Constantinople (Gautier)/Chapitre XXV

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Fasquelle (p. 301-310).

XXV

L’ATMEÏDAN


L’Atmeïdan, qui s’étend derrière les murs du sérail, est l’ancien Hippodrome. — Le vocable turc a précisément la même signification que le vocable grec, et veut dire : arène des chevaux. — C’est une vaste place, bordée d’un côté par la muraille extérieure de la mosquée du sultan Achmet, percée de baies grillées, et sur les autres faces par des ruines ou des bâtiments incohérents ; dans l’axe de la place s’élèvent l’obélisque de Théodose, la colonne Serpentine et la Pyramide murée, faibles vestiges des magnificences dont rayonnait autrefois cette enceinte splendide.

Ces ruines sont à peu près tout ce qui reste à la surface du sol des merveilles de l’antique Byzance. — L’Augustéon, le Sigma, l’Octogone, les Thermes de Xeuxippe, d’Achille, d’Honorius, le Milliaire d’or, les Portiques du Forum, tout cela est enfoui sous ce manteau de poussière et d’oubli dont s’enveloppent les villes mortes ; l’œuvre du temps a été activée par les déprédations des barbares, latins, français, turcs, et même grecs. Chaque invasion qui se succède fait son dégât. C’est une chose incroyable que cette fureur aveugle de destruction et cette haine stupide contre les pierres ! Il faut bien que cela soit dans la nature humaine, car le même fait se reproduit à toutes les époques. Il paraît qu’un chef-d’œuvre offusque l’œil d’un barbare comme la lumière l’œil d’un hibou. Ce rayonnement de l’idée le gêne sans qu’il sache trop pourquoi, et il l’éteint. Les religions aussi détruisent volontiers d’une main si elles édifient de l’autre, et il y a eu beaucoup de religions à Constantinople : le christianisme y a brisé les monuments païens, l’islamisme les monuments chrétiens ; peut-être les mosquées vont-elles disparaître à leur tour devant un culte nouveau.

Ce devait être un beau spectacle lorsqu’une foule éblouissante d’or, de pourpre et de pierreries, scintillait sous les portiques qui entouraient l’Hippodrome et se passionnait alternativement pour les verts ou les bleus, ces factions de cochers dont les rivalités agitaient l’empire et causaient des séditions. — Les quadriges d’or, attelés de chevaux de race, faisaient voler sous leurs roues étincelantes la poudre d’azur et de vermillon dont on sablait l’Hippodrome par un raffinement de luxe ; et l’empereur se penchait du haut de la terrasse de son palais pour applaudir sa couleur favorite. — Les bleus, si l’on peut se servir d’une pareille expression à propos des cochers byzantins, étaient tories, les verts étaient whigs, car la politique se mêlait à ces cabales de cirque. Les verts essayèrent même de faire un empereur et de détrôner Justinien, et il ne fallut rien moins que Bélisaire et un corps d’armée pour avoir raison du soulèvement.

Dans l’Hippodrome, comme dans un musée à ciel ouvert, étaient réunies les dépouilles de l’antiquité. Un peuple de statues assez nombreux pour remplir une ville se dressait sur les attiques et les piédestaux. Ce n’était que marbre et que bronze. Les chevaux de Lysippe, les statues de l’empereur Auguste et d’autres empereurs, Diane, Junon Pallas, Hélène, Pâris, Hercule, ces majestés suprêmes, ces beautés surhumaines, tout ce grand art de la Grèce et de Rome, semblaient avoir cherché là un dernier refuge. — Les chevaux en métal de Corinthe, emportés par les Vénitiens, piaffent sur la porte de Saint-Marc ; les images des dieux et des déesses, barbarement fondues, se sont éparpillées en pièces de billon.

L’obélisque de Théodose est le mieux conservé des trois monuments restés debout dans l’Hippodrome. Il consiste en un monolithe de granit rose de Syène de soixante pieds de hauteur, à peu près, sur six de large, qui va s’amincissant jusqu’au pyramidion. Une seule ligne perpendiculaire d’hiéroglyphes nettement incisées sillonne ses quatre faces. — Comme je ne suis pas Champollion, je ne pourrai vous dire ce que signifient ces mystérieux emblèmes, — sans doute une dédicace à un pharaon quelconque. D’où vient ce bloc énorme ? d’Héliopolis, disent les savants. Mais il ne nous semble pas remonter à la plus haute antiquité égyptienne. Peut-être n’a-t-il que trois mille ans, ce qui est bien jeune pour un obélisque. Aussi, à peine quelques teintes grises noircissent-elles son granit vermeil.

