Contes inédits (Poe)/La Semaine des trois dimanches

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Traduction par William Little Hughes .
J. Hetzel (pp. 141-153).
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VII

LA SEMAINE DES TROIS DIMANCHES


— Sans cœur ! Vieille buse obstinée ! Patraque rouillée et moisie ! Vieux sauvage ! pensai-je en me présentant une certaine après-midi devant mon oncle Drolgoujon et en lui mettant sous le nez un poing imaginaire.

Imaginaire, je vous prie de le remarquer. En effet, il existait une légère contradiction entre ce que je disais et ce que je pensais, — entre ce que je faisais et ce que j’avais presque envie de faire.

Au moment où j’ouvris la porte du salon, le vieux marsouin était assis, les pieds sur le marbre de la cheminée, un grand verre de vin de Porto à la main, faisant de vigoureux efforts pour entonner le refrain d’une chanson française :


Remplis ton verre vide,
Vide ton verre plein !


« Mon cher oncle, dis-je tout haut en refermant sans bruit la porte et en m’avançant avec le plus doux des sourires ; mon cher oncle, tu as toujours été si bon, si plein d’égards pour moi ; — tu m’as témoigné ta bienveillance de tant de façons, que je suis persuadé que je n’ai qu’un mot de plus à dire sur cette petite affaire pour obtenir ton cordial assentiment.

— Hem ! fit mon oncle Drolgoujon. Cher enfant ! Allons, continue !

— Je suis convaincu, cher oncle… (satané vieux butor !)… que ce n’est pas sérieusement que tu t’opposes à mon mariage avec ma cousine Catherine. C’est encore là une de tes aimables plaisanteries… Tu en fais de si bonnes quand tu veux…

— Ha, ha, ha ! répondit le digne vieillard. Le diable t’emporte ! Tu as raison !

— Parbleu ! je savais bien que tu plaisantais. Or, mon bon oncle, Catherine et moi nous ne te demandons qu’une seule chose pour le quart d’heure : c’est de bien vouloir fixer toi-même l’époque. Quand te convient-il que le mariage ait lieu ?

— Ait lieu, vaurien ? Qu’entends-tu par là ? Voilà que tu pinces du subjonctif, animal !

— Je te disais, mon oncle, que tout ce que nous te demandons pour le moment, c’est de fixer l’époque précise.

— Précise ?

— Oui, mon oncle — si cela ne te contrarie pas.

— Dis donc, Bobby[1], si je restais dans le vague ? Si je disais dans une année ou deux, par exemple ? Est-ce que tu tiens énormément à ce que je te donne une date précise ?

— Oui, s’il te plaît, mon oncle.

— Mon garçon, sais-tu que tu as un toupet d’enfer ? Enfin, puisque tu veux à toute force une date, je vais te complaire : — une fois n’est pas coutume.

— Cher oncle, croyez à…

— Tais-toi ! interrompit mon aimable parent en élevant la voix. Je lisais donc que tu auras mon consentement et la dot avec… car tu n’as pas oublié la dot, hein ?… Voyons un peu, c’est aujourd’hui dimanche, pas vrai ? Eh bien, tu pourras épouser Catherine la semaine…

— La semaine prochaine… Ah, mon bon, mon cher, mon excellent oncle !

— Silence, monsieur !… Tu pourras l’épouser la semaine… des trois dimanches. Tu entends ? Ah çà, qu’as-tu à me regarder avec ces yeux effarouchés ? Je te le répète, Catherine sera à toi la semaine des trois dimanches ; mais pas avant, jeune écervelé, pas avant. Tu me connais et sais que je suis homme de parole. Allons, disparais !

C’était un digne gentilhomme anglais du bon vieux temps que mon oncle Drolgoujon ; mais, différant en cela du gentilhomme de la chanson, il avait son côté faible. C’était aussi un petit être rabougri, bouffi, pompeux, irritable, à la panse semi-circulaire, au nez incandescent, au crâne épais, ayant, comme on dit, du foin dans les hottes et un sentiment convenable de sa propre dignité. Avec le meilleur cœur du monde, il avait, grâce à sa manie invétérée de contredire tout le monde, acquis aux yeux de ceux qui ne le connaissaient que superficiellement, la réputation d’un mauvais coucheur. Comme beaucoup de fort bonnes gens, il semblait possédé du démon de la taquinerie. À toute prière, il répondait invariablement par un non obstiné ; mais, à la longue, bien à la longue, il finissait presque toujours par accorder ce qu’on lui demandait. Bien qu’il commençât par résister bravement à toutes les attaques dirigées contre sa bourse, la somme qu’on lui soutirait croissait en raison directe de la longueur du siége et de l’opiniâtreté de la résistance première. Personne ne faisait la charité d’une façon plus libérale ni avec plus mauvaise grâce.

