Constantinople (Gautier)/Chapitre XXIX

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Fasquelle (p. 345-354).

XXIX

LE BOSPHORE


Le Bosphore, de Seraï-Bournou à l’entrée de la mer Noire, est sillonné d’un va-et-vient perpétuel de bateaux à vapeur comparable au mouvement des watermen sur la Tamise ; les caïdjis, qui naguère régnaient en despotes sur ses eaux vertes et rapides, voient passer les pyroscaphes du même œil que les postillons, les locomotives des chemins de fer, et ils regardent l’invention de Fulton comme tout à fait diabolique. Il y a cependant encore des Turcs obstinés et des giaours poltrons qui prennent des caïques pour remonter le Bosphore, de même qu’il y a chez nous des gens qui, malgré les railways de la rive gauche et de la rive droite, vont à Versailles en gondoles et à Saint-Cloud en coucou ; mais ils sont tous les jours plus rares, et les musulmans s’accommodent très-bien des bateaux à vapeur. Le bateau à vapeur les préoccupe même beaucoup, et il n’est pas un café ou une boutique de barbier dont les murailles ne soient ornées de plusieurs dessins où l’artiste naïf a figuré de son mieux le panache de fumée s’échappant du tuyau et les palettes des roues battant l’eau bouillonnante.

Je m’embarquai au pont de Galata, dans la Corne-d’Or, point de départ des bateaux qui stationnent là en grand nombre, crachant leur vapeur blanche et noir condensée en nuage permanent dans l’azur léger du ciel. Le pont de Londres ou Heresford-suspension-Bridge ne présente pas un mouvement plus animé, un encombrement plus tumultueux que cette échelle dont les abords sont fort incommodes, car, pour parvenir aux embarcations, il faut franchir les garde-fous de ponts de bateaux ; enjamber des madriers, et passer sur des poutrelles pourries ou rompues.

Ce n’est pas une besogne aisée que de démarrer de là ; pourtant l’on y parvient, non sans se heurter quelque peu aux barques voisines, et l’on se met en route ; en quelques coups de piston l’on a gagné le large, et alors vous filez librement entre une double ligne de palais, de kiosques, de villages, de jardins, de collines, sur une eau vive, mélange d’émeraude et de saphir, où votre sillage fait éclore des millions de perles, sous un ciel le plus beau du monde, par un gai soleil qui jette des iris dans la bruine argentée des roues.

Il n’est rien de comparable, que je sache, à cette promenade faite en deux heures sur cette raie d’azur tirée comme limite entre deux parties du monde, l’Europe et l’Asie, qu’on aperçoit en même temps.

La tour de la Fille émerge bientôt avec sa silhouette blanche d’un si charmant effet sur le fond bleu des eaux : Scutari et Top’Hané se montrent à leur tour. Au dessus de Top’Hané la tour de Galata dresse son toit conique vert-de-grisé, et sur le revers de la colline s’étagent les maisons de pierre des Européens, les baraques de bois coloriées des Turcs. Çà et là quelque minaret blanc élève sa flèche semblable à un mât de vaisseau ; quelques touffes d’un vert sombre s’arrondissent ; les constructions massives des légations étalent leurs façades, et le grand Champ-des-Morts déploie son rideau de cyprès, sur lequel se détachent en clair la caserne d’artillerie et le collège militaire. Scutari, la ville d’or (Chrysopolis), présente un spectacle à peu près semblable ; les arbres noirs d’un cimetière servent aussi de fond à ses maisons roses et à ses mosquées passées au lait de chaux ; des deux côtés la vie a la mort derrière elle, et chaque ville se cercle d’un faubourg de tombes ; mais ces idées, qui attristeraient ailleurs, ne troublent en rien la sérénité fataliste de l’Orient.

Sur la rive d’Europe, on aperçoit bientôt Schiragan, — un palais bâti par Mahmoud dans les idées européennes, avec un fronton classique comme celui de la Chambre des députés, au milieu duquel s’enlace le chiffre du sultan en lettres d’or, et deux ailes supportées par des colonnes doriques en marbre grec. J’avoue que je préfère en Orient l’architecture arabe ou turque ; pourtant cette construction grandiose, dont le large escalier blanc descend jusqu’à la mer, produit un assez bel effet. Devant ce palais, un splendide caïque au tendelet de pourpre tout doré et peint, portant à la poupe un oiseau d’argent, attendait Sa Hautesse.

En face, au delà de Scutari, se prolonge une ligne de palais d’été, coloriés en vert-pomme, ombragés de platanes, d’arbousiers, de frênes, d’un aspect riant, et, malgré leurs fenêtres en treillage, rappelant plutôt la volière que la prison. Ces palais, rangés sur la rive de manière à tremper leurs pieds dans l’eau, ont assez l’aspect des bains Vigier ou de l’École de natation de Deligny. Les villas turques sur le Bosphore éveillent souvent cette comparaison.