Le monolithe ne porte pas directement sur son piédestal, dont il est séparé par quatre dés de bronze. Ce socle de marbre est revêtu de bas-reliefs assez barbares et assez frustes, qui ne laissent que difficilement deviner les sujets qu’ils représentent, — des triomphes ou des divinisations de Théodose et de sa famille. — La roideur des attitudes, le mauvais dessin et le manque d’expression des figures, l’entassement des personnages sans plan ni perspective, caractérisent une époque de décadence. Le souvenir de la Grèce voisine est déjà perdu dans ces informes ébauches. D’autres bas-reliefs à demi cachés par l’exhaussement du terrain, mais que l’on connaît par les descriptions des écrivains antérieurs, reproduisent les manœuvres employées pour l’érection de l’obélisque. — Singulier rapprochement ! Des bas-reliefs de même nature entaillent le socle de l’obélisque de Louqsor dressé sur la place de la Concorde par l’ingénieur Lebas ; — des inscriptions en grec et en latin marquent que l’obélisque gisant sur le sol fut relevé en trente-deux jours par Proclus, préfet du prétoire, d’après les ordres de Théodose, et célèbrent les vertus de ce magnanime empereur. Le bloc égyptien et le socle du Bas-Empire s’harmonisent heureusement et produisent un bel effet ; seulement, l’obélisque est aussi frais d’arête que s’il venait d’être taillé dans le granit, et le socle, plus jeune de quinze cents ans, est tout dégradé.

Non loin de l’obélisque se tortille la colonne Serpentine faite de trois serpents enroulés et nattés, montant en spirale comme les cannelures d’une colonne salomonique. Les trois têtes crêtées d’argent des serpents qui formaient chapiteau ont disparu. — Une tradition veut que Mahomet II, passant à cheval sur l’Hippodrome, les ait abattues d’un coup de masse d’armes ou de damas, par une de ces prouesses de vigueur familières aux sultans ; selon d’autres, il n’a tranché qu’une seule des trois têtes, la seconde et la troisième auraient été brisées seulement pour la valeur du bronze, ce qui n’étonne pas quand on songe aux peines que les Barbares se sont données pour aller chercher des crampons de fer dans les blocs du Colysée. — Détruire un palais pour prendre un clou, c’est le propre du sauvage.

Cette colonne, élevée de neuf pieds environ hors de la terre, mais dont la base est enfouie, semble un peu grêle d’aspect au milieu de ce vaste espace. On lui attribue une noble origine. D’après les antiquaires, ces serpents entrelacés soutenaient, dans le temple de Delphes, le trépied d’or voué par la Grèce reconnaissante à Phœbus-Apollon, dieu sauveur, après la bataille de Platée, gagnée sur Xerxès. Constantin fit, dit-on, transporter la colonne Serpentine de Delphes à sa nouvelle ville. Une tradition moins en faveur, mais plus probable, selon moi, si l’on considère le peu de valeur artistique du monument, n’y veut voir qu’un talisman fabriqué par Apollonius de Thyane pour conjurer les serpents. — Je laisse le lecteur libre de choisir entre ces deux origines.

Quant à la Pyramide murée de Constantin Porphyrogénète, qu’on mettait à côté des sept merveilles du monde, à une époque, il est vrai, où les exagérations les plus hyperboliques ne coûtaient rien, ce n’est plus qu’un noyau de maçonnerie, qu’un informe amas de pierres effritées par la pluie, dévorées par le soleil, pleines de poussière et de toiles d’araignées, fendillées de lézardes, menaçant ruine de tous côtés, et n’ayant plus aucune signification au point de vue de l’art.

Cette armature de maçonnerie était revêtue autrefois de grandes plaques de bronze doré bosselées de bas-reliefs et d’ornements qui, par le poids et le prix du métal, devaient exciter la cupidité des déprédateurs. Aussi la pyramide de Constantin ne tarda-t-elle pas à être dépouillée de son vêtement splendide et n’en resta-t-il qu’un bloc noirci de quatre-vingts pieds de haut. Cette pyramide d’or, que les paroxystes du temps comparaient au colosse de Rhodes, devait en effet resplendir magnifiquement sous le ciel bleu de Constantinople, parmi les splendides monuments de l’art antique, au-dessus des colonnades du Cirque, encombrées de spectateurs en somptueux habits. Mais, pour se le figurer, il faut que la pensée fasse un travail complet de restauration.

