Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCLXXXIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 266-269).


DCCCLXXXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 décembre 1872.


Eh bien, alors, si tu es dans l’idéal de la chose, si tu as un livre d’avenir dans la pensée, si tu accomplis une tâche de confiance et de conviction, plus de colère et plus de tristesse, soyons logiques.

Je suis arrivée, moi, à un état philosophique d’une sérénité très satisfaisante et je n’ai rien surfait en te disant que toutes les misères qu’on peut me faire, ou toute l’indifférence qu’on peut me témoigner, ne me touchent réellement plus et ne m’empêchent pas, non seulement d’être heureuse en dehors de la littérature, mais encore d’être littéraire avec plaisir et de travailler avec joie.

Tu as été content de mes deux romans ? Je suis payée. Je crois qu’ils sont bien, et le silence qui a envahi ma vie (il faut dire que je l’ai cherché) est plein d’une bonne voix qui me parle et me suffit. Je n’ai pas monté aussi haut que toi dans mon ambition. Tu veux écrire pour les temps. Moi, je crois que, dans cinquante ans, je serai parfaitement oubliée et peut-être durement méconnue. C’est la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre, et je ne me suis jamais crue de premier ordre. Mon idée a été plutôt d’agir sur mes contemporains, ne fût-ce que sur quelques-uns, et de leur faire partager mon idéal de douceur et de poésie. J’ai atteint ce but jusqu’à un certain point, j’ai fait du moins pour cela tout mon possible, je le fais encore, et ma récompense est d’en approcher toujours un peu plus.

Voilà pour moi ; mais, pour toi, le but est plus vaste, je le vois bien, et le succès plus lointain. Alors tu devrais te mettre plus d’accord avec toi en étant encore plus calme et plus content que moi-même. Tes colères d’un moment sont bonnes. Elles sont le résultat d’un tempérament généreux, et, comme elles ne sont ni méchantes ni haineuses, je les aime ; mais ta tristesse, tes semaines de spleen, je ne les comprends pas et je te les reproche. J’ai cru, je crois encore de ta part à trop d’isolement, à trop de détachement des liens de la vie. Tu as de puissantes raisons pour me répondre, si puissantes, qu’elles devraient te donner la victoire.

Fouille-toi et réponds-moi, ne fût-ce que pour dissiper les craintes que j’ai souvent sur ton compte, je ne veux pas que tu te consumes. Tu as cinquante ans, comme mon fils, ou à peu près. Il est dans la force de l’âge, dans son meilleur développement, toi de même, si tu ne chauffes pas trop le four aux idées. Pourquoi dis-tu souvent que tu voudrais être mort ? Tu ne crois donc pas à ton œuvre ? tu te laisses donc influencer par ceci ou cela des choses présentes ? C’est possible, nous ne sommes pas des dieux, et quelque chose de faible et d’inconséquent trouble parfois notre théodicée. Mais la victoire devient chaque jour plus facile quand on est sûr d’aimer la logique et la vérité. Elle arrive même à prévenir, à vaincre d’avance les sujets d’humeur, de dépit ou de découragement.

Tout cela me paraît facile, quand il s’agit de la gouverne de nous-mêmes : les sujets de grande tristesse sont ailleurs, dans le spectacle de l’histoire qui se déroule autour de nous ; cette lutte éternelle de la barbarie contre la civilisation est d’une grande amertume pour ceux qui ont dépouillé l’élément barbare et qui se trouvent en avant de leur époque. Mais, dans cette grande douleur, dans ces secrètes colères, il y a un grand stimulant qui justement nous relève, en nous inspirant le besoin de réagir. Sans cela, je confesse que, pour mon compte, j’abandonnerais tout.

J’ai eu assez de compliments dans ma vie, du temps où l’on s’occupait de littérature. Je les ai toujours redoutés quand ils me venaient des inconnus ; ils me faisaient douter de moi. De l’argent, j’en ai gagné de quoi me faire riche. Si je ne le suis pas, c’est que je n’ai pas tenu à l’être ; j’ai assez de ce que Lévy fait pour moi. Ce que j’aimerais, ce serait de me livrer absolument à la botanique, ce serait pour moi le Paradis sur la terre. Mais il ne faut pas, cela ne servirait qu’à moi, et, si le chagrin est bon à quelque chose, c’est à nous défendre de l’égoïsme ; donc, il ne faut pas maudire ni mépriser la vie. Il ne faut pas l’user volontairement ; tu es épris de la justice, commence par être juste envers toi-même, tu te dois de te conserver et de te développer.

Écoute-moi : je t’aime tendrement, je pense à toi tous les jours et à tout propos : en travaillant, je pense à toi. J’ai conquis certains biens intellectuels que tu mérites mieux que moi et dont tu dois faire un plus long usage. Pense aussi que mon esprit est souvent près du tien et qu’il te veut une longue vie et une inspiration féconde en jouissances vraies.

Tu promets de venir ; c’est joie et fête pour mon cœur et dans la famille.