Correspondance d’Eulalie/I/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Anonyme
A Londres, chez Jean Nourse. M.DCC.LXXXV (p. 7-57).
Second trimestre 1782

Correspondance d’Eulalie, Bandeau de début de chapitre


LETTRES
DE
JULIE À EULALIE.

PREMIÈRE LETTRE.




Lettre de Mademoiſelle Julie.
Paris, ce 12 Avril 1782.


J’ai appris, ma chere amie, avec bien du plaiſir, ton arrivée à Bordeaux. Tu as été fort heureuſe de trouver dans la diligence un officier d’infanterie qui t’ait défrayée & donné dix louis. C’eſt un de ces événemens qui n’arrivent qu’une fois dans la vie ; car ordinairement ces Meſſieurs ne ſont pas riches.

Croiras-tu que, depuis ton départ, la Lebrun[1] a trouvé le moyen de me faire paſſer pour pucelle, & de vendre 50 louis ma prétendue virginité à un jeune homme uſé de débauches, qui a la manie des pucelages. Je lui fus préſentée comme une petite payſanne nouvellement arrivée de ſon village. Dès qu’on m’eut livrée à ſa diſcrétion, je n’omis aucune des ſimagrées d’uſage dans pareilles occaſions ; je pouſſai des cris perçans, je pleurai, j’égratignai : en un mot, j’ai joué mon rôle d’un air ſi naturel, qu’il m’a cru auſſi vierge que l’enfant qui vient de naître. Quoique ſon priape pliât à chaque inſtant & fût ſi foible qu’à peine en ſentois-je les coups, je gémiſſois profondément, je le ſuppliois d’avoir pitié de moi, de ne pas me déchirer davantage, que j’en mourrois s’il continuoit. L’amour-propre, qui aveugle toujours les hommes ſur cet article, lui fit croire qu’il avoit fait des efforts héroïques. Il étoit ſi content enfin, qu’il me donna cinq louis pour mes rubans.[2] Que nous ſavons bien tromper les hommes quand ils veulent l’être, & qu’ils ſont aſſez ſots de payer pour cela ! Donne-moi ſouvent de tes nouvelles. Ton amie pour la vie.



Lettre de Mademoiſelle Felmé.
Paris, ce 21 Avril 1782.


J’ai appris avec bien du plaiſir, mon cœur, ton arrivée à Bordeaux. Tu as été bien heureuſe en route. Il paraît que la fortune t’accorde ſes faveurs. Tâche d’en profiter, afin de jouir dans ta vieilleſſe du fruit de ton libertinage, & ne pas mourir à l’hôpital, comme quantité de nos conſœurs.

J’ai eu depuis ton départ quelques bonnes paſſades, & j’ai fait pluſieurs parties chez la comteſſe. L’été ſera dur à paſſer ; point d’étrangers, & tous les militaires à leurs régimens.

Je quitte vîte ma lettre ; voici une viſite qu’on m’annonce.

En vérité cela n’était pas la peine de me tant preſſer de quitter de m’entretenir avec toi, c’était un vieux qui m’a patinée pendant deux heures & de qui je n’ai pu faire dreſſer le priape, quoique j’aie uſé trois poignées de verges à le fuſtiger. Que je plains l’état de ces vieux impotans ! ils ont le diable au corps pour courir chez les filles. Hé ! qu’y font-ils ? rien, que les ennuier & leur faire gagner avec beaucoup de peine ce qu’ils leur donnent.

Ce vieux m’a conté que la Duverger eſt à Saint-Martin pour une diſpute qu’elle a eue avec la le Duc, chez Nicolet. Elle aurait peut-être évitée la priſon, mais elle a manqué à Vaugieu ; & voici comment. Il l’avait mandée & la le Duc auſſi. La Duverger voulut prendre un ton & s’emporter en propos. Vaugieu lui ordonna de ſe taire ajoutant que ſi elle ne finiſſait, il la fouterait en priſon.  ! répliqua-t-elle auſſi-tôt, ſi vous voulez, Monſieur, vous me ferez mettre en priſon, mais pour m’y foutre ceci autre choſe, vous êtes un trop vilain bougre. Le proverbe que toutes vérités ne ſont pas bonnes à dire eſt vrai. Adieu, mon cœur, donne moi quelque fois de tes nouvelles.



