Constantinople (Gautier)/Chapitre XXVIII

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Fasquelle (p. 334-344).

XXVIII

LE MONT BOUGOURLOU. — LES ÎLES DES PRINCES


La farce jouée, je louai un talika pour aller visiter le mont Bougourlou, qui s’élève à quelque distance de Kadi-Keuï, un peu en arrière de Scutari, et du haut duquel on jouit d’une admirable vue panoramique sur le Bosphore et sur la mer de Marmara.

Les Turcs, bien qu’ils n’aient pas d’art proprement dit, puisque le Koran prohibe comme une idolâtrie la représentation des êtres animés, ont cependant, à un haut degré, le sentiment du pittoresque. Toutes les fois qu’il y a dans un endroit une belle échappée, une perspective riante, on est sûr d’y trouver un kiosque, une fontaine et quelques osmanlis faisant le kief sur leur tapis déployé ; ils restent là des heures entières dans une immobilité parfaite, fixant sur le lointain leurs yeux rêveurs, et chassant de temps à autre, par la commissure de leur lèvre, un flocon de fumée bleuâtre. Le mont Bougourlou est fréquenté principalement par les femmes, qui y passent des journées sous les arbres, par petites compagnies ou harems, regardant jouer leurs enfants, causant entre elles, buvant du sherbet ou écoutant les musiques bizarres des chanteurs ambulants.

Mon talika, traîné par un bon cheval que son conducteur à pied tenait en bride, suivit d’abord le rivage de la mer, dont l’eau venait souvent effleurer ses roues, longea les maisons de Kadi-Keuï, disséminées sur la côte, coupa le grand champ de manœuvres d’Hyder-Pacha, d’où partent, chaque année, les pèlerins de la Mecque, traversa l’immense bois de cyprès du Champ-des-Morts, derrière Scutari, et commença à gravir les pentes assez rudes du mont Bougourlou par un chemin sillonné d’ornières, hérissé de fragments de roche, barré souvent par des racines d’arbre, étranglé par les saillies des maisons sur la voie publique ; car, il faut l’avouer, les Turcs sont, en matière de viabilité, de la plus profonde insouciance. Deux cents voitures font, dans une journée, le tour d’une pierre placée au milieu du chemin ou s’y fracassent, sans que l’idée vienne à l’un des conducteurs de déranger l’obstacle ; malgré les cahots et la lenteur forcée de la marche, la route était extrêmement agréable et très animée.

Les voitures se suivaient et se croisaient : les arabas, au pas mesuré de leurs bœufs, traînaient des sociétés de six ou huit femmes ; les talikas en contenaient quatre assises en face l’une de l’autre, les jambes croisées sur des carreaux, toutes extrêmement parées, la tête étoilée de diamants et de joyaux, qu’on voyait luire à travers la mousseline de leur voile ; quelquefois filait, dans un brougham moderne, la favorite d’un pacha. Quoique cela s’explique parfaitement, il est toujours drôle de voir, à la vitre d’un coupé bas, au lieu du visage connu d’une fille de marbre passant sa revue des Champs-Élysées, une femme du harem, enveloppée de ses draperies orientales ; le contraste est si brusque, qu’il choque comme une dissonance. Il y avait aussi beaucoup de cavaliers et de piétons qui grimpaient plus ou moins allègrement les déclivités abruptes de la montagne, en décrivant de nombreux zigzags.

Sur une espèce de plateau à mi-côte, au delà duquel les chevaux ne pouvaient plus monter, stationnait un nombre considérable de voitures attendant leurs maîtres, échantillons de la carrosserie turque à toutes les époques, assez réjouissants, et formant un pêle-mêle très-pittoresque où un artiste eût pu trouver un joli sujet de tableau. Je fis ranger mon talika en un lieu où je pusse le retrouver, et continuai à gravir. De distance en distance, sur des espèces de remblais formant terrasse, se tenait, à l’ombre d’un bouquet d’arbres, une famille arménienne ou turque, reconnaissable aux bottines noires ou jaunes et aux visages plus ou moins voilés ; quand je dis famille, il est bien entendu que je parle des femmes seulement. Les hommes font bande à part et ne les accompagnent jamais.

