Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCXLIII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 193-194).


DCCCXLIII

AU MÊME


Nohant, 25 janvier 1872.


Tu as très bien fait de m’inscrire, et même je veux contribuer. Porte-moi pour la somme que tu voudras et dis-le-moi pour que je te la fasse remettre.

J’ai lu ta préface dans le Temps : la fin en est très belle et très touchante. Mais je vois que ce pauvre ami était, comme toi, indécoléreux, et, à l’âge que tu as maintenant, j’aimerais te voir moins irrité, moins occupé de la bêtise des autres. Pour moi, c’est du temps perdu, comme de se récrier sur l’ennui de la pluie et des mouches. Le public, à qui l’on dit tant qu’il est bête, se fâche et n’en devient que plus bête ; car, fâché ou irrité, on devient sublime si on est intelligent, idiot si on est bête.

Après ça, peut-être que cette indignation chronique est un besoin de ton organisation ; moi, elle me tuerait. J’ai un immense besoin d’être calme pour réfléchir et chercher. En ce moment, je fais de l’utile au risque de tes anathèmes. Je cherche à rendre clairs les débuts de l’enfant dans la vie cultivée, persuadée que la première étude imprime son mouvement sur toutes les autres et que la pédagogie nous enseigne toujours midi à quatorze heures. Bref, je m’applique à un abécédaire ; ne me dévore pas.

J’ai un seul regret de Paris : c’est de n’être pas en tiers avec Tourgueneff quand tu liras ton Saint-Antoine. Pour tout le reste, Paris ne m’appelle point ; mon cœur y a des affections que je ne veux point froisser en me trouvant en désaccord avec leurs idées. Il est impossible qu’on ne se lasse pas de cet esprit de parti ou de secte qui fait qu’on n’est plus Français, ni homme, ni soi-même. On n’a pas de pays, on est d’une Église ; on fait ce que l’on blâme, pour ne pas manquer à la discipline de l’école. Moi, je ne peux pas me disputer avec ceux que j’aime, et je ne sais pas mentir ; j’aime mieux me taire. On me trouverait froide ou stupide ; autant rester chez soi.

Tu ne me parles pas de ta mère ; est-elle à Paris avec sa petite-fille ? J’espère que ton silence veut dire qu’elles vont bien. Ici, tout passe l’hiver à merveille : les enfants sont excellents et ne donnent que de la joie ; après le funèbre hiver de 70-71, on ne doit se plaindre de rien.

Peut-on vivre paisible, diras-tu, quand le genre humain est si absurde ? Je me soumets, en me disant que je suis peut-être aussi absurde que lui et qu’il est temps d’aviser à me corriger.

Je t’embrasse pour moi et pour tous les miens.