Constance Verrier/9

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Michel Lévy frères (p. 106-117).



IX


Constance se récusa encore.

— Si votre système n’était qu’une fiction, dit-elle à madame d’Évereux, il est fort inutile de le réfuter. Tout comme une autre, je sais rire d’une plaisanterie, et je ne veux pas faire ici la petite niaise de quinze ans. J’en ai vingt-cinq, et je sais fort bien que le monde est plein de femmes prudentes qui ont pour excuse à leur hypocrisie l’hypocrisie de leur temps. Je ne les brûle pas, mais je ne leur parle guère.

— Aimez-vous mieux, dit la duchesse piquée, celles qui jettent leur bonnet par-dessus les moulins ?

— Moi, je les aime mieux, répondit hardiment la Mozzelli.

— On pourrait vous dire, ma chère, reprit madame d’Évereux : Vous êtes orfèvre, monsieur Josse : mais que ceci ne vous fâche pas plus que ne me fâchent vos invectives. Nous sommes ici, non pour nous quereller, mais pour philosopher ; non pour décerner le prix Monthyon à la conduite de l’une de nous, mais pour chercher ensemble le meilleur système ; car, enfin, il en faut un, n’est-ce pas ? vu que les sophistes auront beau dire, on ne supprimera jamais l’amour. Vous prétendez, chère Sofia, qu’il est tout supprimé par le fait des hommes de ce temps ; et moi, je le nie ! Et même, je vous déclare que je crois avoir été beaucoup aimée, et plus d’une fois dans ma vie.

Je le suis peut-être encore, qui sait ? Il n’est pas nécessaire de s’accuser et de mettre les points sur les i, pour avoir une conviction à émettre. Et quand je me tromperais, qu’importe ? Je me crois aimée, donc je le suis. L’ingratitude de mon mari envers moi n’est pas un argument contre le sexe barbu. Il aimait sa ballerine avec fureur. Il est peut-être mort de chagrin d’avoir été, je ne dis pas trahi par elle — il s’y était habitué — mais abandonné sans retour. Le fait est qu’il a succombé à une fièvre cérébrale peu de temps après, et que, dans son délire, le pauvre homme me criait, croyant s’adresser à sa faiseuse d’entrechats : « — Trompe-moi encore, trompe-moi toujours, mais ne me chasse pas ! » Donc, il était en proie à une passion réelle, terrible, et, si quelque chose m’a appris à me préserver de ces passions-là, c’est justement le spectacle de celle-ci.

— Mais, dites-nous donc, sans plaisanterie cette fois, votre véritable philosophie ? dit mademoiselle Verrier. Si vous voulez philosopher, il ne faut pas railler.

— Eh bien, mais, reprit la duchesse, il y avait du vrai au fond de mon hyberbole. J’ai fait l’éloge de la prudence qui est la chose absolument nécessaire, à moins que l’on ne chérisse le scandale, et moi je le déteste ; mais je n’ai pas fait, pour cela, l’éloge de la débauche. Je n’ai pas vanté la régence, bien que vous m’en ayez gratuitement accusée. J’ai parlé des liaisons sûres, des affections douces, fidèles autant que possible. Si, au nom de la haute morale, vous venez m’excommunier, je me tais. J’ai le malheur de n’être pas dévote, et, quant à la loi civile, comme elle n’atteint que les faits accomplis et patents, comme aucun procureur et aucun magistrat n’a le droit de venir me demander ce qui se passe dans mon cœur ou dans ma tête, je ne vois pas où serait mon hypocrisie. Le silence que la morale publique vous oblige à garder n’a rien de perfide, et je trouve même qu’il y a quelque chose d’indécent à s’afficher. Si madame l’abbesse Héloïse revenait au monde, on la trouverait impertinente ou ridicule.

— Non pas à mes yeux, dit Constance. Je m’imagine que les grandes et belles passions ont fort bien fait de remplir le monde et de traverser l’histoire. On ne cache que ce qui est facile à cacher, c’est-à-dire ce qui est tout petit : un billet doux, une aventure, un caprice ! Mais cachez donc un temple ou une montagne, un monde d’émotions, une passion toute-puissante ! Ça ne me paraît guère possible, et tout sentiment qui subit aisément le joug de la raison, toute affection qui est strictement subordonnée à la convention de l’usage, doit être très-peu de chose, en vérité ! Alors, on fait fort bien d’y mettre de la pudeur, et les amourettes mystérieuses sont un progrès sur les désordres effrontés. Seulement, je crois qu’il serait encore plus sûr, et presque aussi facile, de s’abstenir de ces fantaisies qui tiennent si peu de place dans la vie d’une femme prudente.

