Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCXXXI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 172-173).


DCCCXXXI

À M. ALFRED GABRIÉ, À MONACO


Nohant, 21 octobre 1871.


Monsieur,

Merci mille fois, mais ne me dédiez pas ces vers-là. Écrivez-moi sur un sujet littéraire, champêtre, tout ce qu’il vous plaira ; mais ne me posez pas une question de principes politiques.

Je hais le sang répandu et je ne veux plus de cette thèse : « Faisons le mal pour amener le bien ; tuons pour créer. » Non, non ; ma vieillesse proteste contre la tolérance où ma jeunesse a flotté. Les événements multiples qui viennent de s’accomplir doivent nous faire faire un grand pas en avant. Il faut nous débarrasser des théories de 93 ; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélémy c’est la même voie. Vous êtes jeune, n’est-ce pas ? En tout cas, vous êtes poète ; vous devez aimer le vrai, le beau, le juste. Maudissez tous ceux qui creusent des charniers. La vie n’en sort pas. C’est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le mal engendre le mal. Apprenons à être révolutionnaires obstinés et patients, jamais terroristes. De longtemps nous ne serons écoutés. Qu’importe ! Le poète doit vivre au-dessus de ses contemporains, au delà de sa propre vie. L’humanité n’entrera dans un progrès que quand elle méprisera le mensonge dans l’homme, et respectera l’homme en dépit du mensonge.

GEORGE SAND.