Constantinople (Gautier)/Chapitre XXVII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Fasquelle (p. 323-333).

XXVI

KADI-KEUÏ


Une promenade à Kadi-Keuï est un plaisir que les habitants de Péra se refusent rarement les jours de fête, surtout ceux qui ne sont pas encore assez riches pour posséder une maison de campagne sur le Bosphore, entre les palais d’été des beys et des pachas.

Kadi-Keuï (village de juges) est un petit bourg de la rive d’Asie qui fait face au Sérail, dans l’endroit où la mer de Marmara commence à s’étrangler pour former l’embouchure du Bosphore. Sur l’emplacement de Kadi-Keuï s’élevait autrefois la ville de Chaicédon ou Chalcédoine, bâtie par Archias, sous les Mégariens, vers la vingt-troisième olympiade, six cent quatre-vingt-cinq ans avant Jésus-Christ ; voilà déjà une antiquité respectable. Cependant, quelques auteurs attribuent la fondation de Chalcédoine à un fils du devin Chalchas, au retour de la guerre de Troie ; d’autres à des colons de Chalcis, en Eubée, qui valurent à la nouvelle cité le surnom de ville des Aveugles, pour avoir choisi cette place lorsqu’ils pouvaient prendre celle où s’étala plus tard Byzance. Ce reproche ne nous semble aujourd’hui guère mérité, car de Kadi-Keuï on a la plus admirable perspective du monde, et Constantinople déploie sur l’autre rive, à travers la gaze argentée de sa légère brume, la magnificence de ses dômes, de ses coupoles, de ses minarets, de ses masses de maisons peintes, entrecoupées de touffes d’arbres. — Quand on veut jouir du panorama de Cologne, il faut aller se loger à Deutz, de l’autre côté du Rhin ; pour bien voir Stamboul, il n’y a pas de meilleur moyen que de prendre une tasse de café sur le port de Kadi-Keuï.

Deux modes de transport se présentent pour faire cette petite traversée, d’abord le caïque, ensuite le bateau à vapeur, qui fume près du pont de bois de Galata. Comme le trajet est un peu long et le courant rapide, on préfère généralement le pyroscaphe. J’ai employé l’un et l’autre. Le dernier est plus amusant pour le voyageur, en ce qu’il lui présente réunis en un étroit espace une foule de types curieux qui semblent poser devant lui. La séparation des sexes est tellement entrée dans les mœurs, que le tillac des bateaux à vapeur est réservé aux femmes et forme une espèce de harem où se parquent les Turques. Les dames arméniennes et grecques, lorsqu’elles sont seules, prennent aussi cette place. Tout le pont est couvert de tabourets bas, sur lesquels on s’asseoit, les genoux au menton ; des garçons circulent portant des verres d’eau ou de raki, des chiboucks et des tasses de café, des bonbons ou de menues pâtisseries ; car à Constantinople on grignote toujours quelque chose, et les graves fonctionnaires s’arrêtent au coin d’une rue pour manger une tranche de baklava ou de pastèque lorsque la faim les prend.

À l’arrière du bateau se tenaient cinq ou six femmes musulmanes, sous la conduite d’une vieille et d’une négresse ; leurs yachmacks de mousseline assez transparente laissaient deviner des traits réguliers et purs, et dans l’interstice brillaient sauvagement de grands yeux noirs surmontés de sourcils épais rejoints par le surmeh ; le nez décrivait, sous ces linges, une courbe assez aquiline, et le menton, déprimé perpétuellement par les bandelettes, fuyait un peu en arrière : c’est le défaut des beautés turques ; lorsqu’elles sont dévoilées, l’enchâssement de leurs yeux, seule portion de leur visage exposée à l’air, est d’une teinte beaucoup plus brune que le reste de la peau, et leur fait comme un petit masque de hâle dont l’effet est de raviver singulièrement la nacre de la sclérotique.

Mais comment connaissez-vous ce détail ? va sans doute dire le lecteur, flairant quelque bonne fortune. — De la façon la moins don juanesque du monde : en errant par les cimetières, il m’est arrivé quelquefois de surprendre involontairement une femme rajustant son yachmack ou l’ayant laissé ouvert à cause de la chaleur, et se fiant à la solitude du lieu ; voilà tout.