Lettre de Mademoiſelle Victorine.

Paris, ce 15 mai 1782.


Tu as été bien long-tems, ma bonne amie, à me donner de tes nouvelles, je craignais qu’il ne te fût arrivé quelque accident, ou que tu ne fus malade ; ne ſois plus ſi pareſſeuſe, dérobe quelques inſtans à tes plaiſirs pour t’entretenir avec des perſonnes qui penſent à toi & à qui tu es chère.

C’eſt toujours mon vieux, qui eſt milord pot-au-feu ; il ne me gêne guère, je peux faire des paſſades & j’ai mes nuits libres, car il n’oſe découcher à cauſe de ſa femme.

Mademoiſelle de *** fille de condition, croyant que le comte de *** ſon amant, l’épouſerait, a eu le malheur d’écouter ſon cœur, mais ce monſtre, quoiqu’elle porte dans ſon ſein le fruit de ſon amour, vient de l’abandonner pour épouſer une riche financière. Mademoiſelle de *** l’ayant appris, s’eſt noyée, avant elle a écrit à ſon père.

„ Quand cette lettre vous parviendra, mon père, je ne ſerai plus. Je n’ai pu ſupporter l’idée du déshonneur. J’ai immolé mon amour pour vous & pour la malheureuſe victime qui eſt dans mon ſein. Il eſt inutile de vous dire le nom du ſéducteur qui m’a trompée. Il s’était annoncé comme un époux, & j’ai eu aſſez d’égaremens pour ne pas voir le précipice où je me jetais : c’eſt un malheureux, qu’il faut abandonner à ſes remords, il eſt impoſſible qu’il n’en ait pas, ils déchireront ſon cœur ! j’étais de ſi bonne foi ! je l’aimais ſi tendrement ! ah ! mon père, puiſſiez-vous m’oublier, & ne pas maudire la mémoire de votre pauvre fille.

Depuis la mort de ſa fille, Monſieur de *** eſt à toute extrêmité, il ne tardera pas à la rejoindre. Ah ! ma bonne amie, ſi l’amour cauſe bien des plaiſirs, il cauſe auſſi bien des peines. Si j’avais été à la place de Mademoiſelle de ***, réſolue de me donner la mort, devant j’aurais brûlé la cervelle à mon perfide. Adieu.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce Vendredi 17 Mai 1782.


J’ai été, ma chere amie, d’une partie de plaiſir à la maiſon de campagne du Duc de C***, à Mouceau. Nous étions huit, quatre hommes & quatre femmes. Après le ſoupé, nous avons paſſé dans un charmant boudoir entouré de glaces. Tout le monde s’eſt mis in naturalibus, (c’eſt ainſi que ces Meſſieurs appellent ſe mettre nu) ; enſuite nous étant groupé deux par deux, chacun dans une poſture différente, nous nous ſommes donné réciproquement un ſpectacle charmant. Jamais je n’ai eu tant de plaiſir. Après nos libations amoureuſes, nous avons danſé & fait mille folies juſqu’à cinq heures du matin. Jeudi nous devons recommencer une pareille ſcène ; je ſerois charmée que tu puiſſes être des nôtres. Comme ton beau corps y figureroit bien !

La femme de chambre que tu avois, & qui étoit entré chez la Urbain, vient de la quitter ; elle eſt venue me voir ce matin & m’a dit que ſouvent chez cette inſolente il n’y avoit pas de quoi dîner, depuis que le petit B…… eſt retenu à ſon régiment par ordre du Roi. Je verrai à la placer ; elle m’a chargé de t’aſſurer de ſon reſpect, elle te regrette beaucoup. Je finis, mon coëffeur entre & je ne puis le renvoyer. Je dois me rendre à quatre heures chez la Préſidente[3], tu devines aſſez pourquoi ; je t’en dirai davantage une autrefois. Ta chere amie pour la vie.



