Correspondance 1812-1876, 6/1870/DCCXLVIII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 16-17).


DCCXLVIII

À M. ANDRÉ BOUTET, À PALAISEAU


Nohant, 18 août 1870.


Vous ne m’écrivez pas, chers amis ; où en êtes-vous chez vous ? avez-vous de l’espoir ou du découragement ? Ici, on est très abattu. Voyant les choses de loin et à travers l’esprit berrichon, qui n’est pas entreprenant, on a bien de la peine à croire qu’une guerre si mal organisée, si mal entamée et si peu préparée ne nous attire pas de grands malheurs. Il y en a déjà d’irréparables qui font saigner le cœur !

Vos affaires doivent souffrir de cette crise ; tout en souffre ; et, avec cela, le désastre de la saison horrible qu’il n’est plus guère possible de réparer.

Vous devez avoir quelque argent à moi, envoyez-le moi, en prélevant deux cents francs que je vous prie de faire remettre à l’ambulance du Palais de l’Industrie, pour les blessés.

Tachez qu’Émile Aucante fasse rentrer ce qui m’est dû, comme prix des billets de théâtre. J’ai besoin de tout : il y a des partants pour l’armée dont il faut garnir les poches.

Parlez-nous de vous ; êtes-vous à Palaiseau, à Paris ? Élisa est-elle tourmentée ou brave ? Vous êtes heureux d’avoir des enfants tout jeunes ; moi, j’ai des grands petits-neveux qui partiront !

La pluie nous a enfin reverdis ; mais c’est bien tard pour espérer des regains. La campagne est fraîche comme au printemps ; mais on a le cœur trop gros et on ne la regarde pas.

Nos moissons sont minimes.

Tout cela ne serait rien, si l’espoir de la délivrance du pays était au bout ! Mais nous sommes dans l’alternative de subir l’invasion ou de conserver le gouvernement victorieux qui nous l’a amenée. Est-ce que la France ne trouvera pas un moyen de salut contre l’un et l’autre ?

Nous vous embrassons tendrement.

G. SAND.