Ces Turques, qui paraissaient appartenir à la classe aisée, avaient des feredgés de couleurs claires et fort propres, et leurs jambes, polies par les préparations du bain oriental, luisaient comme du marbre entre leurs caleçons de taffetas et leurs bottines de maroquin jaune. — Ces jambes étaient généralement fortes ; il ne faut pas chercher en Turquie la sveltesse d’extrémités de la race arabe. — Une de ces femmes allaitait un enfant et prenait plus de soin de couvrir son visage que sa gorge toute gonflée de lait et toute marbrée de veines bleues, que le nourrisson mordait de sa bouche rose avec le caprice nonchalant de l’appétit repu.

Près du groupe musulman s’étaient assises trois belles Grecques coiffées d’une façon charmante, selon la mode de leur nation ; une pointe de gaze bleue piquée de quelques étincelles de paillon leur couvrait le fond de la tête ; les cheveux, partagés en bandeaux ondés comme ceux des statues antiques, coulaient de chaque côté de leurs tempes, cerclés à leur séparation, comme par une féronière, par une énorme natte de cheveux formant diadème. — Cette natte n’est pas toujours vraie, et quelques vieilles matrones poussent l’insouciance jusqu’à la porter d’une autre couleur que celle de leurs cheveux naturels. Une bonne dame, placée non loin de ces beautés, étalait sur des bandeaux noirs mélangés de fils blancs une grosse tresse d’un blond roux qui n’avait pas la moindre prétention d’être enracinée dans son crâne.

Les anciens costumes disparaissent ; aussi les trois jeunes Grecques étaient-elles habillées à la française, mais leur coiffure et une veste de soie brodée, assez semblable aux caracos de nos élégantes, leur donnaient un air suffisamment pittoresque ; leurs traits purs et nettement découpés montraient que les types grecs, devenus classiques, n’étaient que de simples copies de la nature. L’homme ne peut rien imaginer, pas même un monstre. On retrouverait, sans beaucoup chercher, parmi les filles d’Éleusis et de Mégare, les modèles vivants de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Ces trois belles filles sur le pont de ce bateau à vapeur faisaient penser à la virginale triade des Grâces.

Pendant la traversée, tout le monde fumait, et mille spirales bleuâtres allaient se rejoindre à la noire vapeur du tuyau ; le bateau, très-chargé sur le pont et nullement lesté dans la cale, tanguait horriblement, et si le voyage eût duré un quart d’heure de plus, il y aurait eu des cas de mal de mer, bien que l’eau fût unie comme une glace.

Enfin le Bangor, c’est le nom de cet affreux sabot, se rangea contre la jetée de pierre, déplaçant une flottille de caïques, et nous mîmes pied à terre.

Ce que l’on pourrait appeler le port de Kadi-Keuï, si ce mot n’était trop ambitieux, est bordé de cafés turcs, arméniens et grecs, toujours remplis d’un monde bigarré. Les Pérotes et les Grecs boivent de grands verres d’eau blanchie de raki, l’absinthe locale ; les musulmans avaient à petites gorgées du café trouble ; Pérotes, Grecs et Turcs, font, sans dissidence, ronfler l’eau de rose dans la carafe de cristal des narguilhés, et le cri polyglotte « du feu ! » domine le sourd bourdonnement des conversations.

Rien n’est plus agréable que d’aspirer la vapeur du tombaki sur le divan extérieur d’un de ces cafés en voyant bleuir au loin devant soi, sur la rive d’Europe, les murailles crénelées du sérail, les maisons de Psammathia et les massives constructions du château des Sept Tours ; mais ce n’était pas pour jouir de ce spectacle que j’étais venu à Kadi-Keuï.