Lettre de Mademoiſelle Roſalie.
Paris, ce 20 Mai 1782.


Si je ne t’ai pas écrit plutôt, ma chere amie, c’eſt que j’ai été très malade. Je ne ſuis pas encore bien remiſe. Ce vilain amériquain m’a donné une cruelle maladie. Prends garde à eux, je t’en avertis. Algironi[4] prétend que dans peu je ſerai totalement rétablie ; je le déſire, mais je n’oſe m’en flatter ? ma figure eſt bien changée, moi ! qui n’avais jamais employé l’art pour relever l’éclat de mes charmes ; je vois qu’il faudra le faire ; cela me fait tant de peine : que quoique j’aye beaucoup gagné avec l’Amériquain, je voudrais ne l’avoir jamais connu.

Je te ſouhaite beaucoup de bonheur à Bordeaux, tâche d’avoir un armateur pour entreteneur ; ces gens-là gagnent prodigieuſement, l’argent ne leur coûte guère, c’eſt comme à un joueur à qui la fortune rit. On dit que maintenant les Demoiſelles ne ſont plus ſi ſoutenues que du tems du Maréchal de Richelieu, c’eſt un homme qui a bien aimé les femmes, & qui en a auſſi été bien aimé. Il peut dire aux lauriers de Mars, avoir joint les Myrtes de l’amour. Je déſire, ma bonne amie, que ta ſanté ſoit meilleure que la mienne.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce Lundi 20 Mai 1782.


Que les hommes, ma chere amie, ont des goûts biſarres ! hier, chez la Préſidente, il m’a fallu fouetter pendant plus de deux heures un vieux Préſident, tandis qu’à genoux devant moi, il me gamahuchoit. À peine étoit-il parti, qu’il vint un Abbé dont le goût étoit auſſi ſingulier, quoique plus plaiſant. Après nous être mis nus tous deux, il m’a fallu marcher à quatre pattes par la chambre, pendant que l’Abbé me ſuivait dans la même attitude. Étant entré en rut après quelques tournées, ce nouvel Adonis ſe mit en devoir de m’enfiler en levrette, henniſſant comme un cheval qui va ſaillir ſa jument : J’allois éclater de rire, quand ſon inſtrument des plus long & d’une groſſeur énorme, qu’il pouſſoit & repouſſoit avec une force incroyable, m’en ôta le pouvoir. J’éprouvai dans ce moment les ſenſations les plus délicieuſes. Deux fois en un quart-d’heure je me ſentis arroſée de la liqueur céleſte. Que nous ſerions heureuſes, chere Eulalie, ſi tous les hommes qui ont des goûts fantaſques, nous dédommageoient de nos complaiſances par autant de plaiſir que l’Abbé a ſu m’en procurer ! Auſſi ai-je bien prié la Briſſeau de m’envoyer chercher quand il reviendroit. Je t’en ſouhaite autant à Bordeaux. Donne-moi ſouvent de tes nouvelles.



Lettre de Mademoiſelle Victorine,
Paris, ce 22 Mai 1782.


Depuis le 18, ma bonne amie, le Comte & la Comteſſe du Nord ſont ici ; ils ont été le 20 à la Cour ; que ce ſerait une bonne aubaine ſi on pouvait avoir une paſſade avec lui, mais il n’y a rien à faire, il eſt trop amoureux de ſa femme qui eſt bien jolie. J’ai prié N*** & S *** deux intrigans de la première eſpèce, de tâcher de me faire avoir quelques-uns des Seigneurs de la ſuite.

On eſt furieux contre le Comte de Graſſe, voici une chanſon qu’on vient de faire contre lui.

Air : Jardinier, ne vois-tu pas ?