Autrefois les Turcs faisaient courir leurs chevaux et s’exerçaient à lancer le djerid sur cette place, turf tout préparé pour les divertissements équestres ; la réforme et l’introduction de la tactique européenne ont fait abandonner ce jeu du javelot, qui convient mieux aux libres cavaliers du désert et des steppes de l’Asie qu’aux régiments de cavalerie régulière instruits d’après les méthodes de l’école de Saumur.

Au bout de l’Atmeïdan se trouve l’Et-Meïdan (marché aux viandes). C’est un lieu redoutable et sinistre, malgré le soleil qui l’inonde de ses gais rayons. Si vous regardez cette mosquée à demi écroulée, ces murs qui ont conservé les cicatrices du feu, vous y apercevrez facilement encore la trace des boulets. — Cette terre, aujourd’hui blanche et pulvérulente, a été profondément rougie de sang. — C’est dans l’Et-Meïdan qu’eut lieu ce massacre des janissaires dont Champmartin envoya au Salon le tableau si farouchement romantique ; — la grande tuerie eut un cadre digne d’elle.

Le sultan Mahmoud, sentant avec l’instinct du génie l’empire pencher vers la ruine, crut qu’il le sauverait en lui donnant des armes égales à celles des royaumes chrétiens, et il voulut faire instruire ses troupes par des officiers égyptiens dressés à la tactique européenne. Cette réforme si simple et si juste souleva des répugnances insurmontables parmi les janissaires ; les moustaches grises se hérissèrent d’indignation ; les fanatiques crièrent à la profanation, invoquèrent Allah et Mahomet, et peu s’en fallut que le commandeur des croyants ne passât pour un giaour à cause de son entêtement à introduire ces manœuvres diaboliques dont Mahomet II ni Soliman ier n’avaient eu besoin pour faire des conquêtes et les garder.

Heureusement Mahmoud était un homme de résolution qu’on n’intimidait pas facilement, il avait résolu de vaincre ou de périr dans la lutte ; l’insolence des janissaires, égale à celle des prétoriens et des strélitz, ne se pouvait plus supporter, et leurs séditions perpétuelles faisaient vaciller le trône dont ils se prétendaient l’appui. — L’occasion ne se fit pas attendre. — Un instructeur égyptien frappa un soldat turc récalcitrant ou volontairement maladroit. Aussitôt les janissaires indignés prennent fait et cause pour leur camarade, renversent leurs marmites en signe de révolte, et menacent de mettre le feu aux quatre coins de la ville.

C’était, comme on sait, leur manière de protester et de témoigner leur mécontentement. — Ils s’attroupèrent devant le palais de Kosrew-Pacha, leur aga, demandent à grands cris la tête du grand vizir et du mufti, qui avaient approuvé les réformes impies de Mahmoud ; mais ils n’avaient pas affaire à un de ces sultans énervés trop heureux d’apaiser une sédition hurlante en lui jetant quelques têtes en pâture.

À la nouvelle de l’insurrection, sultan Mahmoud accourut en toute hâte de Beschick-Tasch, où il se trouvait, réunit les troupes restées fidèles, convoqua les ulémas et prit à la mosquée d’Achmet, voisine de l’Hippodrome, l’étendard du prophète, qu’on ne déploie que lorsque l’empire est en danger ; tout bon musulman doit alors son concours au commandeur des fidèles, car c’est une guerre sainte. — L’abolition des janissaires est prononcée.

Les janissaires s’étaient retranchés dans l’Et-Meïdan, auprès de leur caserne ; les troupes régulières de Mahmoud occupaient les rues adjacentes avec des canons braqués sur la place ; l’intrépide sultan passa plusieurs fois à cheval devant les bandes insurgées, affrontant mille morts et les sommant de se disperser. La situation se prolongeait, un moment d’hésitation pouvait tout perdre. — Un officier dévoué, Kara Dyehennem, tira son pistolet sur l’amorce d’un canon, le coup partit, et la mitraille ouvrit une rue sanglante dans les premiers rangs des rebelles ; l’action était engagée, l’artillerie tonna de toutes parts, une fusillade bien nourrie crépita comme la grêle sur les masses confuses des janissaires éperdus, et la bataille dégénéra bientôt en massacre. Ce fut une véritable boucherie ; on ne fit pas de quartier, les casernes où les fuyards s’étaient retranchés furent incendiées, et ceux qui avait évité le fer périrent dans les flammes. — On varie beaucoup sur le nombre des morts ; les uns le portent à six mille, les autres à vingt mille, quelques-uns plus haut encore. On jeta ces cadavres à la mer, et pendant plusieurs mois, les poissons, putréfiés de chair humaine, ne furent pas mangeables.