J’avais été invité à déjeuner par Ludovic, un Arménien chez qui j’avais acheté des pantoufles persanes, des blagues à tabac du Liban, des écharpes en soie de Brousse tramées d’or et d’argent, et quelques-unes de ces bimbeloteries orientales sans lesquelles un voyageur venant de Constantinople n’est pas bien venu à Paris. Ludovic possède une des plus belles boutiques de curiosités du bazar dont j’ai parlé tout au long en ses lieu et place, et il s’est fait à Kadi-Keuï une charmante habitation. Comme les marchands de la Cité, les marchands de Constantinople viennent passer la journée à leur magasin et s’en retournent chaque soir dans quelque villa ou cottage vivre de la vie de famille, laissant toute idée de négoce sur le seuil.

Je suivis jusqu’au bout la grande rue de Kadi-Keuï, d’après les indications qu’on m’avait données ; elle est assez pittoresque avec ses maisons peintes, ses cabinets saillants, ses étages qui surplombent, ses moucharabys à grillages serrés et ses habitations plus modernes où se font sentir des velléités de goût anglais ou italien. — Quelques façades blanches interrompent çà et là le bariolage arménien et turc et ne produisent pas un trop mauvais effet. — Sur le pas des portes ouvertes étaient assises ou groupées de belles jeunes femmes que le regard ne faisait pas fuir : des talikas roulaient cahotés par le pavé pierreux et contenant des familles en partie de campagne ; des cavaliers turcs passaient sur leurs chevaux barbes, suivis d’un domestique à pied et la main posée sur la croupe de la monture de leur maître ; des popes, vêtus d’une robe violette semblable à celle de nos professeurs de collége et coiffés d’un mortier de juge d’où pend un long voile de gaze noire, marchaient d’un pas grave en caressant leurs barbes frisées ; l’animation régnait partout.

La grande rue franchie, les maisons s’espacent, s’entourant de jardins plus vastes. On suit de longs murs blancs ou des clôtures de planches, au-dessus desquels se projettent par masses les feuilles épaisses du figuier ou par guirlandes les folles brindilles de la vigne.

Au bout de quelques minutes de marche, j’aperçus une porte blanche à filets bleus : c’était la maison du Ludovic ; j’entrai, et je fus reçu par une charmante femme aux grands yeux noirs, à l’ovale allongé et portant sur son jeune visage les traits typiques de la race arménienne, une des plus belles du monde, et que je préférerais peut-être à la grecque, si la courbe du nez ne devenait trop aquiline avec l’âge.

Madame Ludovic ne parlait que sa langue maternelle, et la conversation entre nous s’arrêta naturellement après les premiers saluts ; je ne sais rien de plus contrariant qu’une pareille situation, bien simple pourtant. Je me trouvai le plus grand sot du monde de ne pas savoir l’arménien ; et cependant on peut, sans avoir eu une éducation négligée, ignorer cet idiome. Je me reprochai de n’avoir pas fait, comme lord Byron, des études préalables au couvent des lazaristes de Venise ; mais, en conscience, je ne pouvais prévoir que je déjeunerais un matin à Kadi-Keuï avec une jolie Arménienne ne soupçonnant ni le français, ni l’italien, ni l’espagnol, seules langues que je comprenne. Par un délicat mouvement féminin, madame Ludovic, pour couper court à notre embarras réciproque, me conduisit dans une salle basse où se jouaient sur une natte ses deux beaux enfants. — En vérité, maintenant que les relations entre les peuples les plus divers sont si faciles et si promptes, on devrait bien adopter une langue commune, universelle, catholique, le français ou l’anglais, par exemple, dans laquelle on pût s’entendre, car il est honteux que deux êtres humains se trouvent, vis-à-vis l’un de l’autre, réduits à l’état de sourds-muets. — L’antique malédiction de Babel doit être révoquée dans le monde de la civilisation.

