Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCXXVI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 164-167).


DCCCXXVI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 9 septembre 1871.


Cher ami,

Nous ne demanderions qu’à vous complaire ; Maurice et moi, nous ne faisons qu’un, et ce n’est pas de lui que viendrait l’obstacle. Mais le fait est que mon roman est trop peu avancé et que je n’arriverais pas après Taine. Comptant passer après Maurice et M. Malot, je ne me suis occupée que de mes feuilletons et j’en ai fait plusieurs pour me donner ensuite au roman sans distraction. Tout ce que je peux vous promettre, c’est d’être prête après Maurice, si vous le voulez. Ce sera à vous de vous entendre avec M. Malot et de lui bien dire que ce n’est pas par ma volonté que je prendrai sa place. Ces feuilletons ne sont pas si faciles à faire que je croyais : je dois pêcher dans des masses de griffonnages écrits au hasard du moment, pour faire un tout résumé et présentable. Je vais vous en envoyer un où Delacroix explique la peinture à Chopin et à Maurice. Il a été écrit le soir même et je le crois intéressant. Mais concevez-vous que, sur le manuscrit, après la date janvier 184., il y a un gros pâté, et qu’il nous est impossible de nous rappeler si c’est 41, 42 ou 43 ? Il faudra que vous retrouviez au juste l’époque où M. Ingres a exposé la Stratonice, dans une salle du Louvre, je crois ; ce dernier détail est indifférent : ce qui importe, c’est de dater le feuilleton de l’époque précise ; car il roule tout entier sur le jugement porté par Delacroix sur ce tableau.

Je crois que Villot doit savoir cela, ou tout autre conservateur de musées. D’après l’ordre de mon rangement, ce petit manuscrit serait de janvier 1841 ; mais je n’en ai plus la certitude.

Pauvre ami, je ne savais pas l’horreur des choses que vous avez traversées. Votre compagne doit vous être d’autant plus chère qu’elle a plus souffert. C’est vous qui la guérirez bien radicalement par la douceur et l’affection.

Et vous voilà à l’Odéon, bravant le public ahuri, et la troupe décapitée de Chilly ? c’est bien à vous d’avoir ce courage. Je voudrais être là pour vous applaudir ; mais je ne sais si j’irai cet hiver ; j’ai été si éprouvée moralement, que j’ai un besoin féroce de repos. Et puis il y a eu tant de secours à donner depuis un an, que je serai très pauvre.

Je relis votre lettre avant de fermer la mienne. Je vois que j’ai mal compris. Vous voudriez faire passer Malot après Taine et puis moi, et puis Maurice. J’avais compris, Taine, moi, Maurice, Malot. Eh bien, j’aimerais mieux, Taine, Maurice, moi ou Malot, Malot ou moi. Moi, je ne suis pas pressée, mais je me presserais pour vous satisfaire. M. Hébrard m’a écrit que M. Malot trouvait facilement à placer son roman dans un autre journal et c’est moi qui ai refusé de lui prendre son tour ; car je comprends qu’il tienne à paraître dans le Temps. Voyez, cher ami, à arranger cela dans votre intérêt, sans vous occuper du mien. Maurice cèderait bien son tour sans se plaindre et sans vous demander d’avances ; mais, moi, je ne voudrais pas le remettre si loin pour des raisons que je vous dirais, mais qui sont trop longues à écrire. En somme, je crois que le mieux serait de laisser les choses comme M. Hébrard me les a écrites : Taine, Maurice, Malot et moi ; cela me permettrait de donner à Buloz une nouvelle, pour me liquider, et ne pas le faire mourir de chagrin ; car le voilà qui se réveille et jette feu et flammes. Si Renan va à vous, je vous laisse à penser !

Je songe à une chose à laquelle vous devriez réfléchir. Vous voulez grouper autour de vous ce qu’il y a, dites-vous, de lumineux. Vous pourriez, à côté de la place politique de premier ordre que vous avez, prendre la première place littéraire. Mais le feuilleton est une chose si limitée, si interrompue, que les romans en souffriront toujours, et que les articles de variétés sérieuses étant forcément scindés, n’y auront jamais l’autorité qu’ils ont dans une revue ou dans un livre. Il faudrait trouver le moyen de faire, tous les quinze jours, quelque chose qui serait, sous la forme d’un grand supplément, à la fois un journal et une revue, cela contiendrait : la valeur d’une feuille en roman ; même étendue en science, philosophie, voyage ou critique, et le tout couronné par un résumé politique de la quinzaine. La politique du Temps acquerrait ainsi une autorité très grande. Elle ne perdrait pas celle qu’elle a au jour le jour, elle la décuplerait en la résumant et en l’expliquant. J’estime qu’une feuille de la Revue des Deux Mondes, qui est une bonne mesure pour un article de variétés sérieuses, tiendrait dans une page et un tiers du Temps ; d’autres travaux s’arrangent aussi bien d’une demi-feuille. Enfin, je m’imagine qu’il y aurait une magnifique tentative à faire et un immense succès à conquérir, si, — à peu de frais, et sans changer les habitudes du journal quotidien, — on arrivait à y joindre une Revue. Le public français ne comporte pas plus d’une ou deux Revues dans la forme qu’elles ont maintenant, parce que c’est trop cher à établir, trop cher d’abonnement ; ne pouvant résoudre la difficulté, on pourrait la trancher en la tournant, et le journal qui ferait cette innovation aurait tant de succès, qu’il ne lui serait pas nécessaire d’élever son prix. Tout au moins il pourrait laisser à l’abonné la liberté de s’abonner à part au supplément, et, par là, il ne compromettrait rien. Réfléchissez et calculez. Je ne crois pas vous communiquer une pure rêverie. J’y ai pensé bien longtemps et bien souvent. Il y a des conditions de succès qu’on force en les déplaçant.

À vous de cœur, cher ami.

G. SAND.