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Contes (Louÿs)/10

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Slatkine reprints (p. 163-177).

L’IN-PLANO

Conte de Pâques

I


Quand la grande porte se fut refermée avec le claquement de sa forte serrure, la petite Cile ne sut pas d’abord si elle devait rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de la solitude.

Depuis douze ans, c’est-à-dire depuis le jour de sa naissance, on ne l’avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec elle-même. Le soir elle s’endormait dans la chambre de sa mère, qui ne voulait pas la quitter la nuit ; le matin, elle travaillait sous le regard de sa jeune gouvernante ; l’après-midi, elle devenait le centre charmant et l’objet aimé de toute la famille. Dix personnes autour d’elle ne l’étonnaient point ; mais elle ne connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.

Et cependant elle était seule, tout à fait seule, pour deux longues heures encore, elle n’en pouvait pas douter.

Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied. La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en province, où les avait appelés l’enterrement d’un parent. Le chef et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils en avaient le droit tous les dimanches. Mlle Cile était donc restée sous la garde unique, et peut-être un peu jeune, de sa gouvernante madrilène, qui lui apprenait l’espagnol.

Malheureusement, Señorita (comme l’appelait sa petite élève) semblait avoir ses raisons d’aller se promener, elle aussi. Elle était, ce jour-là, inconcevablement distraite et nerveuse, prête à pleurer. Cile l’aimait bien, et s’enquit de sa peine. Alors, brusquement, Señorita lui dit qu’elle allait sortir, qu’elle ne pouvait pas l’emmener, que dans deux heures, sans faute, elle serait de retour ; mais que pour rien au monde il ne fallait le dire à madame, et que Cile lui prouverait sa tendre affection en restant plus sage encore, toute seule, qu’elle ne l’aurait été devant sa maîtresse.

Cile promit, sans savoir ce qu’elle promettait puisque la solitude et elle ne s’étaient jamais rencontrées. Señorita piqua une grande épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille immobile, et les deux portes s’étaient refermées avant que Cile eût rien compris à ce qui venait de lui arriver.

Mélancolique, elle s’assit doucement sur la chaise qui se trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir.

Tout le monde l’avait abandonnée.

Ainsi, des cent personnes qui l’aimaient tant et le lui répétaient sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante, oncles, tantes, cousines, amies, pas une âme n’était restée là pour avoir l’honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait donc « ailleurs », et comment expliquer cela ? Cile n’avait jamais prévu la détresse d’une situation pareille.

Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre, et de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l’intimidait pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Cile observa que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la nuit, et rien n’est plus mystérieux que certains bouleversements des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière. Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme soudain des choses autour d’elle, Cile tremblait comme sous une éclipse.

Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus facile : « Retour du théâtre », et elle voulut jouer. Mais l’éclat du premier accord la fit sauter de son tabouret par terre, tant il se répercuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de ne pas continuer.

Toujours à petits pas, elle courut vers la fenêtre : la grande cour pavée, les doubles communs, les hautes portes closes de la remise et de l’écurie composaient comme d’habitude le décor trop connu et toujours désert de ses contemplations pensives. Même la niche du chien prenait un aspect de maison vide, depuis le départ pour la chasse. Cile souffla sur la vitre lisse, et doucement écrivit dans la buée blanchâtre : « Je m’ennuie. »


Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, illumina sa petite cervelle.

L’hôtel n’avait que trois étages, et tout le troisième était occupé par une vaste bibliothèque, interdite à la jeune Cile. En vérité, elle n’imaginait rien de tout à fait inaccessible que deux régions supérieures : d’abord cette bibliothèque, et, ensuite, le firmament. Qui l’empêchait d’explorer, pendant son heure d’indépendance, la première et la plus tentante des zones qu’elle ne connaissait point ? Qui l’empêchait ? Sa conscience ? Non. Cile avait beaucoup de conscience, mais seulement à l’égard des fautes ou des péchés dont elle comprenait la noirceur. Au troisième étage comme au premier elle était bien résolue à ne rien faire de condamnable. Elle y serait sage, ne casserait rien, marcherait sur la pointe du pied, ne laisserait aucune trace de sa visite secrète…

Un peu tremblante, elle monta.

