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Contes (Louÿs)/9

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Slatkine reprints (p. ms-162).
Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7p4

LA PERSIENNE


— Voici mon secret, me dit-elle enfin. Puisque ceci vous inquiète, cher ami, je vous dirai ce soir pourquoi je n’ai jamais voulu me marier.

Votre question est plus affectueuse que le silence des autres, où je lis quelquefois tant de réticences blessantes. On n’ignore pas, en effet, la fortune de toute ma famille, et lorsqu’une jeune fille riche ne se marie point, c’est toujours la faute de son orgueil, ou de son ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs : suppositions entre lesquelles le monde a le choix libre pour juger ma vie, s’il ne les adopte à la fois, charitablement, toutes les quatre.

Croyez-le, je n’ai pas refusé mes prétendants pour eux-mêmes. C’est le mari, c’est l’homme, l’amant légal ou non, c’est lui dont je me suis écartée avec une espèce de terreur qui commence à peine à s’éteindre maintenant que la quarantaine me couvre d’une sauvegarde… Ne devinez pas encore : mon histoire n’est pas celle d’un amour malheureux ; non, non, je n’ai jamais aimé ; j’ai été vieille trop tôt, un soir, à dix-sept ans.

Écoutez-moi. Ce ne sera pas long.

Au fait… peut-être ne comprendrez-vous guère pourquoi un événement si banal, si connu, a dépouillé ma vie de toutes ses joies futures. Il s’agit d’un fait divers ; vous en lisez de semblables à la troisième page de tous les journaux, et je ne suis même pas l’un des personnages du récit que je vais vous conter. Si mon existence solitaire en a frissonné si longtemps, cela tient à ce que j’ai vu cette chose, vu de mes yeux, à un pas de ma personne. Vous qui l’entendrez comme une anecdote vous ne sentirez rien de ce que j’ai senti.


Mlle N… posa le front sur sa main et commença ainsi, le regard fixé à terre, sans jamais lever les yeux vers moi :

— Il y a vingt-cinq ans, ma mère et moi nous habitions un vieil hôtel particulier à l’ombre de Saint-Sulpice. Hôtel simple : ni cour, ni communs ; toutes les fenêtres sur la rue, mais la rue calme comme une allée de forêt.

Une nuit, en plein été, il faisait dans ma chambre une chaleur étouffante et je ne dormais pas. Ouvrir ma fenêtre, je n’osais, de peur de réveiller ma mère. Après une heure d’insomnie, je me levai, chaussai des mules, et descendis en chemise le grand escalier, jusqu’au salon du rez-de-chaussée.

Ici… comprenez bien la disposition du salon. L’hôtel avait eu autrefois un jardin, comme lui longeant la rue. Ce terrain vendu à des constructeurs, la ville en avait exproprié une partie pour l’alignement. Une fenêtre du salon s’ouvrait donc sur un coin sombre, en retrait, mystérieux et noir, où les rayons du gaz ne pénétraient pas.

En entrant dans la pièce, je vis qu’on n’avait pas fermé cette fenêtre-là. Les persiennes seules étaient closes. Épuisée de chaleur et presque suffocante, je montai sur l’appui, je me retins du bout des doigts aux lattes obliques de la persienne et je respirai, des pieds à la tête, la délicieuse fraîcheur nocturne.

C’est le dernier instant de plaisir sans mélange que j’aie eu dans mon passé.


Je n’étais pas là depuis une minute lorsque, de l’autre côté, un couple survint.

L’homme entraînait la jeune fille dans ce coin d’ombre et de secret. Lui, c’était un faux ouvrier, un de ceux qui travaillent trois semaines et qui chôment six mois parce que leur beauté leur permet de mépriser le travail honnête. Elle, je la reconnus tout de suite. C’était une fille de quinze ans à ma mère avait fait beaucoup de bien et qui venait d’un patronage où, plus d’une fois, j’étais entrée. Elle portait une jupe noire trop courte, une camisole grise et pas de corset (d’ailleurs elle en avait à peine besoin). La petite natte de ses cheveux était relevée par une épingle au sommet de sa tête blonde.

Son compagnon, qui la tenait par les deux épaules, lui dit avec hâte :

— Et ici ? veux-tu ?

Elle répondit pâlement :

— Laissez-moi… laissez-moi…

Au ton de sa voix, on sentait qu’elle avait répété cette phrase deux cents fois depuis le restaurant.

L’homme reprit :

— Voyons, ma gosse, tu m’as dit qu’oui ; c’est oui. T’as pas deux idées comme ça. Ce qui est dit est dit, pas vrai ?… On est bien ici, pourquoi qu’tu veux pas ?