Il professait le plus grand mépris pour les beaux-arts et surtout pour les belles-lettres. Il s’inspirait en cela de Casimir Perier, dont il citait à tout bout de champ l’impertinente petite question : « À quoi un poëte est-il bon ? » Il répétait cette phrase en français avec une prononciation des plus drolatiques et la donnait pour le nec plus ultra d’un argument logique. Aussi mes relations avec les muses ne m’avaient-elles pas valu ses bonnes grâces. I] m’affirma un jour, au moment où je le priai de me faire cadeau d’un nouvel exemplaire d’Horace, que le Poeta nascitur non fit devait se traduire : « A nasty poet for nothing fit[2] » — plaisanterie qui me mit de fort mauvaise humeur. Depuis quelque temps surtout, une passion soudaine et fortuite pour ce qu’il appelait les sciences exactes était venue accroître sa répugnance pour les belles-lettres. Un étranger l’avait accosté par hasard dans la rue, le prenant pour le docteur Double L. Dé[3], le célèbre professeur de (charlatanisme) physique. Il n’en fallut pas davantage pour monter la tête à mon oncle, et, à l’époque où s’ouvre cette histoire, — car ce récit finit par en devenir une, — le vieux Drolgoujon n’était abordable que sur des sujets qui s’accordaient par hasard avec les cabrioles de son nouveau dada. Du reste, il riait des bras et des jambes et professait des opinions politiques aussi obstinées que faciles à comprendre : il croyait, avec Horsley, que la plèbe ne doit s’occuper des lois que pour y obéir.

J’avais toujours vécu avec le vieux gentleman. Ma précieuse personne était l’unique héritage que lui eussent légué les auteurs de mes jours. Je crois que le vieux gradin m’aimait autant ou presque autant que sa propre fille, ce qui ne l’empêchait pas de me rendre malheureux comme les pierres. Depuis ma première jusqu’à ma cinquième année, il m’avait gratifié de fustigations très-régulières. De cinq ans jusqu’à treize, je m’étais vu menacé de la maison de correction au moins douze fois par jour ; à dater de cette époque jusqu’à ma vingtième année, mon oncle n’avait pas laissé passer un jour sans promettre de me léguer un shilling pour tout héritage. J’étais un assez mauvais garnement, je dois en convenir ; — que voulez-vous ? c’était dans ma nature.

Néanmoins, j’avais dans Catherine une amie sincère, et je le savais. C’était une bonne fille, et elle me disait, d’un ton plein de cajoleries, qu’elle serait à moi, y compris sa dot, dès que j’aurais, à force d’importunités, arraché à mon oncle Drolgoujon le consentement nécessaire. Pauvre enfant ! — elle avait à peine quinze ans, et à moins d’avoir obtenu ledit consentement, il aurait fallu attendre sa majorité pour toucher le petit magot qu’elle possédait en rentes sur l’État. Que faire en pareil cas ? À quinze, et même à vingt et un ans (car j’avais dépassé ma cinquième olympiade), cinq armées d’attente paraissent tout aussi longues que cinq cents. C’est en vain que nous assiégions le vieux gentleman de nos importunités ; cette affaire était pour lui une vraie pièce de résistance, comme diraient MM. Ude et Carême, et allait comme un gant à son caractère taquin. Ça aurait soulevé l’indignation de Job lui-même de le voir s’amuser de nos impatiences comme un vieux chat jouant avec deux pauvres petites souris. Au fond, il ne désirait rien plus ardemment que notre union. Depuis longtemps, il nous destinait l’un à l’autre. Il aurait même donné dix mille livres de sa poche (la dot de Catherine lui venait de sa mère) pour trouver l’ombre d’un prétexte qui lui permît d’accéder à un désir aussi naturel que le nôtre. Mais nous avions en l’imprudence d’entamer nous-mêmes la question. J’ai la ferme conviction que mon pauvre oncle se trouvait dans l’impossibilité de ne pas nous faire de l’opposition.

