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Contes (Louÿs)/11

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Slatkine reprints (p. 179-188).

LA NUIT DE PRINTEMPS


Assise dans son manteau léger, derrière la porte du jardin, Néphélis parée attendait.

La nuit sous les arbres était si profonde, que les yeux ne voyaient pas là main et que seule la senteur des feuilles révélait leur présence obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachés, les ramures invisibles. Le silence de la terre était pur comme le noir de l’ombre. Néphélis immobile se tenait les doigts unis sous le genou et la tête droite.

Elle ne voulait pas bouger. En épouse inaccoutumée aux artifices des séductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant bien qu’elle était venue trop tôt, elle attendait avec patience, satisfaite d’être là, enivrée d’espoir.

Doucement, un doigt frappa la porte au dehors.

— Déjà.

Sans bruit, elle ôta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses gonds huilés. Elle entendit un pas sur la grève, mais ne vit rien, que la nuit noire.

— Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis là. Je te précède, viens vite, j’ai peur des esclaves et qu’on ne nous épie. Suis-moi. Au sortir des fourrés, tu verras un peu mon ombre.

Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient à peine sur le sable ou la mosaïque. Une branche qu’elle effleura la fit frémir ; ce ne fut qu’un bruissement furtif entre deux vastes silences, et les fleurs remuées secouèrent leur parfum.

La première, elle entra dans la chambre, courut jusqu’à la niche où elle avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l’étouffer et dès qu’elle eut un peu de lumière, elle se retourna :

— Dieux ! fit-elle. Dieux ! Dieux ! Dieux ! ce n’est pas lui !


L’homme s’était avancé jusqu’au milieu de la pièce. Elle recula vers le mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournées errèrent sur la paroi.

— Qui es-tu ?

— Je ne suis pas lui, tu viens de le dire. N’es-tu pas assez renseignée ? Il y a lui, n’est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je suis le reste, l’humanité, la foule, ce dont on ne veut pas.

Néphélis le regardait, presque défaillante. C’était un homme osseux, hirsute et barbu, et d’autant plus barbu qu’il était maigre. Sa tête semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient à sa mâchoire supérieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce détail était horrible. Son cou étroit sortait d’un manteau de bonne laine, assez malpropre et bizarrement drapé. Ses jambes paraissaient plus courtes que le torse. Il n’était ni grand ni petit, mais la lampe posée sur le sol doublait son corps d’une ombre immense, dont la moitié couvrait la muraille et l’autre le plafond.

Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les aisselles.

— Ha ! dit-il, le lit parfumé ! des pétales de roses ! une amphore de vin frais ! On attendait quelqu’un, si l’on ne m’attendait pas ! Quand le mari fait la guerre, la femme fait la débauche… Ha ! ha ! des couronnes fleuries !… Mais je sens une odeur de myrrhe qui est à donner la nausée… Et cette lampe qui a fumé noir… Cela sent la prostitution chez toi, m’entends-tu ?… Holà ! quitte ta robe et fais ton métier ! Voilà une drachme.

Lancée à travers la chambre, la pièce d’argent frappa Néphélis au ventre. Elle étouffa un cri.

— Misérable ! dit-elle d’une voix blanche. Tu sauras ce qu’il en coûte de me parler ainsi. Oui, j’ai un mari, et j’ai un amant ; mais la porte du jardin s’est rouverte, mon amant est là, dans l’allée, il vient, il approche, et s’il te trouve ici, tu seras tué comme un ver.

— Il me tuera ? fit l’inconnu. Qu’est-ce que cela me fait ? Je suis mort depuis cent ans. Tu me demandais mon nom ? Je suis le roi d’Égypte, embaumé.

Néphélis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le long froid de la peur…

— Je suis perdue, se dit-elle. C’est un fou.


L’homme, la voyant pâlir, reprit en souriant :

— Ne crie pas, belle amie, où je te tue toi-même ; et pour toi qui n’es pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien. Regarde ma chair de momie.

D’un mouvement brusque, il détacha tous ses vêtements, et se dressa nu.

— Tu disais tout à l’heure que la porte s’était rouverte. C’est impossible. La barre est mise. Personne n’est dans le jardin, personne dans l’allée. Fais ton métier, ma fille, je t’ai donné une drachme. Et ne crie pas, ou, par Dzeus ! Je te tue immédiatement.

La mort, Néphélis l’eût acceptée en cet instant. Son effroi dépassait de beaucoup celui qu’éveille chez les mourants la vision de l’éternel Léthé… Mais la mort par cet homme, oh ! c’était pire que tout !

Elle ne cria pas.

Dans un effort de tout son être, et se souvenant qu’il ne fallait pas contrarier les insensés, elle exhala quelques phrases, à peine articulées par sa langue sèche et froide :

— Oui, tu es le roi d’Égypte… tu es couvert de bandelettes… Mais il n’est pas digne de toi, seigneur, de t’arrêter chez ta servante… Veux-tu que je te montre la route ?… Tes reines, plus belles que des femmes, chantent aux portes du jardin.

Le fou bondit :

— Roi ! roi ! billevesée ! Roi ! Qui a dit que j’étais roi ? Est-ce que je ressemble à un homme ? Ne voit-on pas que je suis dieu ? Et comment serais-je entré ici, pauvre sotte, si je n’étais pas dieu ? La porte est fermée, je te l’ai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas entré par la porte. Je suis l’émanation de cette amphore noire. Je suis Bakkhos ! Bakkhos ! Bakkhos !

Il campa sur sa tête la couronne de roses et se mit à danser avec frénésie.