Sur le sommet de la montagne étaient installés des cawadjis avec leurs fourneaux portatifs ; des vendeurs d’eau et de sherbet, des marchands de sucreries et de pâtisserie, accompagnement obligé de toute réjouissance turque. Rien n’était plus gai à l’œil que ces femmes vêtues de rose, de vert, de bleu, de lilas, émaillant l’herbe comme de fleurs et respirant le frais à l’ombre des platanes et des sycomores ; car, bien qu’il fît très-chaud, la hauteur du lieu et la brise de la mer y faisaient régner une température délicieuse.

De jeunes Grecques, couronnées de leurs diadèmes de cheveux, s’étaient prises par la main et tournaient sur un air doux et vague comme la Ronde des astres de Félicien David. Elles ressemblaient, sur le fond clair du ciel, au Cortége des Heures de la fresque du Guide, au palais Rospigliosi.

Les Turcs les regardaient assez dédaigneusement, ne concevant pas que l’on se donne du mouvement pour s’amuser, ni surtout que l’on danse soi-même.

Je continuai à grimper jusqu’à une touffe de sept arbres qui couronne la montagne comme un panache ; de là, on domine tout le parcours du Bosphore : on découvre la mer de Marmara, tachetée par les îles des Princes, un radieux et merveilleux spectacle. Vu de cette hauteur, le Bosphore, reluisant par places entre ses rives brunes, présente l’aspect d’une succession de lacs ; les courbures des berges et les promontoires qui s’avancent dans les eaux semblent l’étrangler et le fermer de distance en distance ; les ondulations des collines dont est bordé ce fleuve marin sont d’une suavité incomparable ; la ligne serpentine qui se déploie sur le torse d’une belle femme couchée, et faisant ressortir sa hanche, n’a pas une grâce plus voluptueuse et plus molle.

Une lumière argentée, tendre et claire comme un plafond de Paul Véronèse, baigne de ses vagues transparentes cet immense paysage. Au couchant, Constantinople avec sa dentelle de minarets sur la rive de l’Europe ; à l’orient, une vaste plaine rayée par un chemin conduisant aux profondeurs mystérieuses de l’Asie ; au nord, l’embouchure de la mer Noire et les régions cimmériennes ; au sud, le mont Olympe, la Bithynie, la Troade, et, dans le lointain de la pensée qui perce l’horizon, la Grèce et ses archipels. Mais, ce qui attirait le plus mes regards, c’était cette grande campagne déserte et nue, où mon imagination s’élançait à la suite des caravanes, rêvant de bizarres aventures et d’émouvantes rencontres.

Je redescendis après une demi-heure de muette contemplation jusqu’au plateau occupé par les groupes de fumeurs, de femmes et d’enfants. — Un grand cercle s’était formé autour d’une bande de Tsiganes qui jouait du violon et chantaient des ballades en idiome caló ; leur visage couleur de revers de botte, leurs longs cheveux noir bleuâtre, leur air exotique et fou, leurs grimaces sauvagement désordonnées et leurs haillons d’une pittoresque extravagance me firent penser à la poésie de Lenau, « les Bohémiens dans la bruyère, » quatre strophes à vous donner la nostalgie de l’inconnu et le plus féroce désir de vie errante. — D’où vient cette race indélébile dont on retrouve des échantillons identiques dans tous les coins du monde, parmi les populations différentes qu’elle traverse sans s’y mêler ? De l’Inde, sans doute, et c’est quelque tribu paria qui n’aura pu accepter l’abjection héréditaire et fatale. — J’ai rarement vu un camp de bohémiens sans avoir l’envie de me joindre à eux et de partager leur existence vagabonde ; l’homme sauvage vit toujours dans la peau du civilisé, et il ne faut qu’une légère circonstance pour éveiller ce désir secret de se soustraire aux lois et aux conventions sociales ; il est vrai qu’après une semaine passée à coucher à la belle étoile à côté d’un chariot et d’une cuisine en plein vent, on regretterait ses pantoufles, son fauteuil capitonné, son lit à rideaux de damas, et surtout les filets châteaubriand arrosés de grand bordeaux retour de l’Inde, ou même tout simplement l’édition du soir de la Presse ; mais le sentiment que j’exprime n’en est pas moins réel.