Entre Dolma-Baktché et Beschik-Tash s’élève la façade vénitienne du nouveau palais bâti par le sultan Abdul-Medjid, dont j’ai fait une description particulière. S’il n’est pas d’un goût bien pur, il est au moins d’un caprice bizarre et riche, et sa blanche silhouette, sculptée, fouillée, ciselée, chargée d’ornements infinis, se découpe élégamment sur la rive ; c’est bien un palais de calife ennuyé de l’architecture arabe et persane, et qui, ne voulant pas des cinq ordres, se loge dans un immense bijou de marbre travaillé en filigrane. — Dolma-Baktché s’appelait autrefois Jasonion. C’est là que Jason aborda avec ses Argonautes, dans son expédition à la recherche de la toison d’or.

Le bateau à vapeur serre de près la côte d’Europe, où les stations sont plus fréquentes ; nous pouvons, en passant, voir au café de Beschik-Tash les fumeurs accroupis dans leurs cabinets de treillages suspendus au-dessus de l’eau.

On laisse bientôt en arrière Orta-Kieuï, Kourou-Tchesmé, qui bordent la mer, et derrière lesquels se lèvent, par inflexions onduleuses, des collines parsemées d’arbres, de jardins, de maisons et de villages de l’aspect le plus riant.

D’un village à l’autre règne comme un quai non interrompu de palais et de résidences d’été. La sultane Validé, les sœurs du sultan, les vizirs, les ministres, les pachas, les grands personnages, se sont tous construit là des habitations charmantes, avec une entente parfaite du confortable oriental, qui ne ressemble pas au confortable anglais, mais qui le vaut bien.

Ces palais sont de bois et de planches, à l’exception des colonnes taillées ordinairement dans un seul bloc de marbre de Marmara ou prises à des débris d’anciennes constructions. Mais ils n’en sont pas moins élégants dans leur grâce passagère, avec leurs étages en surplomb, leurs saillies et leurs retraites, leurs kiosques à toits chinois, leurs pavillons à treilles, leurs terrasses ornées de vases et leurs frais coloriages renouvelés sans cesse. — Au milieu des grillages en baguettes de bois de cèdre, qui se croisent sur les fenêtres des appartements réservés aux femmes, s’ouvrent des trous ronds pareils à ceux pratiqués dans les rideaux de théâtre, et par lesquels les acteurs inspectent la salle et les spectateurs ; c’est par là qu’assises sur des carreaux, les belles nonchalantes regardent passer, sans être vues, les vaisseaux, les bateaux à vapeur et les caïques, tout en mâchant du mastic de Chio pour entretenir la blancheur de leurs dents.

Un étroit quai de granit, formant chemin de halage, sépare ces jolies habitations de la mer. En les côtoyant, le voyageur se sent pris, malgré lui, d’un vague désir de faire comme Hassan, le héros d’Alfred de Musset, et de jeter son bonnet par-dessus les moulins pour prendre le fez.

Près d’Arnaout-Keuï, l’eau du Bosphore bouillonne comme sur une marmite à cause d’un rapide courant appelé mega reuma (le grand courant) : l’eau bleue file comme la flèche le long des pierres du quai ; là, si robustes que soient leurs bras hâlés au soleil, les caïdjis sentent la rame ployer dans leur main comme une lame d’éventail, et s’ils essayaient de lutter contre ce flot impérieux, elle se romprait comme verre. Le Bosphore est plein de ces courants, dont les directions varient et qui lui donnent plutôt l’apparence d’un fleuve que d’un bras de mer.

Quand on arrive là, on jette de la barque un bout de cordeau à terre ; trois ou quatre hommes s’y attellent comme des chevaux de halage, et, courbant leurs fortes épaules, tirent l’embarcation, dont la proue fait jaillir un ruban d’écume blanche.

Le rapide franchi, on reprend l’aviron et l’on fend sans peine une eau morte. Au pied des maisons on voit souvent des groupes de trois ou quatre femmes turques, accroupies à côté de leurs enfants qui jouent ; sur le quai, des demoiselles grecques se promènent en se tenant par la main et lancent un coup d’œil curieux à un voyageur européen ; des hommes passent à cheval, des matelots remisent un caïque particulier dans sa cale voûtée ; les figures manquent rarement au paysage.