— Oh ! oui-da ! répondit vivement madame d’Évereux, vous en parlez à votre aise, mais en personne qui n’y entend rien du tout. Il y a, dans ce que vous appelez fantaisies, des émotions violentes et des ardeurs irrésistibles. Je ne prétends pas les connaître par moi-même, mais j’ai assez vu le monde, j’ai été liée avec assez de femmes pour savoir que, sur ce terrain-là, on ne marche pas toujours facilement à pas de fantôme. On a beau graisser les portes et mettre de la ouate sur les tapis, les nerfs sont quelquefois ébranlés si fortement qu’on est bien près de se trahir soi-même. « J’ai connu une personne qui m’a dit avoir dépensé plus de peine et de fatigue pour ne pas laisser deviner ses fantaisies qu’il ne lui en eût fallu pour bâtir une cathédrale. Et qui vous dit, d’ailleurs, que le cœur ne fût pas de la partie ? Elle ne se piquait, comme feu Ninon, que d’unir le plaisir à l’amitié ; elle bannissait les grands mots de son vocabulaire ; mais elle était bonne, serviable, dévouée, indulgente, courageuse dans ses opinions, généreuse dans ses triomphes. Ces femmes-là sont les plus aimables et les meilleures de toutes les femmes, c’est bien connu.

« Et savez-vous pourquoi j’estimais particulièrement celle dont je vous parle ? C’est parce qu’elle joignait une saine intelligence à une grande volonté. Tout ce qu’elle déployait de finesse, de persévérance, d’habileté, d’empire sur elle-même pour se satisfaire sans blesser personne et sans porter atteinte à la dignité de sa position, est inimaginable. Elle a eu les plus brillantes conquêtes et les plus piquantes aventures de roman, et nul n’a jamais pu dire qu’elle eût manqué aux plus austères convenances. Elle n’était pas toujours heureuse dans sa lutte terrible contre cet œil du monde, qui n’est pas le soleil, mais l’opinion. Elle rencontrait des obstacles, elle côtoyait des périls extrêmes. Mais elle avait les consolations intérieures de la puissance assouvie. Elle se sentait forte, ardente et raisonnable en même temps, assemblage si rare que je défie qu’on me montre sa pareille ! »

Constance et Sofia se regardèrent involontairement à la dérobée, pendant que la duchesse parlait avec animation. Toutes deux sentirent que c’était d’elle-même qu’elle parlait, et toutes deux éprouvèrent une sorte de frayeur en devinant une pareille énergie dans un être aux formes si rondes et aux manières si moelleuses.

« Eh bien, reprit la duchesse, sans remarquer leur émotion ou sans en prendre souci, la raison de cette femme, c’est-à-dire sa force, venait peut-être d’une saine notion de l’amour. Elle ne demandait point aux hommes ce qu’ils n’ont pas, l’idéal ! Elle savait que le feu sacré brûle un instant dans une âme émue, mais que la vie est tiède, prosaïque, assez mesquine pour tous, hommes et femmes. Elle savait bien être une exception, mais elle ne s’en prévalait pas pour tourner à la misanthropie. Elle pensait que ses semblables eussent été aussi forts qu’elle, s’ils eussent fait les mêmes réflexions et s’ils eussent abandonné résolument deux erreurs graves : la première consistait, selon elle, dans cette soif des sublimités irréalisables qui rend les gens romanesques insatiables de bonheur ; la seconde, dans cette grossièreté des plaisirs sans choix qui dégrade l’esprit et le caractère. Elle passait au juste milieu, souriante, convaincue, accessible à la pitié, encourageante pour le mérite, artiste dans sa propre vie, et résumant toute sa doctrine en un seul mot qui, bien compris, est peut-être l’alpha et l’oméga de l’amour : ce mot, c’est volupté.

« Voyons, ma chère Mozzelli, ajouta la duchesse en se tournant vers la cantatrice et en la fascinant de son œil bleu, limpide comme le fond d’un lac : vous vous imaginez donc avoir fait autre chose, dans votre vie de fièvre et d’épuisement, que de chercher la volupté qui vous fuyait ? Eh bien, moi, je déclare que vous n’aviez pas d’autre idéal, et que vous ne pouviez pas l’atteindre parce que vous le cherchiez à contre-sens. Encore aujourd’hui, votre rêve est de trouver un demi-dieu qui vous chérirait sans partage, et à qui vous pourriez être fidèle sans grand mérite, car ce doit être agréable et préférable à tout, j’en conviens, la société d’un demi-dieu !