Chaque marche nouvelle, où ses pantoufles roses n’avaient jamais posé leur semelle flexible, l’effrayait à la fois et l’intéressait comme une bande de terrain vierge dans un voyage de découvertes. Il y en eut vingt-huit jusqu’au sommet. Lorsqu’elle eut atteint la rampe horizontale, Cile se pencha tout émue avec le sentiment de fouler la cime du monde.

Sur le palier, la double porte était restée entr’ouverte. Poussée par l’enfant craintive, elle tourna majestueusement dans l’ombre, telle la porte du Mystère, — et Cile entra, sur la pointe du pied.


II


Cette bibliothèque s’allongeait en forme de cathédrale, très haute, très profonde et très sombre, avec des vitraux au-dessus des rayons. Des multitudes de livres bruns (Cile pensa : plus de dix millions de livres) couvraient les murs à droite et à gauche, et même au fond, dans le lointain. Cile aimait beaucoup les livres. Comme on devait s’amuser avec tant d’histoires ! Sans doute, elle pouvait bien se donner la permission d’en lire un peu. D’abord on ne le saurait pas. Et puis, cela ne faisait de mal à personne. Pourquoi le lui défendait-on ?

Seulement, l’embarras était grand de choisir un volume entre dix millions. Lequel prendre ? Le plus beau. Et le plus beau, c’était le plus grand. Il se trouva que justement devant elle, tout en bas du plus haut meuble, se dressait le dos noir et or d’un in-plano gigantesque.


Oh ! celui-là, par exemple, ce n’était pas un livre, bien sûr. On ne faisait pas de livres pareils.

Cile se rappela qu’on lui avait donné, autrefois, comme cadeau de Noël, un grand jeu enfermé dans une boîte en forme de reliure.

— Si c’était un jeu ? se dit-elle.

Et elle se pencha pour lire le titre.

En majuscules dorées, le titre se lisait :


HAGIOGRAPH.
HISPANOR.

Les connaissances bibliographiques et latines de la lectrice étaient encore trop élémentaires pour qu’elle sût compléter la phrase sous sa forme véritable : Hagiographorum hispanorum opera selectissima.

Elle mit un doigt dans sa bouche, et se dit, après réflexion :

— Un hagiographe Hispanor… ça doit être un jeu mécanique.


Ceci décidé, sa résolution fut prise. Elle saisit avec les deux mains l’énorme in-plano presque aussi grand qu’elle, le tira, fit un effort qui tendit ses reins en arrière… Le volume, arraché de sa place éternelle, glissa, bascula, oscilla et retomba tout debout, sur la tranche.

Cile respira largement, fière de sa force, et plus encore de son audace ; mais elle ne se hasarda point à transporter une si lourde charge. Toujours avec les deux mains, elle fit tourner le premier plat sur ses gonds comme une perte sourde, et elle recula de quelques pas.


L’obscurité augmentait autour d’elle. Le jour baissait, baissait rapidement. Un long rayon, descendu d’un vitrail bleuâtre, frappait le frontispice noir du livre qu’elle venait d’ouvrir.

Une sainte espagnole y était gravée en costume de carmélite devant un paysage vaguement africain. Elle tenait un fouet d’une main, et de l’autre un grand cœur qui dégouttait de sang.

Cile, effrayée, recula encore.

Bientôt, il n’y eut plus rien d’éclairé dans la vaste salle, que le fantôme triste et pâle de la Sainte ; mais plus les alentours s’obscurcissaient de noir, plus elle-même s’illuminait de blanc.

Elle paraissait grandir, bouger, remuer les yeux.

Un souffle d’air venait du paysage animer les plis de ses vêtements.

Elle penchait la tête.

Elle parla enfin :

— Cécile…

La pauvre petite, presque morte d’effroi, tomba sur les genoux.

— Madame… dit-elle.

Puis, se reprenant comme une enfant sage, et pensant, à propos, qu’il fallait dire « ma sœur » à toutes les religieuses, elle murmura poliment :

— Ma Sainte…

L’apparition répondit :

— Ne crains pas.

— Oh ! je n’ai pas peur, dit Cile, toute blanche, mais je suis bien intimidée… Pardonnez-moi, ma Sainte.

