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Contes et légendes annamites/Légendes/115 Père à vendre

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Contes et légendes annamitesImprimerie coloniale (p. 283-285).


CXV

PÈRE À VENDRE.



Il y avait un riche vieillard qui n’avait qu’une fille mariée et mère d’un enfant. Un jour que le vieillard était allé chez son gendre il était resté à causer avec le père de celui-ci pendant que l’on faisait les préparatifs du repas. Lorsque le repas fut prêt on envoya l’enfant les avertir. L’enfant entra dans la pièce où ils étaient et dit : « Grand-père (paternel) ! le repas est prêt. » Le grand-père maternel dit à l’enfant : « Pourquoi ne t’adresses-tu pas à tes deux grands pères ? » L’enfant répondit : « L’on ne m’a dit d’aller chercher que mon grand-père paternel. »

L’autre, outré de cette négligence à son égard s’en retourna chez lui et dit à sa femme : « Toi, reste ici ; moi, je vais aller chercher des enfants, car ce n’est rien que d’avoir une fille ; mon gendre ne fait aucun compte de moi. » Sa femme, à ce discours, pensa qu’il voulait prendre une seconde femme pour avoir d’autres enfants, elle lui fit des représentations mais le vieillard s’obstina ; il remit à sa femme tous les biens de la maison et partit.

Quand il fut un peu loin de chez lui il se mit à courir les villages et les marchés en criant : « Qui veut m’acheter pour père ? » Tout le monde le repoussait en disant : « L’acheter pour père ! acheter un cadavre pour l’enterrer[1]. On ne vous prendrait même pas pour domestique pour votre nourriture. » Malgré ces rebuffades, le vieillard n’en continuait pas moins à crier qu’il était en vente.

Deux pauvres gens qui l’entendirent crier ainsi se dirent : « Nous n’avons plus de parents, voici un père qui s’offre à nous, voyons combien il veut se vendre et nous l’achèterons si nous en avons les moyens. » Ils firent donc entrer le vieillard dans leur maison et lui demandèrent : « Combien voulez-vous vous vendre ? » — « Cinq ligatures, leur répondit-il. » Comme ces gens étaient pauvres et n’avaient pas d’argent, le mari envoya la femme emprunter cinq ligatures qui furent remises au vieillard.

À partir de ce moment le vieillard vécut avec ces deux époux, soigné par eux comme s’il eut réellement été leur père. Ils enseignèrent à leurs enfants à le respecter comme leur grand-père paternel. Quant au vieillard il ne faisait que manger et dormir, sans rendre aucun service dans la maison. Les deux époux allaient travailler chez les autres pour nourrir leur père et leurs enfants ; mais, comme le produit de leur travail ne suffisait pas, ils se résolurent à mettre en gage un de leurs enfants. Ils allèrent donc trouver le vieillard et lui dirent : « Nous sommes au bout de nos ressources, nous avons pensé à mettre un de nos enfants en gage pour nous procurer de l’argent. » — « Comme vous voudrez, répondit l’autre. » Il avait toujours les cinq ligatures qu’on lui avait données, mais il les avait soigneusement empaquetées, s’en servait la nuit comme d’oreiller et ne faisait nullement mine d’y toucher.

Après le premier enfant on en mit en gage un second et, quand l’argent fut encore épuisé, le mari dit à la femme : « Reste à la maison pour soigner notre père, moi, je vais me mettre en gage à mon tour. » On annonça cette nouvelle an vieillard qui ne fit aucune observation.

Le vieillard habitait ainsi chez ces pauvres gens depuis plus de deux ans et ils avaient entièrement épuisé toutes leurs ressources. Il dit alors à sa bru[2] de le conduire à la maison où son mari était en gage. Arrivé là il demanda au maître de permettre à son fils de revenir chez lui quelques jours pour une affaire. Celui-ci le permit. Le vieillard dit aux deux époux : « Demain matin préparez un repas, ensuite prenez vos enfants et suivez-moi. » Le lendemain ils se mirent donc tous en marche, le vieillard portant ses cinq ligatures. Il les mena sans leur rien dire jusqu’à sa maison. Arrivés là, il appela sa femme et lui dit : « Sors et viens recevoir le fils et la bru que j’ai été chercher et que je ramène » ; là dessus il prit ses cinq ligatures et les remit entre les mains de sa femme. La femme ne comprenait pas bien tout d’abord ce qui se passait, mais, quand le vieillard se fut reposé, il lui raconta toute son aventure. La vieille alors accueillit avec joie les deux époux et leur remit le gouvernement de la maison. On racheta le mari et les enfants et les deux pauvres époux reconnurent les deux vieillards comme leurs parents et les servirent le reste de leur vie.



  1. Les indigènes, soumis à des règles très strictes en matière de piété filiale, ne peuvent cependant pas, en bien des occasions, ne pas en trouver le fardeau bien lourd, notamment en ce qui est des funérailles, cérémonies, etc. Il est donc facile de comprendre qu’ils ne se soumettent pas gratuitement à ces obligations en faveur de gens à qui ils ne doivent rien. « On n’achète pas un cadavre pour l’enterrer », comme le dit notre texte d’une manière assez vive et parlante. La pensée maîtresse de ce conte moral n’en est que plus remarquable, car il préconise des sentiments de charité et de simplicité de cœur qui ne sont, à aucun degré, ordinaires aux Annamites.
  2. C’est-à-dire à la femme de la maison, sa bru adoptive.