« Mais il n’y en a pas, vous le savez bien, et quand vous vous êtes confiée à de simples mortels, vous ne pouviez pas leur demander autre chose que de jouer la comédie de l’enthousiasme pendant cinq bu six jours. C’était même beaucoup, et vous n’en avez peut-être rencontré aucun qui pût se maintenir sur ces échasses pendant cinq ou six heures ; tandis que si vous n’eussiez demandé que ce que vous avez trouvé, c’est-à-dire le plaisir, vous eussiez pu changer moins souvent et ne haïr personne. Votre vie racontée tout à l’heure n’est qu’une suite de malédictions et par conséquent d’injustices. Aucun de vos souvenirs ne trouve grâce devant vous, et vous arrivez à vous mépriser vous-même pour avoir été si souvent dupe. Mais ce ne sont pas vos amants, ce sont vos chimères qui vous ont dupée. Parmi tous ces messieurs-là, beaucoup peut-être valaient mieux que vous ; car, au fond, ce que vous vouliez, c’était de l’idolâtrie, et personne en ce monde ne mérite un culte, pas plus l’innocence, qui n’a pas conscience du bien et du mal, que l’épuisement du cœur, qui arrive au même résultat. »

— Vous êtes très-forte sur cette thèse, dit mademoiselle Verrier, prenant la parole à la place de l’artiste qui paraissait épouvantée et peut-être ébranlée par la certitude raisonnée de madame d’Evereux : je n’ai pas l’expérience nécessaire pour la rétorquer catégoriquement, mais il faut que je vous avoue ceci : je comprendrais plus volontiers l’existence tourmentée et condamnée de Sofia, que je ne comprends la vie triomphante de votre amie anonyme. Que la Mozzelli ait été injuste en exigeant trop, c’était mon avis tout à l’heure ; mais, depuis que vous m’avez montré les rayonnements de votre indulgence, je m’intéresse davantage à la recherche ardente de cette ambitieuse. Fièvre pour fièvre, fatigue pour fatigue, déception pour déception, je comprends mieux l’artiste qui aspire à un rêve de félicité et de fidélité sublimes, que la raisonneuse qui se contente d’une intimité positive et passagère. Du côté de cette dernière, je vois, — j’y persiste, ne vous en déplaise ! — une hypocrisie effrayante, le mensonge de la fausse pudeur et l’orgueil de la solitude intellectuelle. Si cette femme forte était là, je lui dirais qu’elle a méprisé tous les hommes qu’elle a honorés de son choix, et si j’étais homme moi-même, si, épris de sa grâce et de son merveilleux prestige, je lisais tout d’un coup au fond de sa pensée, je deviendrais froid et me sentirais peut-être fort irrité contre elle.

La duchesse ne se fâcha nullement de cette leçon.

— Si vous étiez homme, répondit-elle, vous ne seriez pas si fin que cela ! Vous ne liriez pas du tout dans le cerveau d’une femme d’esprit, vu qu’en amour tous les hommes sont très-vains, et un peu bêtes, par conséquent !

— Ah ! vous voyez bien ! s’écria la cantatrice, vous les méprisez bien plus que je ne les méprise ; car, moi, je les accuse après la déception, et vous, vous les raillez et les foulez aux pieds d’avance !

— Ils aiment ça ! reprit en riant la duchesse. Mais qui vous parle de moi ? Je n’ai eu pour amant que M. le duc, mon mari, et si j’ai été avilie une fois en ma vie, c’est par l’honneur qu’il m’a fait de dormir à mes côtés en rêvant d’une dévergondée ! Je le lui ai pardonné, et vous, vous ne pardonnez à qui que ce soit. Je suis donc, sinon aussi sublime que vous, mademoiselle Mozzelli, du moins meilleure personne. »

Ceci fut dit d’un ton sec et hautain qui n’avait pas encore paru chez la duchesse.

— Eh madame ! lui dit la Mozzelli, dont les yeux se remplirent de larmes, vous êtes bien cruelle sans en avoir l’air, car voilà que vous me raillez. J’aime mieux les duretés franches de la Costanza !