Les civilisations extrêmes pèsent sur l’individualisme et vous ôtent en quelque sorte la possession de vous-même en retour des avantages généraux qu’elles vous procurent ; aussi ai-je entendu dire à beaucoup de voyageurs qu’il n’y avait pas de sensation plus délicieuse que de galoper tout seul dans le désert, au soleil levant, avec des pistolets dans les fontes et une carabine à l’arçon de la selle ; personne ne veille sur vous, mais aussi personne ne vous entrave ; la liberté règne dans le silence et la solitude, et il n’y a que Dieu au-dessus de vous. J’ai éprouvé moi-même quelque chose d’analogue en traversant certaines parties désertes de l’Espagne et de l’Algérie.

Je retrouvai mon talika et son conducteur où je les avais laissés, et la descente commença, opération assez désagréable, vu la roideur de la pente et l’état du chemin, que je ne saurais mieux comparer qu’à un escalier en ruines et démoli par places. Le saïs tenait la tête de son cheval, qui, à chaque instant, s’écrasait sur ses jarrets, et dont la caisse de la voiture talonnait la croupe ; ma situation dans cette boîte ressemblait assez à celle d’une souris qu’on cogne aux parois d’une ratière pour l’étourdir ; des cahots à décrocher le cœur le plus solidement chevillé me jetaient le nez en avant au moment où je m’y attendais le moins ; aussi, quoique je fusse assez las, je pris le parti de descendre et de suivre ma voiture à pied.

Des arabas et des talikas pleins de femmes et d’enfants opéraient aussi leur dégringolade du Bougourlou : c’étaient des éclats de rire et de voix à chaque cascade nouvelle, à chaque soubresaut inattendu ; tout un rang de femmes tombait sur le rang opposé, et des rivales s’embrassaient ainsi bien involontairement ; les bœufs, avec leurs genoux déjetés, s’arc-boutaient de leur mieux contre les aspérités du terrain, et les chevaux descendaient avec cette prudence des animaux habitués aux mauvais chemins ; les cavaliers galopaient franchement comme s’ils étaient en plaine, sûrs de leurs montures curdes ou barbes : c’était un pêle-mêle charmant, très-joyeux à l’œil et d’un aspect véritablement turc ; quoiqu’un espace de quelques minutes seulement sépare la rive d’Asie de la rive d’Europe, la couleur locale s’y est beaucoup mieux conservée, et l’on y rencontre beaucoup moins de Francs.

La route étant redevenue à peu près possible ; je regrimpai dans ma voiture, regardant par la portière les maisons peintes, les cyprès et les turbés qui bordaient le chemin et formaient quelquefois un îlot au milieu de la rue, comme Sainte-Marie-du-Strand. Mon conducteur me fit traverser Scutari, que nous avions contourné en allant, le champ de manœuvre d’Hyder-Pacha, puis reprit le bord de la mer jusqu’à l’embarcadère de Kadi-Keuï, où le Bangor s’apprêtait à appareiller, et crachait quelques flocons de fumée noire dans le bleu du ciel.

L’embarcation des passagères ne s’effectuait pas sans tumulte et sans éclats de rire ; une planche presque perpendiculaire servait de trait d’union entre la jetée et le bateau. L’ascension en était fort scabreuse, et il fallait de plus enjamber le plat-bord, ce qui produisait une foule de petites simagrées pudiques et vertueuses assez drôles ; dans ce passage périlleux, plus d’une jarretière européenne livra son secret ; plus d’un mollet asiatique trahit son incognito, malgré la jalousie turque. — Je ne parle de ce petit incident à la Paul de Kock que comme trait de mœurs ; en poussant la planche trois ou quatre pieds plus loin, on eût évité cette inquiétude à la pudicité féminine ; mais personne n’eut l’idée de la changer de la place.