Notre Amiral s’eſt rendu
De la meilleure grace,
C’eſt gagné plus que perdu
Français, de quoi te plains-tu ?
De grace, de grace, de grace.

Correspondance d’Eulalie, séparateur

Pour qu’en de nouveaux combats,
Notre honte s’efface,
Anglais, armez votre bras,
Nous ne demandons pas de grace,
De grace, de grace, de grace.

Correspondance d’Eulalie, séparateur

Le Français mieux ſoutenu,
Saura vous faire face,
Il ne ſe croit pas vaincu,
Vous avez tout obtenu,
Par grace, par grace, par grace.

Correspondance d’Eulalie, séparateur

En France, ſans agrément,
Il n’eſt rien qu’on ne faſſe,
Mais, tout bon Français conſent,
À ſe battre en ce moment,
Sans grace, ſans grace, ſans grace.

Correspondance d’Eulalie, séparateur

Que le courage eſtimé,
Soit remis à ſa place,
Et ce pays préſervé,
De tout général nommé,
De grace, de grace, de grace.

Correspondance d’Eulalie, séparateur

Prenez nos vaiſſeaux de rang,
Anglais, on vous le paſſe,
Mais, pour notre équivalent,
Gardez notre Commandant,
De grace, de grace, de grace.

Correspondance d’Eulalie, séparateur

Qu’on embaume à ſon trépas,
Son cœur dans une chaſſe,
Et que l’on écrive au bas,
Pomade molle au Cédras,
De grace, de grace, de grace.


Adieu, ma bonne amie, au plaiſir d’avoir de tes nouvelles, ſurtout, ſi tu mande que tu es heureuſe.



Lettre de Mademoiſelle Felmé.
Paris ce 25 Mai 1782.


Hier, mon cœur, j’ai fait un ſoupé avec ton petit eſpiegle[5], il m’a demandé de tes nouvelles, il était fort inquiet de ton départ, je lui ai donné ton adreſſe, il doit t’écrire dans peu. C’eſt toujours le même. Jamais il ne ſera rien, & finira miſérablement. Il vient encore de refuſer un excellent entreteneur, il veut être libre comme l’air.

Tu es ſurement mieux à Bordeaux qu’ici, où il n’y a pas de l’eau à boire. Depuis que je t’ai écrit, j’ai été peu occupée ; ce ſoir je fais un ſoupé avec un Ruſſe de la ſuite du Comte du Nord. Auſſi, je vais finir ma lettre, pour faire une ample toilette, afin de tâcher d’en faire la conquête pour le peu de tems qu’il a à paſſer ici. Porte-toi bien, mon cœur.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce Samedi 25 Mai 1782.


Il eſt arrivé chez la Lebrun une bonne aventure. Un Monſieur très-brillant & en équipage y vient ; il demande une grande femme blonde. Auſſitôt on envoye chercher la Reneſſon. Elle ſe rend en toute diligence, mais juge quelle dut être ſa ſurpriſe quand elle reconnut ſon entreteneur, avec qui elle vivoit depuis un mois. Elle ne ſe déconcerta cependant pas pour cela, car prenant ſur le champ un ton de jalouſie, elle l’accabla de reproches & lui dit qu’ayant ſoupçonné ſes infidélités, elle l’avait fait ſuivre ; qu’inſtruite par ſes émiſſaires de l’endroit où il étoit, elle s’étoit empreſſée de venir l’y ſurprendre. Après s’être exhalé en longues plaintes de ce qu’elle avoit pris de l’attachement pour un homme qui ne le méritoit pas, elle ſortit en lui défendant de remettre le pied chez elle. Il lui a répondu, qu’il ſuivroit ſes ordres.

La Lebrun a été déſolée de cette aventure, & pour éviter pareille choſe à l’avenir, elle va faire percer une lucarne, de maniere que les demoiſelles pourront voir les perſonnes qu’on leur deſtine ſans être vues. Ton amie.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce Mercredi 29 Mai 1782.