J’ai déjà dit qu’il avait son côté faible ; mais qu’on ne s’y trompe pas, ces paroles ne s’appliquent pas à son opiniâtreté, qui était, au contraire, un de ses côtés forts. Quand je parle de ses faiblesses, je fais allusion à certaine bizarre superstition qui s’était emparée de lui. Il croyait aux rêves, aux pronostics et autres balivernes de même farine. À cheval d’ailleurs sur les minuties du point d’honneur, et homme de parole, à sa façon. C’était là, en effet, un de ses dadas. Il ne respectait pas toujours l’esprit d’une promesse ; mais il se piquait de se conformer à la lettre de ses engagements. Or, peu de temps après l’entretien enregistré plus haut, une bonne idée de Catherine me permit de tirer un parti avantageux et inattendu de cette particularité du caractère de l’entêté vieillard.

Ayant ainsi, à la façon des bardes et des orateurs modernes, épuisé en prolegomena tout le temps et presque tout l’espace qui se trouvent en ce moment à ma disposition, j’arrive enfin au fait qui représente la moelle de cette histoire.

Il se trouvait, — ainsi le voulut le sort, — parmi les amis maritimes de ma fiancée, deux gentlemen qui venaient de débarquer en Angleterre après un voyage à l’étranger qui avait duré une année. Or, un certain dimanche soir, 10 octobre, trois semaines après la mémorable et cruelle décision qui nous désespérait, ma cousine et moi, non sans nous être entendus au préalable, nous entrâmes chez mon oncle Drolgoujon en compagnie de ces deux messieurs. Pendant un quart d’heure environ la conversation roula sur la pluie ou le beau temps ; mais enfin nous parvînmes, sans avoir l’air de rien, à donner à l’entretien la direction suivante :

Le capitaine Pratt. — Tiens ! tiens ! savez-vous que mon absence a duré juste une année ?… Mais oui, un an, jour pour jour. C’est aujourd’hui le 10 octobre et vous vous rappelez, Drolgoujon, que je suis venu vous faire mes adieux le jour même de mon départ. À propos, voyez donc comme ça se rencontre ! le voyage de notre ami, le capitaine Smitherton, a aussi duré une année, jour pour jour.

Smitherton. — C’est vrai, il y a juste un an que je suis parti. Vous vous souvenez, monsieur Drolgoujon, que je suis venu avec le capitaine Pratt vous présenter mes respects avant de partir. Il y a aujourd’hui un an de cela.

Mon oncle. — Oui, oui, oui, — je me le rappelle très-bien. C’est curieux ! Vous partez tous les deux le même jour pour vous en aller chacun de votre côté, et vous revenez presque à la même heure. Voilà ce que le docteur Double L. Dé qualifierait de curieuse coïncidence de faits. Cet illustre savant……

Catherine (l’interrompant). — En effet, papa, c’est tant soit peu bizarre ; mais M. Pratt et M. Smitherton n’ont pas suivi la même route ; ça fait une différence, tu sais.

Mon oncle — Je sais, je sais… Eh bien, non, je ne sais pas du tout, gamine. Au contraire, je trouve que ça rend la susdite coïncidence encore plus singulière. Le docteur Double L. Dé…

Catherine. — Mais, papa, le capitaine Pratt a doublé le cap Horn, tandis que M. Smitherton doublait le cap de Bonne-Espérance.

Mon oncle. — Justement ! L’un a navigué à l’est et l’autre à l’ouest, ils ont tous les deux fait le tour du monde. À propos, le savant Double L. Dé…

Moi, avec ma vivacité habituelle. — Dites-donc, Pratt, il faudra venir passer la soirée avec nous demain, vous et Smitherton ; vous nous raconterez vos impressions de voyage ; nous ferons une partie de whist ! et…

Pratt. — Une partie de whist, mon cher. Vous oubliez que c’est demain dimanche ; on ne joue pas aux cartes ce jour-là. Un autre soir.

