Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/IX

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 323-328).
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CHAPITRE IX.

Des efforts que fit M. Necter auprès du parti populaire de
l’assemblée constituante, pour le déterminer à établir la
constitution angloise en France.

LE roi n’ayant plus de force militaire depuis la révolution du 14 juillet, il ne restoit à son ministre que le pouvoir de la persuasion, soit en agissant immédiatement sur les députés, soit en trouvant assez d’appui dans l’opinion pour influer par elle sur l’assemblée. Pendant les deux mois de calme dont on put jouir encore depuis le 14 juillet jusqu’à l’affreuse insurrection du 5 octobre, on voyoit déjà reparoitre l’ascendant du roi sur les esprits. M. Necker lui conseilla successivement diverses démarches qui eurent l’approbation des provinces.

La suppression du régime féodal, prononcée pendant la nuit du 4 août, fut présentée à la sanction du monarque ; il y donna son consentement, mais en adressant à la députation de l’assemblée des observations, auxquelles tous les gens sages applaudirent. Il blâma la rapidité avec laquelle des résolutions si nombreuses et si importantes avoient été prises ; il fit sentir la nécessité de dédommager équitablement les ci-devant propriétaires de plusieurs des revenus supprimés. La déclaration des droits fut de même offerte à la sanction royale, avec quelques-uns des décrets qu’on avoit déjà rendus sur la constitution. M. Necker fut d’avis que le roi devoit répondre qu’il ne pouvoit sanctionner que l’ensemble d’une constitution, et non une portion séparée, et que les principes généraux de la déclaration des droits, très-justes en eux-mêmes, avoient besoin d’être appliqués, pour être soumis aux formes ordinaires des décrets. En effet, que signifioit l’acquiescement royal à renonciation abstraite des droits naturels ? Mais il existoit depuis long-temps en France une telle habitude de faire intervenir le roi en toutes choses, qu’en vérité les républicains auroient bien pu lui demander sa sanction pour la république.

L’institution d’une seule chambre, et plusieurs autres décrets constitutionnels qui s’écartoient déjà en entier du système politique de l’Angleterre, causoient une grande douleur à M. Necker ; car il voyoit dans cette démocratie royale, comme on l’appeloit alors, le plus grand danger pour le trône et pour la liberté. L’esprit de parti n’a qu’une crainte ; la sagesse en éprouve toujours deux. On peut voir dans les divers ouvrages de M. Necker le respect qu’il portoit au gouvernement anglais, et les argumens sur lesquels il se fondoit pour vouloir en adapter les principales bases à la France. Ce fut parmi les députés populaires, alors tout-puissans, qu’il rencontra cette fois d’aussi grands obstacles que ceux qu’il avoit combattus précédemment dans le conseil du roi. Comme ministre et comme écrivain, il a toujours tenu, à cet égard, le même langage.

L’argument que les deux partis opposés, aristocrate et démocrate, s’accordoient à faire contre l’adoption de la constitution anglaise, c’étoit que l’Angleterre pouvoit se passer de troupes réglées, tandis que la France, comme état continental, devant maintenir une grande armée, la liberté ne pourroit pas résister à la prépondérance que cette armée donneroit au roi. Les aristocrates ne s’apercevoient pas que cette objection se retournoit contre eux ; car, si le roi de France a, par la nature des choses, plus de moyens de force que le roi d’Angleterre, quel inconvénient y a-t-il à donner à son autorité au moins les mêmes limites ?

Les argumens du parti populaire étoient plus spécieux, puisqu’il les appuyoit sur ceux même de ses adversaires. L’armée de ligne, disait-il, assurant au roi de France plus de pouvoir qu’à celui d’Angleterre, il faut donc borner davantage sa prérogative, si l’on veut obtenir autant de liberté que les Anglais en possèdent. À cette objection, M. Necker répondoit que, dans un gouvernement représentatif, c’est-à-dire, fondé sur des élections indépendantes, et maintenu par la liberté de la presse, l’opinion a toujours tant de moyens de se former et de se montrer, qu’elle peut valoir une armée ; d’ailleurs, l’établissement des gardes nationales étoit un contre-poids suffisant à l’esprit de corps des troupes de ligne, en supposant, ce qui n’est guère probable, que, dans un état où les officiers seroient choisis, non dans telle classe exclusivement, mais d’après leur mérite, l’armée ne se sentît pas une partie de la nation, et ne fît pas gloire d’en partager l’esprit.

La chambre des pairs, ainsi que je l’ai déjà dit, déplaisoit aussi aux deux partis ; à l’un, comme réduisant la noblesse à cent ou cent cinquante familles, dont les noms sont historiques ; à l’autre, comme renouvelant les institutions héréditaires, contre lesquelles beaucoup de gens en France sont armés, parce que les privilèges et les prétentions des gentilshommes y ont blessé profondément la nation entière. M. Necker fit de vains efforts néanmoins pour prouver aux communes, que changer la noblesse conquérante en magistrature patricienne, c’étoit le seul moyen de détruire radicalement la féodalité ; car il n’y a de vraiment détruit que ce qui est remplacé. Il essaya de démontrer aussi aux démocrates qu’il valoit beaucoup mieux procéder à l’égalité en élevant le mérite au premier rang, qu’en cherchant inutilement à rabaisser les souvenirs historiques dont l’effet est indestructible. C’est un trésor idéal que ces souvenirs, dont on peut tirer parti en associant les hommes distingués à leur éclat. Nous sommes ce qu’étoient vos aieux, disoit un brave général françois à un noble de l’ancien régime ; et c’est pour cela qu’il faut une institution où les anciennes tiges des races se mêlent aux nouveaux rejetons ; en établissant l’égalité par le mélange, on y arrive bien plus sûrement que par les tentatives de nivellement.

Cette haute sagesse, développée par un homme tel que M. Necker, parfaitement simple et vrai dans sa manière de s’exprimer, ne put cependant rien contre les passions, dont l’amour-propre irrité étoit la cause ; et les factieux, s’apercevant que le roi, bien guidé par les conseils de son ministre, regagnoit chaque jour une popularité salutaire, résolurent de lui faire perdre cette influence morale, après l’avoir privé de tout pouvoir réel. L’espoir d’une, monarchie constitutionnelle fut donc de nouveau perdu pour la France, dans un temps où la nation ne s’étoit point encore souillée de grands crimes, et lorsqu’elle avoit sa propre estimé aussi-bien que celle de l’Europe.