Ah ! ma chere amie, que les hommes ſont trompeurs ! Tu connois ce D*** que j’ai pour amant[6] depuis deux ans, & qui eſt cauſe que j’ai refuſé pluſieurs entreteneurs, & me ſuis bornée à faire des parties ; hé bien, je revenois hier de chez ma couturiere, lorſqu’en remontant à mon appartement, j’y entendis quelque rumeur. Curieuſe de ſavoir ce que ce pouvait être, je regardai par le trou de la ſerrure. Dieu ! qu’ai-je vu ? l’infâme D*** prêt à jouir de ma femme de chambre, qui, la gorge découverte & à demi renverſée ſur mon canapé, ſe défendoit ſi gauchement, qu’il étoit aiſé de voir que ce n’étoit que pour mettre un plus haut prix à ſa défaite. Je fis du bruit à la porte qui leur fit lâcher priſe, & j’entrai ſans dire un mot de ce que je venois de voir. L’après-dîné ma femme de chambre étant ſortie ſans ma permiſſion, j’ai pris ce prétexte pour la renvoyer. Quant à D***, je verrai à le congédier dès que j’en trouverai l’occaſion, ſi toutefois j’en ai la force, car tu ſais combien je l’aime. Ne t’attaches à perſonne, ma chere amie, ſi tu veux faire fortune, & ne ſuis pas l’exemple de ta malheureuſe amie.



Lettre de Mademoiſelle Roſimont,
Paris, ce 30 Mai 1782.


Comment, ma chere amie, tu es partie ſans en rien dire à ton petit eſpiegle. Tu m’as cauſé beaucoup d’inquiétude, & j’en aurois encore, ſi Felmé avec qui j’ai ſoupé, ne m’avoit donné de tes nouvelles. Crois-tu ? qu’à cauſe que je ne penſe qu’au tems préſent, & ſuis une ſans ſouci, je ne ſois pas capable d’amitié ? ah ! connois mieux mon cœur, il eſt ſenſible ; ſi la tête & le cul ſont débauchés, la faute en eſt aux dieux qui me firent ſi folle ; je ne te pardonnerai, ma chere amie, que ſi tu me donnes ſouvent de tes nouvelles ; pour moi je ne t’écrirai que quand j’aurai de bonnes aventures à te mander, une autre fois rends plus de juſtice à ton petit eſpiegle qui t’eſt attaché pour la vie.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce Jeudi 30 Mai 1782.


À peine la lettre que je t’ai écrite hier étoit-elle partie pour la poſte, que Roſette eſt venue me voir & me conter ſa malheureuſe aventure avec le Chevalier de P… qui l’entretient depuis un mois ; il lui a donné une galanterie[7]. Amour ! ô toi dont les plaiſirs devroient faire partie du vrai bonheur en ce monde, comment n’as-tu pu garantir les plus zélés obſervateurs de ton culte, d’un poiſon qu’ils ne puiſent qu’aux pieds de tes autels ? Ce qu’il y a de plus malheureux pour la pauvre Roſette, c’eſt que le Chevalier ne veut pas convenir de ſes torts, & qu’il prétend que c’eſt die qui l’a trompé. En conſéquence il l’a quittée en lui donnant dix louis pour ſe faire guérir. Elle me charge de te demander ſi tu crois qu’elle puiſſe faire quelque choſe à Bordeaux. Situ lui conſeilles d’y venir, dès qu’elle ſera guérie, elle vendra ſes meubles & ira t’y rejoindre. Réponds-moi le plutôt poſſible. Ton amie.

P. S. J’oubliois de te mander que j’ai pris ton ancienne femme de chambre qui n’étoit pas encore placée. Elle paroît charmée d’être à mon ſervice, j’eſpère que j’en ſerai contente.



Lettre de Mademoiſelle Felmé.
Paris, ce 4 juin 1782.