Les lecteurs de ce livre sont assez familiarisés maintenant avec l’architecture locale pour qu’il ne soit pas nécessaire de leur faire une description des maisons d’Arnaout-Keuï. Je noterai cependant comme particulières de vieilles habitations arméniennes peintes en noir, ce qui était autrefois la couleur obligée, les teintes claires appartenant de droit aux Turcs, et le rouge sang de bœuf ou rouge antique aux Grecs ; aujourd’hui chacun peut peindre sa maison comme il veut, excepté en vert, la couleur de l’Islam, des hadjis et des descendants du prophète.

Sur la côte d’Asie, plus boisée et plus ombreuse que celle d’Europe, les villages, les palais et les kiosques se succèdent, un peu moins serrés peut-être mais à des distances très-rapprochées encore. C’est Kous-Goundjouk, Stavros, Beylerbey, où Mahmoud se fit bâtir une résidence d’été, Tchengel-Keuï, Vani-Keuï, et en face de Babec les Eaux-Douces d’Asie (Guyuck-Sou).

Une charmante fontaine en marbre blanc, toute brodée d’arabesques, toute historiée d’inscriptions en lettres d’or, coiffée d’un grand toit à forte projection et de petits dômes surmontés de croissants, qui s’aperçoit de la mer et se détache sur un fond d’opulente verdure, désigne au voyageur cette promenade favorite des osmanlis. — Une vaste pelouse, veloutée d’un frais gazon, encadrée de frênes, de platanes et de sycomores, s’encombre, le vendredi, d’arabas et de talikas, et voit s’étendre sur des tapis de Smyrne les beautés paresseuses du harem.

Les nègres eunuques, fouettant leurs pantalons blancs du bout de leur houssine, se promènent entre les groupes accroupis, guettant quelque œillade furtive, quelque signe d’intelligence, surtout s’il se trouve là quelque giaour tâchant de pénétrer de loin les mystères du yachmack ou du feredgé ; quelquefois les femmes attachent des châles à des branches d’arbres et bercent leurs enfants dans ce hamac improvisé ; d’autres mangent des confitures de rose ou boivent de l’eau à la neige ; quelques-unes fument le narghilhé ou la cigarette ; toutes babillent ou médisent des dames franques, qui sont si effrontées, se montrent à visage découvert et marchent dans les rues avec des hommes.

Plus loin, les paysans bulgares au sayon antique, au bonnet entouré d’une énorme couronne de fourrure, exécutent leurs danses nationales dans l’espoir d’un bacchich. Les cawadjis préparent leur café en plein air ; l’israélite, à la robe fendue sur les côtés, au turban moucheté de noir comme un linge où l’on essuie des plumes, offre quelques menues marchandises aux promeneurs avec cet air servile et bas des juifs d’Orient, toujours pliés en deux sous la crainte de l’avanie, et des caïdjis assis au rebord du quai fument, les jambes pendantes, surveillant leurs barques du coin de l’œil.

Il serait trop long de décrire l’un après l’autre tous ces villages qui se suivent et se ressemblent avec d’imperceptibles différences. C’est toujours une ligne de maisons en bois coloriées, comme les villages des boîtes de joujous de Nuremberg, se développant le long du quai ou trempant immédiatement leurs pieds dans l’eau quand il n’y a pas de chemin de halage, et se détachent sur un rideau de riche verdure d’où s’élance le minaret crayeux d’un marabout ou d’une petite mosquée ; au delà, les collines aux pentes douces et ménagées s’élèvent harmonieusement azurées par la lumière du ciel ; parfois on souhaiterait un escarpement plus abrupte, une falaise aride, un ossement de rocher perçant l’épiderme de la terre ; tout cela est vraiment trop gracieux, trop riant, trop coquet, trop peigné ; il faudrait çà et là quelques touches accentuées et violentes pour servir de repoussoir.

À certains endroits du courant sont juchés, sur un échafaudage de perches, des espèces de cages à poules d’une construction bizarre et pittoresque, dans lesquelles les pêcheurs se tiennent pour guetter le passage des bancs de poissons et avertir du moment propice à jeter ou relever le filet ; quelquefois il leur arrive de s’endormir et de tomber la tête en avant de leur perchoir aérien à l’eau, où ils se noient sans se réveiller. Ces guérites, semblables à des nids d’oiseaux aquatiques, semblent construites exprès pour fournir des premiers plans aux peintres.

Ici les deux rives se rapprochent considérablement.