Tout en parlant, elle considérait le costume flottant de l’Immortelle, la tunique brune, le scapulaire, les pieds nus dans les sandales, et, par-dessus toute la stature, le vaste manteau blanc comme une lumière.

— Viens plus près, dit la Sainte, plus près. Que puis-je pour toi ? As-tu quelque chose à me dire, ou plutôt, à me demander ?

Cile s’enhardit :

— Plutôt à vous demander, ma Sainte. Il y a tant de choses que je voudrais savoir ! Et vous devez savoir tout, puisque vous venez du ciel.

— Eh bien, je te permets de me poser trois questions. Trois, pas une de plus. Je t’écoute. Et je te répondrai, mon enfant.


Tout de suite, l’enfant posa la première :

— Pourquoi me défend-on de venir ici ?

La Sainte lentement répondit :

— Parce que les poutres, et les planches, et les feuilles, et les gravures de toute cette bibliothèque sont le tronc et les branches et les feuilles et les fleurs de l’Arbre de la Science du Bien et du Mal.

— La Science du Bien et du Mal, répéta l’enfant. Qu’est-ce que c’est ?

— C’est la connaissance de la Vie.

— La Vie… répéta-t-elle encore. Oh ! qu’est-ce que sera ma vie ?

La Sainte frissonna imperceptiblement.

— Ce serait ta dernière question, petite Cile, réfléchis bien ! N’aimerais-tu pas mieux m’en poser une autre ?

Mais la petite, peu à peu rassurée, insistait :

— Non ! non ! c’est tout ce que je veux savoir.

— Si je te réponds, tu regretteras de m’avoir interrogée.

Cile hésita, pâlit de nouveau, et reprit d’une voix très douce :

— Ma Sainte, répondez-moi, vous me l’avez promis.


Alors l’apparition éleva vers le ciel sa main qui tenait un grand cœur de pourpre, et les gouttes de sang se mirent à tomber, d’abord une à une, comme des larmes, puis par ruisseaux, comme des sanglots.

— Je pourrais, dit-elle sourdement, ouvrir le livre de ta vie, savoir comment… de quel côté… sous quelle forme… et les circonstances… À quoi bon ? Toutes les vies humaines sont nivelées sous le même rouleau et, quelle que soit ta vie, elle sera la Vie… Écoute-moi bien, ma pauvre enfant. Tu vis d’illusion et d’espoirs : ton illusion s’évanouira ; tous tes espoirs seront fauchés ; jamais ! jamais tu n’obtiendras ni de conserver ce que tu chéris, ni de posséder ce que tu désires, ni de réaliser ce que tu rêves. Tu poursuivras le bonheur d’une poursuite insensée ; tu le verras partout à portée de la main, et toujours ta main retombera sur le vide, tes genoux sur la terre, et ton front sur tes genoux avec tant de sanglots que tu te croiras mourir… Tu mourras cent fois avec tes cent rêves ; ton dernier jour n’est pas le plus noir de ceux qui te restent à vivre.


Un flot de sang ruissela du cœur suspendu.


— Écoute-moi bien… Tu aimeras. Un sentiment nouveau, étrange, inexprimablement lumineux et tendre envahira ton âme crédule, qui le prendra pour le bonheur, et plus il t’aura promis d’allégresse, plus il flagellera ton corps et ton esprit avec son triple fouet d’horreur, de désespoir et de dégoût. Quel que soit ton amour, il mourra dans les larmes et tes douleurs seront telles que tu ne peux pas les imaginer…

Le cœur se gonfla plusieurs fois à toute violence. Le sang rouge en ruisselait toujours.

— Écoute-moi encore… Tu seras mère. Ah ! cette fois tu croiras vraiment avoir trouvé le chemin de la vie bienheureuse. Ton enfant ! ton enfant ! comme tu le désireras ! Quel avenir enchanté tu rêveras pour toi-même et pour lui dans tes bras ! Mais du jour où Dieu te l’aura promis, tes larmes ne cesseront plus de couler sur tes joues. Douleurs horribles pour l’obtenir, efforts et peines de tous les jours pour le conserver à la vie, terreur s’il est malade, déchirement inguérissable si Dieu te le reprend comme il te l’a donné. Alors tu connaîtras que le malheur monte comme une marée à l’assaut de la vie humaine, et sans cesse, d’année en année, grossit ses vagues de sanglots.


