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Contes inédits (Poe)/Poésies/Hélène

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List2.svg Pour les autres éditions de ce texte, voir À Hélène (Poe).

Traduction par William Little Hughes.
Contes inéditsJules Hetzel (p. 288-291).
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HÉLÈNE


I

Je te vis — une seule fois — il y a des années : je ne dois pas dire combien, mais le nombre n’en est pas grand. C’était en juillet, à minuit ; la lune dans son plein, qui, s’élevant comme ton âme, cherchait une route rapide pour monter au ciel, versait avec un voile de lumière soyeuse et argentée la quiétude et le sommeil sur les visages soulevés de mille roses qui croissaient dans un jardin enchanté, où nulle brise n’osait remuer, sinon sur la pointe des pieds[1] ; — versait ses rayons sur les visages soulevés des roses, qui, en échange de cette clarté d’amour, exhalaient leurs âmes odorantes dans une mort remplie d’extase ; — versait ses rayons sur les visages soulevés des roses, qui souriaient et mouraient dans ce parterre enchanté par toi, par la poésie de ta présence.


II

Tout de blanc vêtue, sur un banc de gazon semé de violettes, je te vis à demi-couchée ; tandis que la lune versait ses rayons sur les visages soulevés des roses et sur le tien, soulevé, hélas ! dans l’affliction.


III

Sans doute ce fut le sort qui, ce soir de juillet, à minuit, — sans doute ce fut la Destinée… (elle se nomme aussi la Tristesse…) qui me conseilla de m’arrêter devant la grille du jardin pour respirer l’encens des roses endormies. Rien ne remuait ; dans le monde abhorré tout dormait, — hormis toi et moi ! (Ô ciel, ô Dieu, comme mon cœur bat en accouplant ces deux mots : hormis toi et moi.) Je m’arrêtai — je regardai — et en un instant tout disparut. (Ah ! rappelez-vous que le jardin était enchanté.) L’éclat de perle de la lune s’éteignit : les bancs de gazon et de mousse, les sentiers en méandres, les fleurs fortunées et les arbres plaintifs, je ne les vis plus : le parfum même des roses mourut entre les bras des brises amoureuses. Tout — tout s’évanouit, — hormis toi — hormis moins que toi : hormis l’âme qui brillait dans ton regard tourné vers le ciel. Je ne vis plus que tes yeux, — pour moi, le monde était là. Je ne vis plus que les yeux, je ne vis rien que ton regard pendant des heures, — je ne vis plus que tes yeux jusqu’au moment où la lune descendit. Quelles étranges histoires du cœur je lus dans le cristal de ces sphères célestes ! Quelle sombre douleur, mais quel sublime espoir ! Quelle sérénité dans le mutisme de cet océan d’orgueil ! Quelle ambitieuse audace, mais quelle puissance d’amour !


IV

Mais voilà qu’enfin la chère Diane disparut à l’ouest, dans une couche de nuages où sommeillait le tonnerre ; et toi, ainsi qu’un fantôme, t’ensevelissant au milieu des arbres, tu te dérobas au loin. Tes yeux seuls restèrent. Ils ne voulurent pas s’en aller[2], — jamais ils ne s’en sont allés. Éclairant cette nuit-là mon sentier solitaire jusqu’au seuil de ma demeure, ils ne m’ont pas quitté depuis (comme ont fait mes espérances). Ils me suivent, — ils me guident à travers les années. Ils sont mes ministres, et pourtant je reste leur esclave. Ils ont charge d’illuminer et d’embraser, — mon devoir à moi est de profiter de leur vive clarté pour faire mon salut, — de me purifier à leur flamme électrique, — de me sanctifier à leur foyer élyséen. Grâce à eux, la Beauté (qui est aussi l’Espoir) remplit mon âme ; ils brillent bien haut dans le ciel ; — ce sont les étoiles devant lesquelles je m’agenouille dans les tristes et silencieuses veilles de ma nuit ; tandis que, même dans l’éclat méridien du jour, je les vois encore, — deux étoiles de Vénus qui scintillent doucement et que le soleil ne peut éteindre.


  1. On tip-toe.
  2. C’est dans un jardin, à minuit, que l’auteur vit pour la première fois celle qui faillit devenir sa seconde femme, Sarah Helen Whitman, qui, dans un récent ouvrage de peu de valeur (Edgar Poe and his Critics, New York, 1860), a pris la défense du poëte. On sait que Poe rompit ce mariage en se présentant ivre et en faisant un esclandre dans la maison de sa fiancée peu de temps après la publication des bans. En soulignant les deux phrases ci-dessus, a-t-il voulu donner à entendre qu’il faut prendre ses paroles au sérieux ? Dans une horrible nouvelle intitulée Bérénice, il a mis en scène un monomane qui, se passionnant pour les dents de sa maîtresse, les revoit sans cesse et finit par les arracher pendant que sa bien-aimée est plongée dans un sommeil cataleptique. Le passage signalé me confirme dans l’opinion que Poe, tempérament nerveux par excellence, n’a souvent fait que reproduire ses sensations maladives. On devine alors par quelles souffrances il a dû acheter son droit de cité parmi les écrivains vraiment originaux. Lorsqu’il composait la nuit, Hoffmann se voyait parfois obligé de réveiller sa femme, dont la présence calmait l’effroi causé par le travail d’un cerveau surexcité ; je me figure que ce n’est qu’en tremblant pour l’équilibre de sa propre raison que l’auteur de Bérénice a décrit les hallucinations saisissantes de certains de ses personnages. (Note du traducteur.)