La rancune de sultan Mahmoud ne s’arrêta pas là. Quand on se promène dans le Champ-des-Morts de Péra ou de Scutari, on rencontre beaucoup de cippes décapités restés debout avec leur turban de marbre à leur pied, comme un homme sans tête : ce sont les tombes d’anciens janissaires que la mort n’a pas mis à l’abri de la colère impériale.

Cette terrible extermination fut-elle un bien ou un mal au point de vue politique ? — Mahmoud, en tuant ce grand corps, n’éteignit-il pas une des forces vives de l’État, un des principes de la nationalité turque ? Le progrès matériel accompli remplacera-t-il efficacement l’ancienne énergie barbare ? Dans le crépuscule qui se fait au déclin des empires, le flambeau de la raison vaut-il mieux que la torche du fanatisme ? Nul ne peut le dire encore. Mais des événements que tout le monde est à même de prévoir auront bientôt décidé la question, et l’œuvre de Mahmoud pourra être définitivement jugée. — Nous voici bien loin de notre humble besogne de daguerréotypeur littéraire. Retournons-y.

À quelque distance de l’Hippodrome, au milieu d’un terrain semé de décombres incendiés, s’ouvre, au revers d’une espèce de monticule, comme une gueule noire, l’entrée d’une citerne byzantine tarie. L’on y descend par un escalier de bois. Les Turcs rappellent Ben-Bir-Dereck ou les Mille et une Colonnes, quoiqu’elle n’en compte en réalité que deux cent vingt-quatre. Ces colonnes, en marbre blanc, sont terminées par de grossiers chapiteaux d’un corinthien barbare, ébauchés ou frustes, supportant des arcades en plein cintre et forment plusieurs nefs avec leurs rangées. Elles ont, à la hauteur de trois ou quatre pieds, un renflement jusqu’où montaient les eaux et qui leur servait de base apparente lorsque le réservoir était plein. Le reste de la colonne figurait alors un pilotis submergé. Le sol s’est exhaussé de la poussière des siècles, des décombres de la voûte et de détritus de toutes sortes ; car la citerne devait être jadis plus profonde : on distingue vaguement sur les chapiteaux des signes mystérieux, des hiéroglyphes byzantins dont le sens est perdu. Un epsilon et un phi, qui se trouvent souvent répétés, se traduisent par ces mots : « Euge, Philoxena. » Cette citerne, en effet, servait aux étrangers. Elle a été bâtie par Constantin, dont le monogramme est empreint sur les grandes briques romaines dont se compose la voûte et sur plusieurs fûts de colonnes. Maintenant, des Juifs et des Arméniens y ont établi une manufacture de soie.

Les rouets et les dévidoirs grincent sous les arcades de Constantin, et le bruit des métiers imite le bruissement de l’eau disparue ; il règne dans ce souterrain, éclairé par un demi-jour blafard combattu d’ombres profondes, une fraîcheur glaciale qui vous saisit, et c’est avec un vif sentiment de plaisir que je remontai du fond de ce gouffre à la tiède clarté du soleil, plaignant de tout mon cœur les pauvres ouvriers travaillant sous terre à des œuvres de patience, comme des gnomes ou des kobolds.

À peu de distance de cette citerne, derrière Sainte-Sophie, il en existe une autre nommée Yeri-batan-Seraï (le Palais de dessous terre). Celle-là ne renferme pas de filatures de soie comme Ben-Bir-Dereck. Dès l’entrée, une vapeur humide et pénétrante, chargée de coryzas, de fluxions et de points de côté, vous enveloppe de son manteau mouillé ; une eau noire éraillée de quelques paillettes et de quelques remous livides baigne les colonnes verdies et s’étend sous les arcades opaques à des profondeurs que l’œil ne peut sonder et que les rayons des torches n’atteignent pas.

Rien n’est plus sinistre et plus effrayant ; les Turcs prétendent que les djinns, les goules et les afrites tiennent leur sabbat dans ce palais lugubre, et y secouent joyeusement leurs ailes de chauve-souris, mouillées des pleurs de la voûte. Autrefois on parcourait en bateau cette mer souterraine. Ce voyage devait ressembler à la traversée des fleuves infernaux dans la barque à Caron. Des barques, entraînées sans doute par des courants intérieurs vers quelque gouffre, ne sont jamais revenues de cette noire expédition, interdite aujourd’hui, et que je n’aurais d’ailleurs eu nulle envie de tenter, eût-elle été permise.