec eux. Certes, que des hommes haïs et ruinés s’efforcent maladroitement d’assurer leur existence, cela se conçoit : mais M. de Talleyrand devoit-il le souffrir ? et ne doit-on pas conclure de cette négligence apparente, qu’un homme aussi pénétrant vouloit déjà plaire aux royalistes non constitutionnels, en laissant altérer dans l’opinion le respect que méritoient d’ailleurs les principes énoncés dans la déclaration du sénat ? C’étoit faciliter au roi le moyen de dédaigner cette déclaration, et de revenir sans aucun genre d’engagement préalable.

M. de Talleyrand se flattoit alors que pour tant de complaisance il échapperoit à l’implacable ressentiment de l’esprit de parti. Avoit-il eu pendant toute sa vie assez de fidélité, en fait de reconnaissance, pour imaginer qu’on n’en manqueroit jamais envers lui ? Espéroit-il échapper seul au naufrage de son parti, quand toute l’histoire nous apprend qu’il est des haines politiques à jamais irréconciliables ? Les hommes à préjugés, dans toute réformation, ne pardonnent point à ceux qui ont participé de quelque manière aux idées nouvelles ; aucune pénitence, aucune quarantaine ne peut les rassurer à cet égard : ils se servent des individus qui abjurent ; mais, si ces prétendus convertis veulent retenir quelques demi-principes dans quelques petites circonstances, la fureur se ranime aussitôt contre eux ; les partisans de l’ancien régime considèrent ceux du gouvernement représentatif comme en état de révolte à l’égard du pouvoir légitime et absolu. Que signifient donc, aux yeux de ces royalistes non constitutionnels, les services que les anciens amis de la révolution peuvent rendre à leur cause ? un commencement d’expiation, et rien de plus : et comment M. de Talleyrand n’a-t-il pas senti que, pour l’intérêt du roi comme pour celui de la France, il falloit qu’un pacte constitutionnel tranquillisât les esprits, affermît le trône, et présentât la nation françoise, aux yeux de toute l’Europe, non comme des rebelles qui demandent grâce, mais comme des citoyens qui se lient à leur chef suprême par des devoirs réciproques ?

Louis XVIII revint sans avoir reconnu la nécessité de ce pacte ; mais, étant personnellement un homme d’un esprit très-éclairé, et dont les idées s’étendoient au delà du cercle des cours, il y suppléa en quelque manière par sa déclaration du 2 mai, datée de Saint-Ouen : il accordoit ce que l’on désiroit qu’il acceptât ; mais enfin cette déclaration, supérieure à la charte constitutionnelle sous le rapport des intérêts de la liberté, étoit si bien conçue, qu’elle satisfit momentanément les esprits. On put espérer alors l’heureuse réunion de la légitimité dans le souverain, et de la légalité dans les institutions. Le même roi pouvoit être Charles II par ses droits héréditaires, et Guillaume III par sa volonté éclairée. La paix sembloit conclue entre les partis ; l’existence de courtisan étoit laissée à ceux qui sont faits pour elle ; on plaçoit dans la chambre des pairs les noms illustrés par l’histoire et les hommes de mérite du temps présent ; enfin, la nation dut croire qu’elle répareroit ses malheurs, en tournant vers l’émulation de la liberté constitutionnelle l’activité dévorante qui l’avoit consumée elle-même, aussi bien que l’Europe.

Deux seuls dangers pouvoient anéantir toutes ces espérances : l’un, si le système constitutionnel n’étoit pas suivi par l’administration avec force et sincérité ; l’autre, si le congrès de Vienne laissoit Bonaparte à l’île d’Elbe, en présence de l’armée françoise. C’étoit un glaive suspendu sur le trône des Bourbons. Napoléon, en combattant jusqu’au dernier instant contre les étrangers, s’étoit mieux placé dans l’opinion des François ; et peut-être alors avoit-il plus de partisans sincères que pendant sa prospérité désordonnée. Il falloit donc, pour que la restauration se maintînt, que, d’une part, les Bourbons pussent triompher des souvenirs de la victoire par les garanties de la liberté ; et que, de l’autre, Bonaparte ne fut pas établi à trente lieues de ses anciens soldats : jamais une plus grande faute ne pouvoit être commise relativement à la France.