Considérations sur … la Révolution Française/Première partie/XVI

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CHAPITRE XVI.

Ouverture des états généraux le 5 mai 1789.

JE n’oublierai jamais le moment où l’on vit passer les douze cents députés de la France, se rendant en procession à l’église pour entendre la messe, la veille de l’ouverture des états généraux. C’étoit un spectacle bien imposant et bien nouveau pour des François ; tout ce qu’il y avoit d’habitans dans la ville de Versailles, ou de curieux arrivés de Paris, se rassembloit pour le contempler. Cette nouvelle sorte d’autorité dans l’état, dont on ne connoissoit encore ni la nature, ni la force étonnoit la plupart de ceux qui n’avoient pas réfléchi sur les droits des nations.

Le haut clergé avoit perdu une partie de sa considération, parce que beaucoup de prélats ne s’étoient pas montrés assez réguliers dans leur conduite, et qu’un plus grand nombre encore n’étoient occupés que des affaires politiques. Le peuple est sévère pour les prêtres comme pour les femmes : il veut dans les uns et dans les autres du dévouement à leurs devoirs. La gloire militaire, qui constitue la considération de la noblesse, comme la piété celle du clergé, ne pouvait plus apparaître que dans le passé. Une longue paix n’avait donné à aucun des nobles qui en auroient été les plus avides, l’occasion de recommencer leurs aïeux, et c’étoient d’illustres obscurs que tous les grands seigneurs de France. La noblesse du second ordre n’avait pas eu plus d’occasions de se distinguer, puisque la nature du gouvernement ne permettait aux gentilshommes que la carrière des armes. Les anoblis, qu’on voyait marcher en grand nombre dans les rangs des nobles, portoient d’assez mauvaise grâce le panache et l’épée ; et l’on se demandait pourquoi ils se plaçoient dans le premier ordre de l’état, seulement parce qu’ils avoient obtenu de ne pas payer leur part des impôts publics ; car, en effet, c’était à cet injuste privilége que se bornoient leurs droits politiques.

La noblesse se trouvant déchue de sa splendeur par l’esprit de courtisan, par l’alliage des anoblis, et par une longue paix ; le clergé ne possédant plus l’ascendant des lumières qu’il avait eu dans les temps barbares, l’importance des députés du tiers état en était augmentée. Leurs habits et leurs manteaux noirs, leurs regards assurés, leur nombre imposant, attiroient l’attention sur eux : des hommes de lettres, des négocians, un grand nombre d’avocats composoient ce troisième ordre. Quelques nobles s’étoient fait nommer députés du tiers, et parmi ces nobles on remarquait surtout le comte de Mirabeau : l’opinion qu’on avait de son esprit était singulièrement augmentée par la peur que faisait son immoralité ; et cependant, c’est cette immoralité même qui a diminué l’influence que ses étonnantes facultés devoient lui valoir. Il était difficile de ne pas le regarder longtemps, quand on l’avait une fois aperçu : son immense chevelure le distinguait entre tous ; on eût dit que sa force en dépendait comme celle de Samson ; son visage empruntait de l’expression de sa laideur même, et toute sa personne donnait l’idée d’une puissance irrégulière, mais enfin, d’une puissance telle qu’on se la représenterait dans un tribun du peuple.

Aucun nom, excepté le sien, n’était encore célèbre dans les six cents députés du tiers ; mais il y avait beaucoup d’hommes honorables, et beaucoup d’hommes à craindre. L’esprit de faction commençait à planer sur la France, et l’on ne pouvait l’abattre que par la sagesse ou par le pouvoir. Or, si l’opinion avait déjà miné le pouvoir, que pouvoit-on faire sans sagesse ?

J’étais placée à une fenêtre près de madame de Montmorin, femme du ministre des affaires étrangères, et je me livrais, je l’avoue, à la plus vive espérance, en voyant pour la première fois en France des représentants de la nation. Madame de Montmorin, dont l’esprit n’était en rien distingué, me dit avec un ton décidé, qui cependant me fit effet : « Vous avez tort de vous réjouir, il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous. » Cette malheureuse femme a péri sur l’échafaud avec un de ses fils, l’autre s’est noyé ; son mari a été massacré le 2 septembre ; sa fille aînée a péri dans l’hôpital d’une prison ; sa fille cadette, madame de Beaumont, personne spirituelle et généreuse, a succombé sous le poids de ses regrets avant trente ans ; la famille de Niobé n’a pas été plus cruellement frappée que celle de cette pauvre mère : on eût dit qu’elle le pressentait.

