Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCXX

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 151-156).


DCCCXX

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PRANGINS


Nohant, 29 juillet 1871.


Cher ami,

Vous vous inquiétez de moi. Merci mille fois. Je veux vous dire moi-même que je ne suis pas, que je n’ai pas été malade du tout, malgré la maladie de la France qui nous rend tous assez malades de cœur et d’esprit. Que vous dirai-je de mes impressions ? elles ne peuvent se fixer sur rien, nous assistons à un travail qui probablement est assez vulgaire de près, mais qui sera peut-être grand dans l’histoire, s’il aboutit ! Une nation perdue et brisée par tous ceux qui ont voulu y établir l’autorité personnelle, même par celui à qui son génie avait semblé créer un droit ! Il n’a eu que l’éclat d’une légende, il a laissé en fin de compte la France plus bas qu’il ne l’avait prise.

Vous n’avez pas vu ces temps-là. Moi, j’ai vu le règne tout entier et j’ai très bien vu la fin du règne, l’invasion, le retour des Bourbons. Depuis, tous les essais de royauté dictatoriale ou constitutionnelle nous ont conduit à des abîmes. Vrai, nous n’en voulons plus, et cela, je suis sûre que c’est le sentiment qui domine : une effroyable lassitude des dynasties, une méfiance invincible contre tous ceux qui ont voulu faire nos affaires à notre place. Et voilà que nous voulons essayer de les faire nous-mêmes. Nous ne pouvons les faire brillantes dans la situation où on nous a mis ; c’est une liquidation de gens ruinés, c’est une existence à recommencer, c’est une série d’expériences, de sacrifices, de tâtonnements.

Si on nous persuade de prendre, comme panacée, une royauté quelconque, nous sommes perdus, nous reculons pour mieux sauter dans le vide. Alors l’Internationale reprend son œuvre et nous jette dans l’anarchie. Je crois à l’avenir de l’Internationale, si, reniant les crimes et les fautes que viennent de commettre ses stupides adeptes, elle se transforme, et poursuit son principe sans vouloir l’appliquer violemment. Elle n’a produit qu’un ramassis de fous ou de scélérats, mais elle peut s’épurer et devenir la loi de l’avenir. Pour cela, il lui faut du temps. Si des coups d’État nous la ramènent, elle est morte aussi, elle n’est pas encore viable. Sa formule est bonne au fond, son programme est détestable, impossible.

Donc tout est mort chez nous, si nous ne devenons pas des hommes. Les partis nous mangeront et il s’agirait de créer une république sans partis, sans républicains à l’état de parti ; une société laborieuse, commerçante, bourgeoise et démocratique dans la bonne acception des mots. La France est assez artiste et assez idéaliste pour résister à cette épreuve sans s’abrutir ; mais il faut qu’elle apprenne à procéder avec ordre, à se préoccuper de la vie pratique avant tout et à faire, je le répète, ses affaires elle-même.

C’est moi qui vous dis cela, moi l’être le moins pratique qui existe, le plus incapable de gérer quoi que ce soit, le plus condamné, le plus habitué à être exploité et mené. C’est pour cela que j’ai raison de pousser les autres à la vie pratique, je sais personnellement ce qu’il en coûte d’être trop race latine, et une transformation de notre esprit aventureux et insouciant me paraît absolument nécessaire.

Si M. Thiers, malgré tout ce qui lui manque, malgré notre ancienne antipathie, malgré les erreurs de son esprit sur de graves questions, sait nous persuader d’essayer la vie pratique, je désire qu’on l’écoute, sauf à le juger s’il s’égare. Il n’est qu’un homme, il n’est pas un souverain, nous ne sommes pas forcés de nous égarer avec lui. Il n’a pas de prestige, pas de cour, pas de créatures puissantes ; on peut le combattre, on peut l’abandonner. Désirons qu’il dure assez pour nous apprendre à discuter sans faire de révolutions. C’est le talent qu’il montre, c’est le système qu’il nous indique et semble vouloir suivre. Veut-il, comme on le dit, comme vous le croyez, nous conduire sans secousse à une restauration orléaniste ? Supposons-le ! chaque pas qu’il fait en ce sens doit lui apprendre et lui faire sentir que la terre manquerait sous ses pieds s’il manquait à sa parole, et qu’il aurait malgré lui, une secousse violente, un véritable terremoto[1], qui l’emporterait, lui et ses princes.

Hélas ! les princes ! ces aspirants aveugles, qui ont la simplicité de se croire de nature divine, bons à tout, capables de tout, ni plus ni moins que M. Gambetta, et qui sont là, de tous côtés, en France, attendant qu’on les appelle à faire notre bonheur, assez fats, assez niais pour s’en croire et s’en proclamer capables ! Ils me font l’effet de ces pauvres aspirants comédiens que j’ai vus cent fois se présenter dans les théâtres ou chez les auteurs dramatiques en s’offrant pour jouer les premiers rôles ! On les essayait dans les derniers emplois, ils ne savaient pas dire trois mots. Voilà le métier ridicule des prétendants, n’en soyez jamais, vous, mon prince philosophe et intelligent.

Mais je n’ai pas besoin de vous en prier. Vous ne donnerez jamais dans les godants du manifeste hypocrite ou naïf. Henri V est le plus honnête d’entre eux, il casse les vitres : mais aussi il est le plus naïf.

République, société française, organisation nationale, peu m’importe le nom, mais point de maître, pas de droit divin, pas d’hérédité dynastique, voilà ce que veulent tous ceux qui ne sont ni ambitieux, ni fous. Et il y en a encore pas mal, soyez-en certain ; ceux qui s’emparent du pouvoir par surprise sont toujours en minorité. Ils peuvent l’emporter à un moment donné, ils ne peuvent pas durer, on ne leur pardonne jamais l’usurpation du pouvoir ; on ne la pardonnerait pas plus à M. Thiers qu’à un autre, malgré sa grande influence du moment.

Voilà, mon cher et grand ami, ce que je réponds à votre question en toute liberté et santé de conscience. Maintenant devez-vous venir en France ? Oui, certainement, si la république s’y consolide et si vous jugez qu’elle mérite votre adhésion comme autrefois. Pour le moment, je ne sais s’il vous plairait d’y voir faire la cuisine et si les marmitons ne vous enverraient pas des éclaboussures. On vous accusera de conspirer, cela est inévitable, et, pour répondre, vous serez forcé de soutenir des polémiques désagréables. Le journalisme n’est pas toujours bien élevé et loyal. Je n’aimerais pas à vous voir dans cette bagarre. Ce n’est guère le moment de revoir la France ; moi, je ne veux pas voir Paris. On y remue pêle-mêle de l’or et de la vidange. Je n’ai pas quitté Nohant, je ne le quitterai pas cette année. J’aime mieux l’ombrage de mes tilleuls et la possession de moi-même, de mon jugement, de ma liberté et de ma dignité. Ceux qui vont à Paris, et qui ont du cœur, ne décolèrent pas ; que voulez-vous ! on liquide tout, de la cave au grenier.

Bonsoir, mon grand ami ma famille vous envoie ses vœux et son affection. Je vous embrasse de tout cœur.

  1. Tremblement de terre.