— Non… pas là… pas là…

— Alors, où qu’tu veux ? T’as pas le rond, moi non plus ; je peux pas te payer une chambre. Si tu viens jusqu’aux fortifs, marche, on en a pour une heure.

Elle fit signe que non. L’homme devint nerveux.

— Titine, cause-moi en face. Me gobes-tu, oui ou non ?… Parce que si c’est non, tu sais, j’en ai d’autres…

La pauvre petite éclata en sanglots. Elle pleurait si fort contre la persienne où j’étais appuyée que je sentais, tous les sursauts de ce pauvre jeune cœur bouleversé.

— Oui, je vous aime bien, disait-elle. Mais pas pour ça, pas pour ça… Je ne sais pas comment dire, mais ce n’est pas ça, l’amour… Je vous aime… parce que vous êtes doux, parce que vous parlez autrement que les autres, parce que je suis toute contente quand je vous vois arriver. Je vous aime pour vous embrasser, oh ! ça, tant que vous voudrez, tous les soirs, tout le temps ! Mais, depuis que vous me parlez de ces choses-là, non, vous savez, je ne veux pas… surtout avec vous… il me semble que ça serait mal.

L’homme haussa les épaules et se mit à jurer.

— Ah ! sacrée maboule de gonzesse…

Beaucoup d’autres choses que je ne peux pas dire.

Puis, tirant de son gilet un couteau… un couteau… mais un couteau de boucher… quelque chose comme une épée, il planta cela dans la persienne, à la hauteur de ma poitrine et dit d’une voix violente et basse :

— Maintenant, c’est à nous deux. Si tu ressautes je te pique.

La jeune fille se raidit. Il y eut une scène atroce…

La rue était absolument déserte et le silence tellement pur que, seul, le silence des champs est aussi calme. On n’entendait même pas la rumeur de la ville. Quelle heure était-il ? Peut-être deux heures du matin. Tout dormait dans le quartier, hors ce couple, et moi, — spectatrice atterrée.

Si près de moi que j’aurais pu la toucher en étendant seulement les doigts, la jeune fille résistait avec une énergie qui lui donnait presque de la vigueur.

Elle s’était courbée en deux, la tête basse, les genoux serrés. Elle soufflait comme une bête haletante. Dès qu’on lui maîtrisait les bras, elle fermait ses jambes d’enfant, et dès qu’on lui touchait les jupes, elle luttait avec les mains… Cela dura très longtemps, plus que vous ne pouvez croire ; mais, comme dans la chanson grecque où, à la fin, Charron terrasse le berger, — à la fin, elle fut vaincue.

Alors, elle battit l’air de ses bras, s’accrocha à quelque chose qui était planté dans la persienne… Elle ne savait pas quoi, la pauvre enfant ; elle ne savait plus que c’était un couteau, et, avec sa main armée par hasard, elle repoussa une fois encore celui qui la blessait horriblement, au corps et à l’âme, pour jamais.

Hélas ! la chair humaine, ce n’est rien, c’est une boue molle et fine qui cède au premier coup… Le couteau entra dans la gorge et brilla de l’autre côté.

Un jet de sang…

(Ici, le long du cou, il y a deux artères énormes, d’où le sang jaillit comme d’un cœur…)

Un jet de sang chaud fusa par la persienne fendue et vint m’arroser la ceinture.

L’homme, étouffé par la lame, les yeux exorbités, ouvrait une bouche effrayante d’où ne sortait pas un soupir ; mais, lorsqu’il tomba sur la face, ce fut elle, la meurtrière, qui, reculant et sautelant comme un petit oiseau noir, poussa, dans le silence de la rue, trois cris… trois cris d’horreur…

Ah ! ces hurlements à la mort ! Je n’ai jamais rien entendu de plus épouvantable.



Ce qui se passa ensuite… peu vous importe, n’est-ce pas ? Ma mère, éveillée en sursaut, craignant pour moi, me cherchant, trouvant mon lit vide, appelant mon nom dans tout l’hôtel et me découvrant, enfin, debout sur cette fenêtre, toute grasse et rouge d’un sang qu’elle crut d’abord le mien… ce n’est pas pour cette partie du drame que je vous ai fait un tel récit.

Le reste suffit au fond de mon souvenir. J’avais dix-sept ans. En une demi-heure, moi qui ne savais rien des réalités, j’avais tout appris d’elles, tous les secrets de la vie, de l’amour et de la mort ; et ce que les romans appellent le désir ! Et ce que c’est qu’un homme amoureux ! Et ce que c’est aussi qu’un homme mort.

Si le monde ignore pourquoi j’ai voulu vivre seule, vous, du moins, cher ami, désormais vous le saurez.