Contes inédits (Poe)/Poésies/Ulalume

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List2.svg Pour les autres éditions de ce texte, voir Ulalume.

Traduction par William Little Hughes.
Contes inéditsJules Hetzel (p. 283-287).
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ULALUME[1]


I

Les cieux étaient gris et calmes, les feuilles racornies et brûlées ; — les feuilles toutes flétries et brûlées ; il faisait nuit dans ce solitaire mois d’octobre de ma plus ténébreuse aimée ; — c’était près du sombre lac d’Auber, — là-bas près du marais d’Auber, dans les forêts que hantent les vampires, dans le pays boisé de Weir.


II

Ce fut là qu’à travers une allée de cyprès titaniens, j’errai un soir avec mon âme — qu’à travers une allée de cyprès j’errai avec Psyché mon âme. C’était au temps où mon cœur volcanique ressemblait aux rivières de scories qui roulent, — aux flots de lave qui roulent leur onde sulfureuse du haut du Yaaneck, dans les climats extrêmes du pôle, — qui gémissent en roulant jusqu’au bas du mont Yaaneck, dans les royaumes du pôle boréal.


III

Nos paroles avaient été sérieuses et calmes ; mais notre pensée restait engourdie et terne, — notre mémoire paraissait engourdie et terne ; nous ne savions plus qu’on était en octobre, — nous ne songions pas à la date de cette nuit. (Ah, nuit de toutes les nuits de l’année !) Nous ne remarquions pas le sombre lac d’Auber — (bien qu’une fois déjà nous eussions fait le voyage), — nous ne nous souvenions plus du marais d’Auber, ni des forêts que hantent les vampires, dans le pays boisé de Weir.


IV

Et maintenant, comme la nuit vieillissait et que le cadran des étoiles indiquait le matin, — comme le cadran des étoiles annonçait à peine le matin, — nous vîmes poindre au bout de l’allée une lueur nébuleuse et limpide, d’où sortit avec sa double corne un croissant magique, — le croissant endiamanté d’Astarté, distincte avec sa double corne.


V

Et je dis : « Elle est moins froide que Diane : elle roule à travers un éther de soupirs, — elle se plaît dans une région de soupirs : elle a vu que les larmes ne sèchent pas sur ces joues où le ver se traîne sans mourir, — elle vient au delà des étoiles du Lion nous montrer le chemin vers le ciel, — vers la paix léthéenne du ciel. Elle est venue, en dépit du Lion, faire briller sur nous son regard lumineux ; — elle monte à travers le repaire du Lion et l’amour brille dans son regard lumineux. »


VI

Mais Psyché, levant un doigt, dit : « Je me défie grandement de cet astre, — je me défie étrangement de sa pâleur : — oh ! hâte-toi ! oh ! ne nous attardons pas ! ah ! fuyons ! — fuyons, il le faut ! » Elle parlait avec terreur, laissant retomber ses ailes jusqu’à ce qu’elles traînassent dans la boue ; — elle sanglotait avec angoisse, laissant tomber les plumes de ses ailes qui traînèrent dans la boue, — qui traînèrent tristement dans la boue.


VII

Je répondis : « Ce sont là des rêves ; continuons notre route sous cette clarté tremblante ! Baignons-nous dans cette pure clarté, dont la splendeur sibylline rayonne d’espérance et de beauté ce soir : Vois ! elle monte haut dans le ciel à travers la nuit ! Ah, nous pouvons nous fier à sa lueur, convaincus quelle nous guidera bien ; — nous pouvons sans danger nous fier à sa lueur, qui ne peut que nous mener à bien, puisqu’elle monte si haut dans le ciel à travers la nuit. »


VIII

Je calmai Psyché, puis je l’embrassai ; — je vainquis ses scrupules et ses craintes et nous gagnâmes le bout de l’allée ; — mais là, nous fûmes arrêtés par la porte d’une tombe, — par la porte d’une tombe à légende. Et je dis : « Que vois-tu écrit, chère sœur, sur la porte de cette tombe à légende ? » — Elle répliqua : « Ulalume — Ulalume ; — c’est le caveau de ton Ulalume, — de l’amie que tu as perdue ! »


IX

Alors mon cœur devint froid et calme comme les feuilles racornies et brûlées, comme les feuilles flétries et brûlées ; je criai : « C’est sûrement en octobre, cette même nuit de l’année passée, que je voyageai, que je vins jusqu’ici, — que je portai jusqu’ici un fardeau révéré. - Quel démon a choisi, pour m’y attirer de nouveau, cette nuit parmi toutes les nuits de l’année ! Je reconnais bien maintenant le sombre lac d’Auber, — la forêt que hantent les vampires, dans le pays boisé de Weir ! »


  1. Edgar Poe composa Ulalume peu de temps après la mort de sa femme, — cette douce et poitrinaire Virginie qu’il avait toujours, quoi qu’aient dit ses détracteurs, entourée de soins touchants.
    (Note du traducteur.)