Contes de l’Ille-et-Vilaine/Le Bedeau de Chante-loup

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Contes de l’Ille-et-Vilaine
Contes de l’Ille-et-VilaineJ. Maisonneuve (p. 282-287).


LE BEDEAU DE CHANTELOUP

L’histoire que je vais vous raconter est bien vieille, nous dit le père Constant Tual, couturier à la journée ; mais elle est cependant connue de tous les habitants du canton du Sel, car elle s’est passée à Chanteloup.

Il y avait, au chef-lieu de cette paroisse, un jeune gars qui cumulait les fonctions de bedeau et de chantre, ce qui ne l’empêchait pas d’être cordonnier de son état.

Comme la plupart des musiciens, puisqu’il était sonneur de cloches, il aimait bien à lever le coude, et s’oubliait volontiers au cabaret avec des amis.

Le bedeau a un métier pénible à la Toussaint, car il faut sonner presque toute la journée, et même le lendemain, le jour des défunts.

Il est vrai qu’il en est dédommagé par la quête qu’il va faire à domicile chez tous les habitants, non seulement du bourg, mais des villages de la commune. Comme à ce moment tous les cœurs sont angoissés par le souvenir de ceux qui leur furent chers, on se montre généreux avec celui qui a sonné pour les morts, et le sonnou, comme on l’appelle, s’en retourne chez lui les poches remplies de gros sous, et même parfois de petites pièces blanches.

Une année que Jean Déhoux — c’était son nom — rentrait de sa tournée chez les paroissiens, et qu’il avait bu dans toutes les fermes, il était quasiment chaudebaire.

Il rencontra deux camarades de son âge auxquels il proposa une partie de boules. La proposition fut acceptée et, tous les trois, pour ne pas être dérangés dans un chemin où les charrettes passent à chaque instant, se rendirent dans les allées sablées du cimetière.

Le bedeau, après ses libations, n’y voyait pas très clair et jouait comme un étourdi. Aussi sa boule alla-t-elle se perdre dans les hautes herbes des tombes.

Tous les trois la cherchèrent inutilement.

— Je sais bien où en trouver une, dit Jean Déhoux, et il alla dans l’ossuaire, près de la porte de l’église, et y prit une tête de mort.

Ses camarades se récrièrent et voulurent l’empêcher de commettre un pareil sacrilège ; mais l’ivrogne leur répondit : — Qu’est mort, est mort ; et je ne crains pas qu’il vienne me réclamer sa tête.

Il joua donc, quelques instants, avec cette boule d’un nouveau genre qui bientôt eut le même sort que la précédente, et s’égara dans les ronces.

Le malheureux en prit une seconde dans la charnière — comme il appelait l’ossuaire, — mais cette fois ses amis refusèrent de jouer plus longtemps et se retirèrent. Lui maugréa contre eux et jeta, brutalement, la seconde tête de mort dans un coin du cimetière.

Bien qu’il aimât à boire, le bedeau de Chanteloup ne dépensait pas pour cela son argent : il préférait se faire régaler par les autres ; aussi avait-il amassé pas mal d’écus qui lui permirent d’acheter une maison avec son courtil et quelques lopins de champs.

Il était comme qui dirait un petit propriétaire, et tout gars à Chanteloup, qui, a le cul terrou, c’est-à-dire qui possède de la terre, trouve facilement à se marier.

Jean Déhoux avait demandé la fille d’un fermier en mariage, une belle créature sur ma foi, et il avait obtenu sa main.

Les noces furent superbes. Il y avait plus de 300 personnes. Le soir, après le repas, les danses commencèrent dans l’aire à battre le grain.

Le fils du propriétaire de la ferme des parents de la mariée ne quittait pas celle-ci, et ne dansait qu’avec elle. Flattée de cette préférence, elle écoutait, ravie, les compliments du jeune homme.

Jean Déhoux était resté à boire et à chanter avec les gars qui ne savaient pas danser.

Tout à coup un homme entra dans la pièce où étaient les buveurs et demanda le marié.

— Me voici. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Ce sont deux messieurs qui demandent à vous parler. Ils sont là, derrière le pailler, dans le champ du Four.

Le bedeau supposa que c’étaient des étrangers qui désiraient danser, comme cela arrive quelquefois aux noces de campagne, et il alla les rejoindre.

Deux hommes recouverts de grands manteaux se promenaient en l’attendant.

Jean avança vers eux, mais recula aussitôt, épouvanté, lorsqu’ils ouvrirent leurs manteaux et qu’il vit deux squelettes, sans tête, qui s’emparèrent de ses mains sans qu’il songeât à faire de résistance, ni à pousser un cri tant sa frayeur était grande. Ces spectres le conduisirent dans le cimetière.

Vers deux heures du matin, lorsque les danses cessèrent, la mariée chercha son époux sans pouvoir le trouver. Elle n’en fut nullement contrariée supposant qu’il était à cuver son vin dans un grenier. Elle accepta le bras de son jeune danseur qui la conduisit chez elle.

Le lendemain, des enfants, en se rendant au catéchisme, découvrirent auprès d’une tombe le cadavre du bedeau de Chanteloup. Il avait été décapité et tenait sa tête dans une main comme pour jouer aux boules.