Le cœur s’élargissait tel qu’un soleil du soir. On ne voyait presque plus sa forme, car le sang débordait tout autour de lui.


— Enfin, reprit la Sainte, fais le compte aujourd’hui de tous ceux que tu aimes et sache que pas un d’eux ne sera près de ton chevet le jour où, vieille femme et presque une étrangère dans un monde nouveau, tu mourras, affreusement seule. Tu verras, l’un après l’autre, tes quatre grands-parents si bons et tant aimés disparaître des lieux où tu les embrassais. Tu verras ta mère expirer, peut-être après une agonie dont tu frissonneras pour toujours. Tu mettras ton père mort dans un cercueil de chêne, entre deux couches de sciure de bois pour que sa pourriture ne filtre pas à terre, par les fentes de la caisse reclouée sur son front…

— Ah !!!

Cile, au dernier degré de l’épouvante, criait, pleurait, tendait les mains.

— Non… non… ma Sainte… non… ne me dites pas…

Elle se jeta en suppliant dans les plis du manteau de lumière ; mais, à travers la vision impondérable, elle toucha l’énorme in-plano toujours debout sur sa tranche… Le volume chancela en arrière, s’abattit de toute sa hauteur et son bruit formidable tonna dans la voûte retentissante, pendant qu’au sein du nuage de poussière bleuâtre s’effaçait et fuyait sainte Thérèse de Jésus.


Au même instant la porte s’ouvrait… Brusquement quatorze jets de foudre enflammèrent le lustre électrique, et Cile entendit la voix de son père crier sur un ton de fureur qu’elle ne lui avait jamais connu :

— Cécile ! méchante enfant ! c’est ici que je te trouve !

Ah ! la pauvre petite n’était guère en état de répondre. Elle écouta la colère paternelle avec une espèce d’égarement ; elle vit dans cet éclat de voix le commencement des malheurs de la vie, et dans une explosion de larmes elle se coucha sur le plancher.


III


— Je veux mourir tout de suite, tout de suite, je veux mourir tout de suite… répétait-elle. Le père inquiet, s’approcha, la releva, la prit sur ses genoux, l’interrogea. Que s’était-il passé ? qu’est-ce que tout cela signifiait ? Pourquoi était-elle entrée là ? et pourquoi ces cris de désespoir ? Mais Cile ne voulait pas répondre. Cile ne voulait plus que mourir.

Elle sanglota pendant une heure sans pouvoir expliquer sa peine. Elle pleurait, la tête perdue sur l’épaule de son père, qui la berçait un peu. Et tout à coup elle raconta ce que lui avait dit la Sainte, avec une petite voix blanche, monotone et désespérée comme en ont les personnes mourantes qui prononcent leurs dernières paroles.

Son père l’écoutait parler. Il ne voulait montrer qu’une émotion souriante ; mais, malgré les efforts de toute sa volonté, il ne put s’empêcher d’avoir les yeux en larmes et resta plus pâle que la petite lorsqu’elle eut achevé son récit…

Alors il l’embrassa de plus près. Ses deux larges mains affectueuses enveloppèrent des deux côtés la petite tête blonde inondée de pleurs, et il lui dit avec une extrême tendresse :

— Mon enfant… mon petit… console-toi… Tu as été punie, tu le vois, parce que tu m’avais désobéi. Voilà ce qui arrive aux petites filles qui vont dans les bibliothèques. Elles lisent sur la vie certaines choses qu’elles n’ont pas besoin de savoir…

Il reprit après une hésitation :

— … et qui ne sont pas vraies.

Cile leva ses yeux d’enfant grave :

— Pas vraies ?… Comment, pas vraies ?… Ce que m’a dit la Sainte n’est pas vrai ?

— La Sainte a voulu t’effrayer, pour ta pénitence, ma chérie ; mais la vie est tout le contraire du tableau qu’elle t’en a fait. La vie est belle… La vie est douce… La vie est bonne… Tout est bonheur.

Et, de nouveau, il s’efforça de sourire.

L’enfant le regarda longtemps… puis elle le serra de toute sa force, en tremblant de la tête aux pieds.