La nuit tombait lorsque le Bangor débarqua sa cargaison humaine à l’escale de Galata, après l’avoir balancée comme une escarpolette.

Comme les curiosités de Constantinople commençaient à s’épuiser pour moi, je résolus d’aller passer quelques jours aux îles des Princes, archipel mignon semé sur la mer de Marmara, à l’entrée du Bosphore, et qui passe pour un séjour très-sain et très-délicieux. Ces îles sont au nombre de sept : Proti, Antigona, Kalki, Prinkipo, Nikandro, Oxeia, Plata, plus deux ou trois îlots qu’on ne compte pas. — Prinkipo est la plus grande et la plus fréquentée de ces fleurs marines qu’éclaire le gai soleil d’Anatolie et qu’éventent les fraîches brises du matin et du soir. On s’y rend par un service de bateaux à vapeur anglais et turcs en une heure et demie à peu près. — Le bateau turc que j’avais choisi avait un singulier mécanisme dont je n’ai vu le pareil nulle part : le piston, en saillie sur le pont, se levait et s’abaissait comme une scie manœuvrée par deux scieurs de long. — Malgré cette bizarrerie, le bateau anglais nous distança, et justifia bien le nom de Swan inscrit sur sa poupe en lettre d’or. Sa coque blanche filait dans l’eau comme un véritable cygne.

La côte de Prinkipo se présente, lorsqu’on vient de Constantinople, sous la forme d’une haute berge aux escarpements rougeâtres, surmontée d’une ligne de maisons ; des rampes de bois ou des sentiers rapides, traçant des angles aigus, descendent de la falaise à la mer, bordée de cabinets de planches pour les bains. Une détonation de boîte annonce que le bateau à vapeur est en vue, et aussitôt une flotte de caïques et de canots se détachent de terre pour aller au-devant des passagers, car le peu de profondeur de l’eau ne permet pas aux embarcations ayant quelques pieds de quille d’approcher.

Un logement m’avait été retenu d’avance dans l’unique auberge de l’île : maison de bois fraîche et propre, ombragée de grands arbres, et des fenêtres de laquelle la vue s’étendait sur la mer jusqu’aux profondeurs infinies de l’horizon.

En face, j’apercevais l’île de Kalki, avec son village turc se mirant dans la mer, et sa montagne surmontée d’un couvent grec. L’eau battait l’escarpement au pied duquel était juchée l’hôtellerie, et l’on pouvait y descendre en pantoufles et en robe de chambre pour y prendre un bain délicieux sur un fond de sable s’étendant assez loin.

À la table d’hôte, qui était fort bien servie, venait s’asseoir majestueusement une dame derrière laquelle se tenait un superbe domestique grec en costume de Pallikare, tout brodé d’or et d’argent, qui servait sa maîtresse avec un sérieux digne d’un domestique anglais. Ce gaillard caractéristique, plus propre à charger des tromblons et des carabines derrière un rocher qu’à changer des assiettes, produisait un assez bizarre effet, et je ne crois pas qu’on ait jamais versé du vin dans un verre d’une façon si grandiose. Les méchantes langues prétendaient même que là ne se bornaient pas ses fonctions, mais il ne faut jamais croire que la moitié de ce qu’on dit.

Le soir, les femmes arméniennes et grecques faisaient assaut de toilette pour se promener dans l’espace étroit resserré entre les maisons et la berge : les robes de soie les plus lourdes et les plus épaisses s’y déployaient à larges plis ; les diamants brillaient aux rayons de la lune, et les bras nus étaient chargés de ces énormes bracelets d’or aux chaînes multiples, ornement particulier à Constantinople, et que nos bijoutiers feraient bien d’imiter, car ils donnent de la sveltesse au poignet et avantagent la main.

Les familles arméniennes sont fécondes comme les familles anglaises, et ce n’est point chose rare que de voir une ample matrone précédée de quatre ou cinq filles, toutes plus jolies les unes que les autres, et d’autant de garçons très-vivaces ; les coiffures en cheveux, les corsages décolletés, donnent à cette promenade l’aspect d’un bal en plein air ; quelques chapeaux parisiens s’y montrent, comme au Prado de Madrid, mais en petite quantité.