L’arrivée de Ludovic, qui parle très-couramment le français, me rendit l’usage de ma langue, et, avant le déjeuner, il me fit visiter sa maison : on ne saurait imaginer rien de plus frais et de plus coquettement simple ; les parois et les plafonds des chambres, formés de panneaux, de boiseries, étaient peints de couleurs claires, lilas, bleu-de-ciel, jaune paille, chamois, rechampies de filets blancs ; de fines nattes de sparterie des Indes, remplacées en hiver par de moelleux tapis d’Ispahan et de Smyrne, recouvraient les planchers ; des divans de vieilles étoffes turques, aux dessins originaux et bizarres, relevés çà et là de fils d’or et d’argent, des carreaux en cuir de Maroc, tentaient la paresse dans tous les coins. Un râtelier de pipes aux tuyaux de cerisier et de jasmin, aux énormes bouquins d’ambre, aux lulés d’argile rose, émaillée et dorée, des pots en porcelaine de Chine pleins d’un tabac blond et soyeux, promettaient au fumeur les délices du kief ; quelques-unes de ces petites tables incrustées de nacre, basses comme des tabourets, qui servent à poser les plateaux de confitures et de sorbets, complétaient l’ameublement.

Comme il faisait très-chaud, nous déjeunâmes en plein air sous une sorte de portique faisant face au jardin, planté de vignes, de figuiers et de citrouilles. Notre repas se composait, de poissons frits dans l’huile d’une espèce particulière qu’on appelle scorpions à Constantinople, de côtelettes de mouton, de concombres farcis de viande hachée, de petits gâteaux au miel, de raisins et de fruits, le tout arrosé de deux sortes de vins grecs, l’un doux avec un léger goût muscat, l’autre rendu amer par une infusion de pommes de pin, — souvenir de l’antiquité, — et ressemblant assez au vermout de Turin.

Les plats étaient apportés par une petite servante de treize à quatorze ans, qui, dans son empressement, faisait claquer, sur la mosaïque de cailloux dont la cour était pavée, les semelles de bois passées à ses pieds nus. Elle les allait prendre sur le fourneau où les cuisinait un gros Arménien ventru à face rubiconde, à nez de perroquet, qui avait, en son genre, un grand talent ; car je n’ai rien mangé de meilleur que les concombres farcis apprêtés par ce Carême asiatique, à qui j’exprime ici la satisfaction d’un estomac reconnaissant. Comme les jouissances culinaires sont rares en Turquie, il est bon de les noter.

Le repas fini, nous allâmes prendre le café et fumer une pipe sous les grands arbres qui bordent pittoresquement la côte escarpée de la baie ; des musiciens miaulaient je ne sais quelle complainte avec ces intonations gutturales, ces cadences bizarres, ces nasillements mélancoliques dont on a d’abord envie de rire, et qui finissent par vous mettre sous le charme lorsque vous les écoutez longtemps ; l’orchestre se composait d’un rebeb, d’une flûte de derviche et d’un tarabouk. — Le joueur de rebeb, gros Turc à cou de taureau, dodelinait de la tête avec un air de satisfaction inexprimable, comme enivré de sa propre musique ; entre ses deux acolytes maigres, il avait l’air d’un poussah entre deux magots.

Quand nous eûmes suffisamment entendu la chanson des janissaires et la légende de Scander-Berg, la fantaisie nous prit d’assister à la représentation que les bouffons arméniens et turcs donnaient à Moda-Bournou, tout près de Kadi-Keuï.

— J’ai, à mon retour d’Orient, donné, dans un feuilleton de théâtre, l’analyse de la farce du Franc et du Hammal, dont je n’espère pas que les lecteurs de la Presse aient gardé souvenir. — Cette fois, il s’agissait d’une beauté mystérieuse, d’une princesse Boudroulboudour quelconque, dont les charmes voilés, mais trahis par l’indiscrétion des suivantes, faisaient de grands ravages parmi les populations. — Le théâtre primitif se passe aisément de décors, l’imagination naïve des spectateurs y supplée. Thespis jouait sur une charrette, avec de la lie pour fard ; les grands drames historiques de Shakspeare n’exigeaient d’autre mise en scène qu’un poteau portant tour à tour cette inscription : Château, — Forêt, — Salon, — Champ de bataille, selon le site. À Moda-Bournou, le théâtre était une espèce d’aire de terre battue, ombragée par des arbres, et circonscrite par les tapis des spectateurs assis à l’orientale, et le hangar à claire-voie où se tenaient les femmes. Ni coulisses, ni toile de fond, ni rampe dans cette représentation sub Jove crudo.