Insensiblement, Néphélis se glissait le long de la muraille, essayait de gagner l’endroit où elle pourrait s’enfuir. Le fou ne la voyait plus, il tournait sur lui-même en s’étourdissant dans l’ivresse de sa bacchanale ; mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main osseuse qui s’abattait sur son épaule. Pour la première fois il la touchait. Elle recula de nouveau jusqu’au fond de la chambre.

— Hé ! dit-il en s’arrêtant. Ta peau est fraîche, ma fille. Comment n’es-tu pas encore dévêtue ? Quitte ta robe ! Je t’ai payée.

Il marcha vers elle, et de la robe lâche et fine il dégagea un sein.

Néphélis s’acculait au mur. Elle voulait parler, mais pas un mot ne sortait du tremblement de ses lèvres épouvantées… Le fou prit en ses doigts l’admirable sein, et pressa : quelques minces fusées de lait jaillirent.

À cette vue, il pâlit. Sa voix s’altéra et devint celle d’un petit enfant.

— Maman ! s’écria-t-il. Maman ! Pourquoi depuis cent ans ne m’as-tu pas nourri ? Que t’ai-je fait pour que tu donnes ton sein à un autre, à un autre que tu attends dans un lit de roses et d’aromates ? Est-ce parce que je n’ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche ? Maman ! pourquoi m’as-tu quitté ?

Et, paralysant des deux mains les bras de Néphélis éperdue, il jeta ses lèvres sur le mamelon, il suça comme un altéré.

Un sursaut d’horreur souleva la poitrine de la jeune femme :

— Monstre ! c’est à mon enfant, ce lait que tu bois !

Elle se dégagea et prit l’homme à la gorge ; mais, en un instant, elle fut domptée.

— Hé ! hé ! dit-il. Je t’avais prévenue qu’on ne pouvait pas tuer un mort. Au contraire tu vas voir comme il est facile de faire mourir une femme vivante… Ha ! ha ! Non ! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C’est un jeu, c’est une fête. Donne-moi ton bandeau.

Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure qui tomba silencieusement, et saisissant en arrière les deux poignets de Néphélis, il les garrotta fortement sur les reins.

La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu crier, mais un dernier espoir la soutenait… La porte du jardin n’était pas bien fermée… Il allait venir, l’amant, le sauveur ; il la délivrerait… Ah ! comme elle l’attendait ! Dans quel élan désespéré toutes les énergies de son désir faisaient-elles effort vers lui !

Cependant le fou avait dénoué la ceinture et détaché sur l’épaule droite l’agrafe de la boucle d’argent. Le vêtement s’affaissa. En vain, Néphélis serrait les genoux. L’homme arracha la robe, et empoignant l’infortunée par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit où elle tomba en gémissant.

Une bouffée de parfums monta de la couche remuée.

— Ah ! cette odeur de myrrhe ! dit encore le fou. Ta loge est empestée, fille de joie ! Ha ! chasse la myrrhe ! À bas ! à bas !… Je suis Psammétique, fils du Soleil. La myrrhe est l’odeur de la Nuit. Je suis le Roi vainqueur, le Très-Haut, le Roi ! le Roi ! La myrrhe est l’odeur des bouges… Chasse la myrrhe, fille de la Nuit ! Par les cornes d’Hathor et par la gueule de Pascht ! à bas ! à bas ! à bas ! à bas !


Il s’affaissa, la tête renversée.

Néphélis, blottie à l’extrémité de la couche, le regardait avec des yeux immenses.

Un grand calme suivit. L’homme s’était tu. Au dehors, la même paix nocturne planait sur le jardin désert. Il ne viendrait donc pas ! Dieux ! peut-être il était venu, il avait frappé, il n’avait pas franchi la porte, il était parti… parti… Une angoisse atroce étreignit la poitrine de Néphélis.

Et le fou s’était relevé.

— Tu es belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme ? Tu n’étais pas ainsi du temps que j’étais roi. Tes cheveux blonds sont devenus noirs. Tes flancs étroits se sont élargis… Et tes jambes… Oh ! que tes jambes sont grandes !… Ouvre-les !…


De plus près encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de marbre où il y avait des fioles de parfums.

— Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille, je suis un vieux… Je suis mort depuis cent ans ! Ne te détourne pas d’une momie. Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein, ô mère !

Il avança ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une secousse nerveuse l’ébranla tout entier, des pieds à la tête. Il sauta sur le lit, par-dessus la jeune femme, et retomba de l’autre côté.

— Aaaah !

Enfin elle avait crié ! un cri long comme une agonie, un déchirement de toute son âme, une plainte désespérée vers le secours, les Dieux, le miracle, la vie !

— À moi ! à moi ! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit ! Ne serre pas ainsi les dents, mon baiser te pénétrera ! Ha ! la myrrhe ! la myrrhe ! la myrrhe ! Tu concevras, sache-le bien ! Les étoiles sortiront de ton sein comme les abeilles de la ruche ! Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Car je veux…

Néphélis avait dégagé sa main droite et, d’un geste si prompt que le fou n’en vit rien, elle l’avait assommé à la tempe avec un objet lourd, pris sur la tablette.

Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu’un gémissement. L’homme était tombé sur le coup, mais pour elle il n’était pas mort. Elle saisit vivement dans un vase à col fin ses longues épingles de coiffure, dix ou douze pointes acérées dont chacune était mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre, entre les côtes saillantes, dans l’estomac, le ventre, les yeux et les joues ; et quand les esclaves éveillés accoururent à ses hurlements, ils la trouvèrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et les mains vers le ciel, comme une Andromède inouïe, qui marcherait sur le Monstre.


27 décembre 1905.