— Allons, allons, reprit la duchesse en lui donnant un baiser au front, voilà que vous avez mal aux nerfs ; nous vous avons trop parlé toutes deux, et trop remué les cendres du passé. Ce serait à mademoiselle Verrier de nous distraire de nos peines en nous parlant un peu d’elle-même, et, si elle voulait nous raconter aussi l’histoire de ses pensées, si vagues et si incertaines qu’elles soient ; de ses émotions, si virginales qu’elles doivent être… Voyons, Constance, est-ce que vous allez décidément rester là comme une statue d’Isis ? Est-ce que vous ne détacherez pas une de vos bandelettes sacrées, ne fût-ce que pour en secouer le parfum dans notre atmosphère corrompue ?

— Non, madame, répondit Constance, cela ne vous intéresserait pas, mes secrets de pensionnaire. Je suis une vierge, moi, vous l’avez dit, et encore à l’état d’innocence où l’on ne distingue probablement pas le bien du mal. J’aime quelqu’un que j’épouserai quand les circonstances le permettront, voilà toute mon histoire, elle tient en deux mots comme vous voyez !

— Oh mais ! s’écria, la duchesse, ces deux mots-là dans votre bouche sont grands comme le monde ! N’est-ce pas, Sofia, que cela donne une curiosité extrême de savoir quel genre d’amour subit une âme si fière et si pure ? Constance, il faut nous raconter cela, ou bien je croirai que vous êtes justement de ces personnes prudentes que vous excommuniez et dont l’amour est si petit, si petit, qu’elles peuvent le cacher dans leur poche comme un billet doux. Je vous prends par vos propres paroles, j’espère ! et j’oserai ajouter que vous êtes si mystérieuse à cet endroit-là, qu’on pourrait bien vous juger dissimulée.

— On n’est pas dissimulée pour être mystérieuse, et je suis peut-être mystérieuse, en effet, répondit Constance. C’est mon droit ; je suis entièrement libre, et mon choix est très-convenable. Je n’aimerais pas à mentir, et peut-être ne m’y croirai-je jamais forcée ; mais j’aime à me taire, et je me sens moins que jamais disposée à parler de moi, du moment que votre moquerie m’interroge comme un oracle.

— C’est-à-dire, reprit madame d’Évereux, que vous ne nous jugez pas dignes de vous entendre ?

— Eh bien ! dit la Mozzelli, elle a raison. Qu’elle ne dise rien ! Nous sommes indignes de sa confiance, c’est vrai ; moi mauvaise fille, pour avoir mal aimé ; vous, belle duchesse, pour n’avoir pas aimé du tout !

— Et qui vous prouve qu’elle aime bien ? reprit la duchesse. Elle est fort prude, voilà tout ce que nous savons d’elle. Tenez ! laissons-la dans son orgueil, notre délicieuse Vestale, ou dans sa frayeur ! car le feu sacré n’est pas facile à entretenir et elle fera bien de veiller ! Je crains, moi, qu’elle ne joue une grosse partie. Aimer depuis longtemps, en attendant le mariage, c’est-à-dire languir, rêver, s’exalter dans la souffrance, c’est se préparer d’effroyables déceptions ! Prenez garde, chère Constance, que votre fiancé ne soit en ce moment, comme était jadis le mien, dans les coulisses de l’Opéra !

— Oh ! pour cela je ne crains rien, répondit Constance en riant.

— Il est donc bien loin d’ici ?

— Je vous ai dit que je ne voulais rien dire !

— Alors, bonsoir ! voilà qu’il est minuit et ma belle-sœur m’attend pour aller au bal. Ah ! mon Dieu, quand je pense que je ne suis pas habillée !

La duchesse embrassa Constance et partit très-vite en lui remettant son adresse en Angleterre, dans le cas où elle aurait des commissions à lui donner. Elle prit à peine le temps de dire bonsoir à la Mozzelli et ne lui offrit pas de la reconduire, pensant, disait-elle, qu’elle avait aussi sa voiture dans la cour. Elle montrait beaucoup d’impatience de s’en aller, après avoir semblé oublier complètement qu’elle fût attendue. Le fait est qu’elle avait espéré confesser mademoiselle Verrier et qu’elle reconnaissait s’y être mal prise. Elle en avait du dépit et sentait son amitié pour elle tourner un peu à l’aigre. Acharnée désormais à trouver le défaut de l’armure de cette Amazone qui l’avait vaincue, elle se disait avec raison que Constance se défendrait moins avec la Mozzelli, et qu’à Londres, un jour ou l’autre, la Mozzelli serait probablement facile à faire parler.