Une barraque en toile, assez semblable à celle où Guignol fait se débattre Polichinelle avec le chat et le commissaire, figurait le harem pour les esprits complaisants. Un jeune drôle, embéguiné du yachmack, et tout entortillé de voiles comme une femme turque, vint s’y enfermer en affectant des poses languissantes, des dandinements lascifs et cette démarche d’oie qu’ont les musulmanes obèses, empêtrées dans leurs larges bottes jaunes, ou chancelant sur leurs patins. Cette entrée fit beaucoup rire, et avec justice, car l’imitation était comiquement parfaite.

Quand la belle eut pris place dans son réduit, les soupirants arrivèrent en foule gratter de la guzla sous la fenêtre par laquelle sa tête se penchait quelquefois, laissant voir deux grands sourcils fortement charbonnés et deux plaques violentes de rouge sous les yeux : les esclaves de la maison, armés de gourdins, faisaient de fréquentes sorties, et rossaient les amoureux à la grande jubilation de l’assemblée.

Ce n’était pas la femme qui répondait aux amants, mais un petit vieux tout momifié, tout ridé, tout cassé, la figure encadrée par une courte barbe blanche que je ne saurais mieux comparer qu’à ces bonshommes de terre cuite coloriée, représentant des yoghis ou des fakirs, qu’on voit souvent aux vitrines des marchands de curiosité sur le quai Voltaire. Ce grotesque sexagénaire, tapi derrière la baraque, chantait en fausset, à des hauteurs impossibles, des airs chevrotants destinés à contrefaire la voix de femme.

À ces glapissements aigus, les amoureux se pâmaient d’aise et croyaient entendre la musique du paradis ; ils faisaient, par l’intermédiaire de la jeune femme, qui riait sous son voile, les déclarations les plus passionnées et les offres les plus extravagantes à cet atroce barbon ; le public, dans la confidence de l’erreur, se tordait de rire au contraste des paroles et de la personne à qui elles s’adressaient. Le turc, au dire de ceux qui le savent, prête plus qu’aucune autre langue aux calembours et aux équivoques ; une légère différence d’intuition suffit pour changer le sens d’un mot et le détourner au bouffon et à l’obscène, et c’est une ressource dont les comédiens ne se font pas faute, non plus que les montreurs de Karagheuz.

Deux ou trois des amoureux rebutés perdent le peu qu’ils avaient de cervelle et restent frappés chacun d’un tic particulier : l’un avance et retire perpétuellement la tête comme ces oiseaux de bois que fait mouvoir une boule pendue au bout d’un fil ; l’autre, à toutes les questions qu’on lui pose, répond par une cabriole et un imperturbable bim boum, bim boum, paf ; un troisième porte une lanterne accrochée au bout d’une baguette de fer rivée à son turban et fait intervenir son fallot dans toutes les situations où l’on n’en a que faire, ce qui amène des gourmades, des volées de coups de bâton, des décoiffements et des chutes les quatre fers en l’air dont les Funambules seraient jaloux.

Enfin paraît le tchelebi, l’Almaviva, le ténor, le vainqueur, celui qui n’a qu’à se montrer pour triompher de toutes les belles ; il donne aux prétendants une raclée générale ; Koutchouk-Hanem, Nourmahal ou Miri-Mah (j’ignore le nom de la beauté enfermée dans la tour), rougit, se trouble, entr’ouvre un peu son voile et répond, cette fois elle-même, avec une bonne grosse voix de garçon enrouée par la mue de la puberté ; les instruments font rage ; de jeunes Grecs costumés en femme s’avancent et contrefont les mouvements lascifs des ghawasies et des bayadères, pour représenter les réjouissances nuptiales. — C’est du moins ce que j’ai cru comprendre, d’après les gestes des acteurs et la structure extérieure de l’action. Peut-être me suis-je aussi complètement trompé que l’amateur entendant une symphonie pastorale qu’il prenait pour l’oratorio de la Passion, et qui plaçait le soupir de Jésus mourant à l’endroit où le compositeur avait voulu rendre le chant de caille dans les blés.