— C’est la place où Darius fit passer son armée dans son expédition contre les Scythes, sur un pont jeté par Mandroclès de Samos. Sept cent mille hommes y défilèrent, gigantesques amas des hordes de l’Asie, aux types exotiques, aux armes bizarres, aux accoutrements fabuleux, à la cavalerie mêlée d’éléphants et de chameaux. Sur deux colonnes de pierre élevées à la tête du pont furent gravées les listes de tous les noms de peuples marchant à la suite de Darius. Ces colonnes s’élevaient à l’endroit même qu’occupe le château de Guzeldjé-Hissar, construit par Bayezid-Ilderim, Bajazet le foudre de guerre. Mandroclès, à ce que raconte Hérodote, dessina ce passage sur un tableau qu’il appendit au temple de Junon, à Samos, sa patrie, avec cette inscription : « Mandroclès, ayant construit un pont sur le Bosphore poissonneux, en dédia le dessin à Junon ; en exécutant ce projet du roi Darius, Mandroclès procura de la gloire aux Samiens et obtint une couronne. » — Le Bosphore, à cette place, est large de quatre cents toises, et c’est par là que passèrent les Perses, les Goths, les Latins et les Turcs : les invasions, qu’elles vinssent de l’Asie ou de l’Europe, suivirent la même route, tous ces grands débordements de peuples coulèrent par le même lit et marchèrent dans l’ornière de Darius.

Le château d’Europe, — Rouméli-Hissar, — nommé aussi Boghas-Keçen (coupe-gorge), fait fort bonne figure sur le revers de la colline avec ses tours blanches d’inégale hauteur et ses murailles crénelées. Les trois grosses tours et la petite qui est près du bord de la mer dessinent à rebours, selon l’Écriture turque, quatre lettres, M. H. M. D., qui forment le nom du fondateur, Mohamed II. Ce rébus architectural, qu’on ne devinerait pas, rappelle le plan de l’Escurial, représentant le gril de saint Laurent, en l’honneur duquel fut élevé le monastère. On ne s’aperçoit de cette bizarrerie que si l’on est prévenu. Le château d’Europe fait face au château d’Asie (Anadoli-Hissar), que j’ai mentionné tout à l’heure.

Près de Rouméli-Hissar s’étend un cimetière dont les hauts cyprès noirs et les cippes blancs se mirent gaiement dans l’azur de la mer, et qui donnerait envie de s’y faire enterrer, tant il est riant, fleuri et parfumé. Les morts couchés dans ce frais jardin égayé de soleil, animé de chants d’oiseaux, ne doivent pas s’ennuyer.

Le bateau à vapeur, après avoir dépassé Balta-Liman, Steneh, Yeni-Keuï, Kalender, s’arrête à Thérapia, un bourg dont le nom signifie guérison en grec, et qui justifie par la salubrité de son air cette appellation médicale ; — c’est là que l’ambassade de France a son palais d’été. Dans le gracieux petit golfe qui l’avoisine, — coupe d’or remplie de saphirs, — Médée, revenant de Colchide avec Jason, descendit à terre et déballa la boîte renfermant ses philtres et ses drogues magiques, — d’où le nom de pharmaceus que portait autrefois Thérapia.

Thérapia est un séjour délicieux ; son quai est bordé de cafés décorés avec un certain luxe, chose rare en Turquie, d’auberges, de maisons de plaisance et de jardins. — Dans un passage qui conduit au débarcadère, je remarquai parmi les pierres de la muraille deux torses de marbre, l’un d’homme vêtu d’une cuirasse antique, l’autre de femme, voilé de draperies assez frustes que les constructeurs barbares avaient encastrées au milieu des moellons comme de vulgaires matériaux.

Dans la rade était mouillé le Chaptal, commandé par M. Poultier, à qui j’allai rendre visite, et qui me reçut avec cette bonhommie affectueuse qui lui est propre, et cette exquise politesse commune à tous les officiers de marine.

Le palais de l’ambassade de France, que M. Renaud doit reconstruire avec plus de solidité, de richesse et de goût, est un grand bâtiment à la turque, tout en bois et en pisé, sans aucun mérite architectural, mais vaste, aéré, commode, d’une fraîcheur à l’abri des plus violentes ardeurs de l’été et dans la plus admirable situation du monde.

Derrière le palais se développent des jardins en terrasse, plantés d’arbres centenaires d’une hauteur prodigieuse, incessamment agités par les brises de la mer Noire. Arrivé au remblai supérieur, on jouit d’une perspective merveilleuse. La rive d’Asie étale devant vous les frais ombrages des Eaux de la Sultane, plus loin bleuit le mont du Géant, où la tradition place le lit d’Hercule. Sur la rive d’Europe, Buyuk-Déré arrondit sa courbe gracieuse, et le Bosphore, au-delà de Rouméli-Kavak et d’Anadoli-Kavak, s’évase jusqu’aux îles Cyanées, et se perd dans la mer Noire. — Des voiles blanches vont et viennent comme des oiseaux marins, et la pensée s’égare dans un rêve infini.