Le Marquis de S***, mon cœur, vient de faire une charmante rouvie. Tu ſauras qu’il y a à l’opéra une nouvelle figurante, nommée Joſephine, c’eſt vraiment un morceau de roi. Elle eſt avec une tante, qui a annoncée qu’on n’auroit les prémices de ſa nièce, qu’en lui faiſant un contract de douze cent livres de rente viagère, reverſible ſur Joſephine. Le Marquis s’eſt mis en tête de l’avoir ſans cela. Pour y parvenir, il engage de ſes amis à faire le notaire & le clerc ; enſuite, il ſe rend chez Joſephine, & joue le paſſionné ; la tante lui dit la condition, il ſe récrie ſur la ſomme, propoſe la moitié ; cela eſt inutile, on ne veut rien rabattre ; enfin il ſe rend, & demande à la tante quand on pourra paſſer l’acte afin d’en prévenir ſon notaire. Mais aujourd’hui, reprit-elle, il n’y a pas d’opéra, mendez-lui de venir ici à cinq heures, & vous, faites-nous l’amitié de dîner ici. Le Marquis demande du papier & écrit auſſi-tôt au prétendu notaire. En attendant l’heure de paſſer le contract, le Marquis voulut s’émanciper, mais la tante s’y oppoſa en diſant : rien j’uſqu’à ce que l’acte ſoit ſigné, après tout ce qu’il vous plaira je me retirerai, & vous laiſſerai le champ libre. À cinq heures & demie arrive le notaire avec ſon clerc, il commence par s’excuſer ſur ce qu’il n’a pas été exact à l’heure, mais qu’il a été retenu par une aſſemblée de créanciers : enſuite il vante beaucoup les charmes de Joſephine, puis il demande à la tante & à la nièce leurs noms & qualités, dicte le contract au clerc, après il le fait ſigner aux parties, & ſe retire. Alors le Marquis devient heureux, il paſſe la ſoirée & la nuit dans les bras de Joſephine ; le lendemain matin, il la quitte à dix heures, la tante & la nièce vont à une répétition d’opéra ; elles n’ont rien de plus preſſé que de vouloir raconter leur aventure ; mais quelle eſt leur ſurpriſe lorſqu’elles voyent que tout le monde le ſait, & qu’on a des doubles du contract : auquel on avoit ajouté des plaiſanteries. Elles reconnurent, mais trop tard, qu’elles avoient été jouées. La tante eſt furieuſe, & arracheroit volontiers les yeux au Marquis : pour Joſephine, elle ne fait qu’en rire, & quand on lui en parle, elle dit : ſi je n’ai pas eu du profit, j’ai eu bien du plaiſir. On a donné à la tante le ſurnom de Madame à la rente. Si l’on veut te faire des contracts, que ceci te ſerve de leçon. Ton amie.

P. S. J’oubliois de te mander que ma femme de chambre me quitte pour ſe marier ; j’en ſuis bien fâchée ; elle eſt bien fidelle, & n’augmente point les mémoires : j’aurai beaucoup de peine à trouver ſa pareille.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce Mercredi 5 juin 1782.


