Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCXLIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 195-196).


DCCCXLIV

AU MÊME


Nohant, 28 janvier 1872.


Ta préface est splendide et le livre[1] est divin ! — Tiens ! j’ai fait un vers sans le savoir, Dieu me le pardonne. Oui, tu as raison, il n’était pas de second ordre, celui-là, et les ordres ne se décrètent pas, surtout dans un temps où la critique défait tout et ne fait rien. Tout ton cœur est dans ce simple et discret récit de sa vie. Je vois bien à présent pourquoi il est mort si jeune : il est mort d’avoir trop vécu par l’esprit. Je t’en prie, ne t’absorbe pas tant dans la littérature et dans l’érudition. Change de place, agite-toi, aie des maîtresses ou des femmes, comme tu voudras, et, pendant ces phases, ne travaille pas ; car il ne faut pas brûler la chandelle par les deux bouts, mais il faut changer le bout qu’on allume.

À mon vieux âge, je me précipite encore dans des torrents de far niente ; les amusements les plus enfantins, les plus bêtes, me suffisent, à moi, et je reviens plus lucide de mes accès d’imbécillité.

C’est une grande perte pour l’art que cette mort prématurée. Dans dix ans, il n’y aura plus un seul poète. Ta préface est belle et bonne. Il y a des pages qui sont des modèles, et il est bien vrai que le bourgeois lira ça en n’y trouvant rien de remarquable. Ah ! si on n’avait pas le petit sanctuaire, la pagodine intérieure, où, sans rien dire à personne, on se réfugie pour contempler et rêver le beau et le vrai, il faudrait dire : « À quoi bon ? »

J’embrasse les deux gros diamants qui t’ornent la trompette.

  1. Dernières chansons, par Louis Bouilhet.