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Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCLXIII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 228-230).


DCCCLXIII

AU DOCTEUR HENRI FAVRE, À PARIS


Nohant, 30 août 1872.


Cher ami,

Dans mon feuilleton du Temps, de la semaine prochaine, je dis mon mot sur la grande question que vous développez avec tant de science et de hauteur d’esprit dans votre explication de la Bible. Alexandre[1] se l’est appropriée sans vous nommer, ce qui m’a beaucoup surprise. Apparemment vous avez exigé ce silence, et, n’en comprenant pas bien les raisons, je n’ai pas osé vous nommer non plus. Cela ne m’a pas gênée, du reste, car je n’ai point la prétention de faire une critique de vos idées, et, si j’en avais la force et l’autorité (ce que je n’ai pas), je me garderais bien de discuter contre vous ni contre lui devant le public. Je ne trouve pas que l’amitié vraie permette ces combats ; j’ai peut-être tort, mais mon cœur s’y refuse, et j’ai coutume de l’écouter avant tout.

Ce n’est donc ni à vous ni à lui que répondent mes aperçus sur le fond de la question homme et femme, et je crois avoir réussi à ne pas même le faire pressentir. Je réponds aux interprétations qu’on donne à Dumas, à vous par conséquent, et qui sont tellement excessives, qu’elles en deviennent révoltantes, et, sans indiquer ni les écrits ni les personnes, je dis les trois mots que je vous ai dits chez Magny, la dernière fois que nous avons dîné ensemble, et je m’y tiens jusqu’à nouvel ordre[2].

Cela ne m’empêche pas d’apprécier et d’admirer le génie d’investigation et les éclairs de vérité qui donnent à votre thèse tant d’éclat, de lumière et d’intérêt ; mais votre point de départ n’a pas, à mes yeux, l’importance et la solidité que vous y attribuez. Le Dieu qui parle, explique et décrète, c’est vous, mon ami, et j’aime mieux qu’il en soit ainsi pour bien des raisons. La première et la meilleure, c’est que vous êtes un être modifiable et progressif, tandis que le Dieu de la Genèse est un vieux obstiné. Ce n’est qu’un glorieux qui ne dit rien de tendre, et qui n’a pas la notion de ce que l’homme, et la femme par conséquent, peuvent devenir.

Je reviendrai sur la question quand j’aurai mieux lu votre œuvre ; mais je ne parlerai de vous qu’autorisée par vous ; car le silence d’Alexandre sur votre compte me trouble, et je me demande si c’est par excès de modestie ou de parti pris que vous lui transmettez la parole en votre lieu et place.

Je compte aller à Paris cet automne. Au revoir donc, et à vous, moi et tous les miens, de tout cœur, aujourd’hui et toujours.

  1. Alexandre Dumas fils.
  2. Voici les paroles auxquelles George Sand fait allusion : « L’homme et la femme sont semblables ; ils ne différent que par l’éducation. »