Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCXXIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 161-162).


DCCCXXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, août 1871.


Tu as envie et besoin de me voir et tu ne viens pas ! ce n’est pas bien ; car moi aussi, et nous tous ici, nous soupirons après toi. Nous nous sommes quittés si gais, il y a dix-huit mois, et tant de choses atroces ont passé entre nous ! Se revoir serait la consolation due. Moi, je ne peux pas bouger ; je n’ai pas le sou, et il faut que je travaille comme un nègre. Et puis je n’ai pas vu un seul Prussien, et je voudrais garder mes yeux vierges de cette souillure. Ah ! mon ami, quelles années nous passons là ! C’est à n’en pas revenir, car l’espérance s’en va avec le reste.

Quel sera le contre-coup de cette infâme Commune ? Napoléon ou Henri V, ou le règne des incendiaires ramené par l’anarchie ? Moi qui ai tant de patience avec mon espèce et qui ai si longtemps vu en beau, je ne vois plus que ténèbres. Je jugeais les autres par moi-même. J’avais gagné beaucoup sur mon propre caractère, j’avais éteint les ébullitions inutiles et dangereuses, j’avais semé sur mes volcans de l’herbe et des fleurs qui venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s’éclairer, se corriger ou se contenir ; que les années passées sur moi et sur mes semblables ne pouvaient pas être perdues pour la raison et l’expérience : et voilà que je m’éveille d’un rêve pour trouver une génération partagée entre le crétinisme et le delirium tremens ! Tout est possible à présent.

C’est pourtant mal, de désespérer. Je ferai un grand effort, et peut-être me retrouverai-je équitable et patiente ; mais, aujourd’hui, je ne peux pas. Je suis aussi troublée que toi, et je n’ose ni parler, ni penser, ni écrire, tant je crains d’aviver les plaies béantes de toutes les âmes.

J’ai bien reçu ton autre lettre, et j’attendais le courage d’y répondre ; je ne voudrais faire que du bien à ceux que j’aime, à toi surtout qui sens si vivement. Je ne vaux rien en ce moment. J’ai une indignation qui me dévore et un dégoût qui m’assassine.

Je t’aime, voilà tout ce que je sais. Mes enfants t’en disent autant. Embrasse pour moi ta bonne petite mère.