Catherine. — Fi donc ! Robert n’est pas encore assez perverti pour proposer ça… C’est aujourd’hui dimanche.

Mon oncle. — Parbleu !

Pratt. — Je vous demande pardon à tous les deux ; mais vous vous trompez assurément. Je sais que c’est demain dimanche, parce que…

Smitherton, d’un air très-étonné. — Ah çà, à quoi pensez-vous tous ? Vous savez bien que c’était hier dimanche !

Tous. — Hier ? allons donc ! Vous rêvez !

Mon oncle. — Eh oui, c’est aujourd’hui dimanche. Est-ce que je ne sais pas ?

Pratt. — Du tout ! C’est demain dimanche.

Smitherton. — Vous avez tous perdu la tête. Je suis aussi sûr que c’était hier dimanche, que je suis sûr d’être assis dans ce fauteuil.

Catherine, se levant d’un bond. — J’y suis, j’y suis !… Papa, c’est une punition du ciel pour… pour ce que vous savez bien. Laissez-moi parler et je vais vous expliquer la chose. C’est simple comme bonjour. M. Smitherton affirme que c’était hier dimanche et il a raison. Mon cousin Robert, toi et moi, nous soutenons que c’est aujourd’hui dimanche et nous n’avons pas tort. M. Pratt affirme que c’est demain dimanche et il ne se trompe pas. Bref, tout le monde est dans le vrai ; car c’est la semaine des trois dimanches.

Smitherton, après avoir réfléchi un instant : — Ma foi, Pratt, Catherine nous a fait voir que nous cherchions midi à quatorze heures. Étions-nous bêtes ! Laissez-moi vous expliquer l’affaire. Vous savez que la terre a vingt-cinq mille milles de circonférence. Or, notre globe tourne sur son axe, de l’est à l’ouest, en vingt-quatre heures… Vous suivez bien mon raisonnement, Drolgoujon ?

Mon oncle. — Oui, certainement, docteur Double… pardon, je voulais dire : oui, capitaine.

Smitherton. — Eh bien, cela nous donne donc une vitesse de mille milles à l’heure. Or, supposez que je parte d’ici et que je fasse mille milles dans la direction de l’ouest, il est clair que j’aurai anticipé d’une heure le lever du soleil de Londres. En d’autres termes, je verrai le soleil une heure avant vous. Continuant ma route dans la même direction, au bout de mille autres milles, j’aurai encore gagné une heure sur vous, et ainsi de suite, jusqu’à ce que j’aie fini mon tour du monde ; alors, revenu à mon point de départ, après avoir fait vingt-quatre mille milles à l’ouest, j’aurai anticipé de vingt-quatre heures le soleil de Londres, c’est-à-dire que j’aurai sur vous l’avance d’une journée entière. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

Mon oncle. — Mais le docteur Double…

Smitherton, d’une voix de tonnerre. — Le capitaine Pratt, au contraire, lorsqu’il aura eu accompli le même trajet dans la direction opposée, se trouvera en retard de vingt-quatre heures, soit d’une journée, sur le temps de Londres. De façon que, pour moi, c’était hier dimanche, — pour vous, c’est aujourd’hui dimanche, — et pour Pratt, c’est demain dimanche. Et qui plus est, ainsi que l’affirmait fort bien miss Catherine, il est clair que nous avons tous raison et que personne n’a tort ; car je vous défie de mettre en avant un argument philosophique qui m’oblige à accorder la préférence à l’une ou l’autre de ces opinions contraires.

Mon oncle. — Saperlotte !… Allons, Catherine ! — Allons, Bobby ! — C’est en effet une punition du ciel, comme disait cette petite mijaurée. Mais je suis homme de parole, rappelez-vous ça. Tu l’auras, mon garçon, elle et sa dot, quand tu voudras. Enfoncé, par Jupiter ! Trois dimanches à la queue leu-leu ! Je vais aller consulter là-dessus le docteur Double L. Dé.


  1. Diminutif de Robert.
  2. Un sale poëte, bon à rien, calembour par onomatopée. — (Note du traducteur.)
  3. En anglais, les initiales L. L. D., à la suite d’un nom propre, signifient : docteur en théologie. — (Note du traducteur.)