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Contes et fables/Pourquoi un moujik aima son frère aîné

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POURQUOI
UN MOUJIK AIMA SON FRÈRE AÎNÉ

HISTOIRE VRAIE


J’aimais déjà beaucoup mon frère aîné, mais je l’aime plus encore depuis qu’il m’a remplacé sous les drapeaux.

Voici comment la chose se passa : Nous tirâmes au sort pour savoir lequel de nous partirait, le sort me désigna, et il y avait à peine huit jours que j’étais marié.

J’étais très-affligé d’être obligé de laisser ainsi ma jeune femme.

Ma mère se mit à pleurer et dit :

— Comment Pétrouchka[1] pourra-t-il partir ? Il est si jeune !

Mais il n’y avait rien à faire ; on procéda aux préparatifs du départ.

Ma femme me fit des chemises, me donna de l’argent, car je devais me rendre le lendemain au bureau de recrutement.

Ma mère se désolait, et moi, quand je songeais qu’il fallait partir, je sentais mon cœur se serrer comme si je devais aller à la mort.

Le soir, nous étions tous réunis pour le souper ; personne ne mangeait ; mon frère aîné, Nicolaï, restait couché sur le fourneau et ne disait rien. Ma jeune femme pleurait, mon père restait sombre, et ma mère avait posé sur la table la kacha, mais personne n’y touchait. Ma mère commença à appeler Nicolaï pour souper.

Il descendit, fit un signe de croix, s’assit à table et dit :

— Ne pleure pas, ma mère, je remplacerai Petrouchka ; je suis plus âgé que lui, je ne serai peut-être pas perdu, je ferai mon temps, et je reviendrai à la maison. Quant à toi, Petr, pendant mon absence, protège mon père, ma mère, respecte ma femme !

Je devins très-gai à cette nouvelle, ma mère cessa de pleurer, et l’on commença les préparatifs du départ de Nicolaï.

Le lendemain, en m’éveillant, lorsque je songeai que mon frère allait partir pour moi, j’eus le cœur gros et je lui dis :

— Ne pars pas, Nicolas, c’est à moi de partir ; le sort l’a voulu !

Lui ne répondit rien et continua de se préparer. Moi, je me préparai aussi.

Nous partîmes tous deux pour la ville. Arrivés au bureau de recrutement, il se présenta et je me présentai aussi. Tous deux nous sommes de forts gaillards ; nous restons, et l’on ne nous exempte pas.

Mon frère aîné me regarda, sourit et dit :

— Assez donc, Petr, retourne à la maison, et ne vous ennuyez pas sans moi, je pars de ma propre volonté.

Je fondis en larmes, et je revins à la maison. Depuis, quand je songe à mon frère, je sens que je suis prêt à donner ma vie pour lui.



  1. Diminutif de Petr (Pierre)