J’ai fait ces jours derniers une partie au bois de Boulogne[8] où la Duverger étoit. J’ai bien juré, ma chere amie, que je n’irai plus nulle part où elle ſera. Elle s’eſt griſée & a fait mille horreurs. Comme ſon grand plaiſir eſt de battre, elle a voulu battre ceux qui étoient avec nous. Ils en ont ri d’abord ; mais voyant qu’elle frappoit trop fort, ils l’ont priée de ceſſer, en lui diſant que ſi elle ne finiſſoit, ils lui donneroient le fouet. Bien loin de les écouter, elle a recommencé de plus belle. Alors ces Meſſieurs lui tenant parole la fouetterent d’importance. Elle nous appeloit à ſon ſecours, mais nous nous ſommes gardés d’y courir, car le même ſort étoit réſervé à celle de nous qui auroit tenté de la défendre. Tandis qu’on la claquoit, elle faiſoit des juremens affreux, nous appeloit des bougreſſes, & nous accabloit de mille autres ſottiſes. Enfin ces Meſſieurs l’ayant laiſſée, elle s’eſt emparée des aſſiettes & de tout ce qu’elle trouvoit ſous ſa main, qu’elle faiſoit voler par la chambre ; en un mot, c’étoit une furie déchaînée. On s’eſt enfin jetté ſur elle pour l’arrêter. Nous profitâmes de ce moment, le Monſieur avec lequel j’étois venue & moi, pour nous eſquiver dans le bois. Nous l’y avons vu venir quelques momens après toute échevelée, ſa polonoiſe en lambeaux, elle avoit l’air d’une vraie bacchante. Nous nous ſommes cachés de crainte qu’elle ne nous voye. Tu m’avois ſouvent parlé de cette Duverger comme d’une dévergondée, j’avois peine à croire qu’elle le fût autant. Roſette attend avec impatience ta réponſe à ſon ſujet ; elle s’eſt miſe entre les mains d’Algironi. Ton amie pour la vie.



Lettre de Mademoiſelle Roſalie.
Paris, ce 7 juin 1782.


Algironi avoit raiſon, ma chère amie, je ſuis totalement guérie ; mais mes charmes n’ont plus leurs fraîcheurs. J’ai beſoin tous les jours d’une demi-heure de toilette ſecrète ; je penſerai long-tems à l’Américain.

J’ai fait connoiſſance d’un jeune homme de province qui eſt fou de moi. Il ſera ruiné avant peu. Il ne ceſſe de me faire des affaires[9] ; auſſi m’apporte-t-il journellement des montres, des pendules, des étoffes de toutes eſpèces. &c. Tant pis pour lui ; quand il n’aura plus rien, je le quitterai : c’eſt l’uſage.

Voici un bon mot d’un Allemand, qu’on a mis en vers.

Un Allemand, muſicien vanté,
Dans un concert, faiſoit crier merveille ;
Chaque auditeur, de plaiſir tranſporté,
Inceſſamment, lui diſait à l’oreille,
Divin ! divin ! ah ! c’eſt vraiment divin !
Plus altéré, que ſenſible au refrain,
Divin ! dit-il, où donc eſt la bouteille ?

Cela me rappelle une hiſtoire qu’on m’a racontée d’un Anglais, qui ne ſavoit encore que très-peu de français il entendoit dire que les jeunes gens de Paris avoient une vie fort courte. Oui, dit-il, cela être très-vrai, les jeunes gens de Paris avoir le vi fort court. Jamais je ne t’en ſouhaite, ma chère amie, que de longs & gros.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce lundi 8 juin 1782.


L’abbé Chatar[10], ma chère amie, doit me préſenter à un vieux Financier qui cherche une maîtreſſe. Si je pouvois lui plaire, je quitterais D*** & entrerois dans le chemin de la fortune. Quand l’entrevue ſera faite, je t’en donnerai des nouvelles.

J’ai vu hier ſur le Boulevard[11] une nouvelle débutante[12] nommée Joſephine ; elle eſt d’une beauté éblouiſſante. Tu dois juger qu’il faut que cela ſoit ; car nous autres femmes, ſoit foibleſſe, ſoit malignité, nous cherchons toujours à dépriſer celles à qui la nature a donné des avantages qu’elle nous a refuſés. Elle avoit avec elle une eſpèce de tante ou de mere. Le Marquis de Genlis la lorgnoit furieuſement. Il ſeroit dommage qu’un roué de ſon eſpece eût les premices d’une auſſi jolie fille. Il ne pourroit pas lui faire ſa fortune ; car il eſt ruiné depuis qu’on a aboli ſon tripot[13]. Adieu. J’attends de tes nouvelles avec impatience.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce lundi 10 juin 1782.