L’ouverture des états généraux eut lieu le lendemain : on avait construit à la hâte une grande salle dans l’avenue de Versailles pour y recevoir les députés. Beaucoup de spectateurs furent admis à cette cérémonie. Une estrade était élevée pour y placer le trône du roi, le fauteuil de la reine, et des chaises pour le reste de la famille royale.

Le chancelier, M. de Barentin, s’assit sur l’avant-scène de cette espèce de théâtre. Les trois ordres étaient, pour ainsi dire, dans le parterre, le clergé et la noblesse à droite et à gauche, les députés du tiers état en face. Ils avoient déclaré d’avance qu’ils ne se mettroient pas à genoux au moment de l’arrivée du roi, suivant l’ancien usage, encore pratiqué la dernière fois que les états généraux s’étoient rassemblés. Si les députés du tiers état s’étoient mis à genoux en 1789, tout le monde, y compris les aristocrates les plus purs, aurait trouvé cette action ridicule, c’est-à-dire, en désaccord avec les idées du temps.

Lorsque Mirabeau parut, un murmure se fit entendre dans l’assemblée. Il en comprit le sens ; mais, traversant la salle fièrement jusqu’à sa place, il eut l’air de se préparer à faire naître assez de troubles dans l’état, pour confondre les rangs de l’estime aussi-bien que tous les autres. M. Necker fut couvert d’applaudissemens dès qu’il entra ; sa popularité était alors entière, et le roi pouvait s’en servir utilement, en restant fidèle au système dont il avait adopté les principes fondamentaux.

Quand le roi vint se placer sur le trône, au milieu de cette assemblée, j’éprouvai pour la première fois un sentiment de crainte. D’abord je remarquai que la reine était très-émue ; elle arriva plus tard que l’heure assignée, et les couleurs de son teint étoient altérées. Le roi prononça son discours avec sa simplicité accoutumée ; mais les physionomies des députés exprimoient plus d’énergie que celle du monarque, et ce contraste devait inquiéter, dans des circonstances où, rien n’étant encore établi, il fallait de la force des deux côtés.

Les discours du roi, du chancelier et de M. Necker, avoient tous les trois pour but le rétablissement des finances. Celui de M. Necker présentait toutes les améliorations dont l’administration était susceptible, mais il touchait à peine aux questions constitutionnelles ; et se bornant à prévenir l’assemblée contre la précipitation dont elle n’était que trop susceptible, il lui dit ce mot qui est devenu proverbe : « Ne soyez pas envieux du temps. » En sortant de la séance, le parti populaire, c’est-à-dire, la majorité du tiers, la minorité de la noblesse et plusieurs membres du clergé, se plaignirent de ce que M. Necker avait traité les états généraux comme une administration provinciale, en ne leur parlant que des mesures à prendre pour garantir la dette de l’état, et pour perfectionner le système des impôts. Le principal objet des états généraux, sans doute, était de faire une constitution : mais pouvaient-ils exiger que le ministre du roi entamât le premier des questions qui ne devoient être mises en avant que par les représentants de la nation ?

D’un autre côté, les aristocrates, ayant vu, dans le discours de M. Necker, qu’en huit mois il avait assez rétabli les finances pour être en état de se passer de nouveaux impôts, commencèrent à blâmer le ministre d’avoir convoqué les états généraux, puisque le besoin d’argent ne les rendait pas indispensables. Ils oublioient apparemment que la promesse de ces états généraux était donnée avant le rappel de M. Necker. Dans cette circonstance, comme dans presque toutes, il marchait entre les deux extrêmes, car il ne voulait point dire aux représentants du peuple : Ne vous occupez que de constitution ; et il ne voulait pas non plus retomber dans l’arbitraire, en se contentant des ressources momentanées qui ne mettoient point en sûreté les créanciers de l’état, et ne répondoient pas au peuple de l’emploi de ses sacrifices.