Dans les cafés, qui ont tous des terrasses sur la mer, l’on prend des glaces faites avec la neige de l’Olympe de Bithynie, on hume de petites tasses de café accompagnées de verres d’eau, et l’on brûle le tabac de toutes les manières imaginables : chibouck, narghilé, cigare, cigarette, rien n’y manque ; la silhouette coloriée de Karagheuz se démène derrière son transparent et débite ses lazzi au bruit du tambour de basque.

De temps en temps, un reflet bleu comme celui de la lumière électrique vient éclairer bizarrement une façade de maison, un bouquet d’arbres, un groupe de promeneurs ; l’on se retourne et l’on sourit : c’est un amoureux qui brûle un feu de Bengale en l’honneur de sa maîtresse ou de sa fiancée. — Il doit y avoir beaucoup d’amoureux à Prinkipo, car une lumière ne s’était pas plutôt éteinte qu’une autre se rallumait. Par maîtresse, il faut entendre, dans le sens de la vieille galanterie, femme à qui l’on rend des soins pour s’en faire aimer avec intention de mariage, et pas autre chose, car les mœurs sont ici fort rigides.

Peu à peu chacun rentre chez soi, et vers minuit toute l’île dort d’un sommeil paisible et vertueux ; cette promenade et les bains de mer composent les plaisirs de Prinkipo ; — pour les varier, j’exécutai, avec un aimable jeune homme dont j’avais fait connaissance à la table d’hôte, une grande excursion à ânes dans l’intérieur de l’île ; nous traversâmes d’abord le village, dont le marché était fort réjouissant à l’œil avec ses étalages de concombres aux formes étranges, de pastèques, de melons de Smyrne, de tomates, de piment, de raisins et de denrées bizarres ; puis nous suivîmes la mer tantôt de près, tantôt de loin, à travers des plantations d’arbres et des champs cultivés, jusqu’à la maison d’un pope, très-bon vivant, qui nous fit servir, par une belle fille, du raki et des verres d’eau glacée ; ensuite, contournant l’île, nous arrivâmes à un ancien monastère grec, assez délabré, servant maintenant d’hôpital de fous.

Trois ou quatre malheureux en haillons, le teint hâve, l’air morose, s’y traînaient le long des murs avec un bruissement de ferrailles, dans une cour inondée de soleil. On nous fit voir au fond de la chapelle, moyennant un bacchich de quelques piastres, de mauvaises images à fond d’or et à figures brunes, comme on en fabrique au mont Athos, sur des patrons byzantins, à l’usage du culte grec ; la Panagia y montrait, suivant l’usage, sa tête et ses mains bistrées, à travers les découpures d’une plaque d’argent ou de vermeil, et l’enfant Jésus apparaissait en négrillon dans son nimbe trilobé. Saint Georges, patron du lieu, écrasait le dragon dans l’attitude consacrée.

La situation de ce couvent est admirable : il occupe la plate-forme d’un soubassement de rochers, et du haut de ses terrasses, la rêverie peut plonger dans deux azurs sans limites, celui du ciel et celui de la mer. À côté du couvent, des excavations voûtées, à demi effondrées, montrent qu’il couvrait jadis un emplacement plus vaste et d’une architecture antérieure.

Nous revînmes par une autre route plus sauvage, parmi des touffes de myrtes, des bouquets de térébinthes et de pins qui poussent naturellement, et que les habitants coupent pour faire du bois de chauffage, et nous arrivâmes à l’auberge, à la grande satisfaction de nos ânes, qui avaient besoin d’être talonnés et bâtonnés vigoureusement pour ne pas s’endormir en route, car nous avions commis cette faute de ne pas emmener l’ânier, personnage indispensable dans une caravane de ce genre, les ânes orientaux méprisant beaucoup les bourgeois et ne s’émouvant nullement de leurs gourmades.

Au bout de quatre ou cinq jours, suffisamment édifié sur les délices de Prinkipo, je partis pour faire une excursion sur le Bosphore, depuis la pointe de Seraï jusqu’à l’entrée de la mer Noire.