Contes coréens/Les Chats

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Traduction par Serge Persky.
Librairie Delagrave (p. 79-85).

LES CHATS


Autrefois, il y a bien longtemps, les chats n’existaient pas encore sur la terre.

Alors, vivait un tireur d’arc appelé Ken-Tchi. Il eut un songe et rêva qu’il s’en allait à Séoul, à la fête des archers, et recevait du roi lui-même un diplôme d’honneur et le titre de Dichandari.

Mais quoi qu’il tirât fort bien, il éprouvait toujours une émotion telle qu’il se montrait d’une maladresse impardonnable. Alors, les gens sages lui conseillèrent d’aller consulter un devin avant de se rendre à Séoul.

C’est ce que fit l’archer. Après avoir touché de lui mille lians, le devin lui dit :

« Que ton chemin ne soit traversé par aucune femme ; mais si une femme quelconque traverse ta route, il te faudra l’embrasser. »

Le tireur d’arc aurait voulu poser d’autres questions ; mais il n’avait pas assez d’argent et, se contentant d’une seule réponse, il se mit en route pour Séoul.

À trois kilomètres de la capitale, il rencontra une femme d’une beauté saisissante. Elle était robuste et élancée et le chasseur ne put soutenir le regard de ses grands yeux verts.

Elle traversa le chemin du jeune homme qui, selon l’ordre du devin, la suivit pour l’embrasser.

Il lui sembla qu’elle ne hâtait pas sa marche ; cependant, il ne put la rejoindre que le soir, comme elle entrait dans une petite chaumière.

Le chasseur en franchit le seuil, derrière elle.

Il se trouva en présence du père et de la mère de la jeune fille.

Le tireur d’arc les salua et leur expliqua le motif de sa visite.

« Si le devin a ainsi parlé, obéissons », dit le père.

Et l’archer fut autorisé à embrasser la jeune fille.

« Il se fait tard, dit le vieillard, tu peux coucher ici, si tu le désires.

— Je ne refuserais pas de passer ma vie entière sous votre toit, répondit l’archer, car je sens que j’aime votre fille et je suis prêt à l’épouser.

— Eh bien ! épouse-la, » dit le vieillard.

Et ils marièrent les jeunes gens selon l’usage du pays.

La nuit vint et tous se couchèrent.

L’archer se réveilla et vit, à ses côtés, une jeune tigresse endormie, plus loin, deux vieux tigres.

Pris de peur, il ferma les yeux ; quand il les rouvrit, il ne vit plus des tigres, mais des créatures à figure humaine. L’archer pensa qu’il avait rêvé, et se rendormit.

Le matin, alors qu’il se disposait à aller à Séoul tirer à la cible, sa femme lui dit :

« Une grande distinction t’attend aujourd’hui, cher mari. Tu atteindras tous les buts, et tu feras mieux encore : tu te couvriras de gloire, et ta gloire brillera de génération en génération, aussi longtemps qu’il y aura des hommes. Retiens bien mes paroles : lorsque tu auras touché le dernier but, trois êtres passeront sur la route ; deux seront vêtus de blanc, montés sur des mules blanches, et portant des éventails blancs ; le troisième sera monté sur une mule tachetée, et agitera un éventail vert. Tire sur eux, sans hésiter !

— Comment ! Tirer sur des êtres humains ? »

La femme hocha la tête :

« Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des êtres sauvages ; si tu ne les abats pas, ils dévoreront tout le monde. Quand tu les auras tués, ouvre la poitrine de celui que portait la mule tachetée. Tu trouveras dans son sein deux petits animaux : prends-les, ne t’en sépare jamais ; qu’il soient pour toi comme des enfants !

— Alors tu les considéreras de même ?

— Oui, certainement ; adieu, mon mari bien-aimé !

— Pourquoi me dis-tu adieu avec tant de tristesse ? Je reviendrai bientôt.

— Je suis triste, parce qu’une séparation, fût-elle d’une minute, me semble une éternité. »

Tout arriva comme la femme l’avait prédit.

Ken-Tchi ne manqua aucun but. Quand sa flèche eut atteint le dernier, trois êtres apparurent sur la route ; deux d’entre eux étaient montés sur des mules blanches et le troisième sur une mule tachetée.

Le tireur banda son arc par trois fois, tira, et chaque fois, la flèche atteignit au cœur l’un des voyageurs.

« Que fait-il ? Il tire sur des hommes ! s’écriait la foule.

— Allez voir à quelle espèce de gens nous avons affaire » cria l’archer et il courut avec les autres là où les voyageurs étaient tombés.

Mais grand fut l’effroi de tous quand au lieu de trois voyageurs, on reconnut trois tigres : un mâle énorme, une femelle de sa taille et une jeune tigresse.

« Quel bonheur qu’ils soient tués, sinon la mort nous menaçait tous. »

Tandis que les gens parlaient ainsi, le chasseur ouvrit rapidement la poitrine de la jeune tigresse et en sortit deux jolis petits animaux, qu’il cacha dans son sein.

Ce jour-là, l’archer reçut le titre de Dichandari et une place de gouverneur.

Mais il chercha en vain sa femme ; il ne la retrouva jamais. Ses beaux-parents, la petite chaumière, et jusqu’à la place où elle s’élevait avaient également disparu.

Une année s’écoula durant laquelle les animaux avaient un peu grossi. Survint une guerre néfaste pour la Corée.

Garine - Contes coréens, adaptés par Persky, 1925 (page 85 cropped).jpg
Le tireur d’arc porte les petits animaux.

Le roi nomma général en chef de ses armées le gouverneur Ken-Tchi, ancien tireur d’arc.

« Mais j’ignore tout de l’art militaire ! s’écria l’archer.

— Qu’importe ! Tu es le favori de la Fortune, va et sois vainqueur ; sinon je te fais trancher la tête.

— Ne t’attriste pas, murmurèrent les petits animaux. Tu vaincras. »

L’armée coréenne rencontra l’armée ennemie sur les rives de l’Anmoka.

Durant la nuit qui précéda le combat, les petits animaux s’en allèrent dans les champs et les forêts, et crièrent à toutes les souris et à tous les rats des alentours :

« Allez ! sur l’autre rive, parmi l’armée ennemie ; rongez les bois et les cordes de ses arcs, dévorez les provisions et les chaussures. »

Une armée sans approvisionnements, sans armes et sans chaussures n’est plus une armée, mais un ramassis de miséreux.

Ken-Tchi la fit prisonnière le lendemain.

Ce fut la fin de la guerre, et le gouverneur fut nommé ministre.

Quant aux petits animaux, ils eurent une infinie descendance : on les appelle des chats.

Quoique les chats actuels ne parlent plus, aujourd’hui encore les Coréens les considèrent, en souvenir de leur origine, comme des animaux sacrés ; ils les aiment, ils les vénèrent en souvenir du grand service qu’ils rendirent, jadis, à leur patrie.