L’Entrevue avec mon vieux Financier ne m’a pas réuſſi. Il ne m’a pas trouvé de ſon goût. Il y a des hommes ſinguliers ! Il faudroit, je crois, que la nature formât tout exprès des femmes pour eux. Ils trouvent l’une trop grande, l’autre trop petite ; il faudroit qu’elle fut brune quand elle eſt blonde ; les yeux ne ſont pas aſſez langoureux, la bouche eſt trop grande, le pied n’eſt pas aſſez mignon, &c. &c. Ah ! qu’une fille eſt malheureuſe, ma chère amie, d’être ainſi ſujette aux caprices de ces Meſſieurs !

Tu ſais que la Raucours[14], Actrice de la Comédie françaiſe, eſt une fameuſe tribade. Hé bien, apprends qu’elle eſt auſſi maintenant Auteur dramatique. On a donné le premier Mars dernier une piece de ſa compoſition qui a pour titre, Henriette. Voici une chanſon qui a été faite à cette occaſion.

Air : Mon pere étoit pot, &c.

Au théâtre on vient d’annoncer
 Une piece nouvelle,
Qui doit peu nous intéreſſer,
 C’eſt d’un auteur femelle :
  C’eſt un hiſtrion,
  Las du cotillon,
 Qui prend un nouvel être ;
  Son cœur eſt uſé,
  Son goût eſt blaſé,
 Son eſprit vient de naître.

Correspondance d’Eulalie, séparateur

Il eſt connu par ſes exploits
 Plus que par ſes ouvrages ;

Jamais le travail de ſes doigts
 N’eut droit à nos ſuffrages.
  Mais ce nouveau né,
  D’un talent borné,
 Surprendra s’il ne touche ;
  Car l’auteur Raucours
  Travaille toujours,
 Mais jamais il n’accouche.

Je tâcherai d’aller voir cette piece dès que je le pourrai, ſi on la joue encore.

D’après ce que tu me marques, Roſette n’ira pas à Bordeaux. Il paroît que la guerre nous fait du tort par-tout. Puiſſe donc la paix ſe faire bientôt ! c’eſt le vœu que je ne ceſſe de former, ainſi que celui que tu ſois toujours en bonne ſanté. Ta ſincere amie.



Lettre de Victoire[15].
Paris, ce 12 juin 1782.


Mademoiſelle !

Je ſuis très-heureuſe ayant perdue une auſſi bonne maîtreſſe que vous, d’être entrée au ſervice de Mademoiſelle Julie ; comme vous lui écrivez ſouvent, je vous prie de m’y recommander, je ne négligerai rien pour qu’elle ſoit contente de mon ſervice. Si Mademoiſelle avoit beſoin de moi dans ce pays-ci, elle ſait que je ſuis à ſes ordres.

J’ai l’honneur d’être avec un profond reſpect,

Mademoiſelle,

Votre très-humble
& très-obéiſſante Servante.


Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce jeudi 13 juin 1782.


Hier, ma chere amie, la Comteſſe[16] m’a envoyé chercher pour ſouper avec un Baron Allemand. Que ces gens ſont ruſtres & groſſiers ! Je ne crois pas qu’ils aient jamais connu l’amour ; ou ſi ce petit dieu a jamais fait quelques voyages en Allemagne, les Grâces, qui l’accompagnent ordinairement & ſont ſes dames d’atours, effrayées ſans doute de la ruſticité des habitans de ce pays, l’auront abandonné aux frontières, & ſeront venu l’attendre en France. Ce qu’il y a de ſûr, c’eſt que ces lourds Seigneurs n’en ont pas la moindre idée. Que penſer donc des gens du bas étage ?

Figure-toi, ma chere amie, que dès que cet orignal me vit entrer, il débuta ainſi, parlant à la Comteſſe : „ Je ſuis grandement beaucoup content de ſon figoure, l’y ſera-t-elle complaiſante à moi ? „ Je n’ai pu m’empêcher de rire de ſa manière de parler. S’imaginant ſans doute que c’était du plaiſir que je me figurois d’avoir avec lui, il dit : „ Petit mamzelle être content de ce que moi prend elle. Ah ! le petit friponne, l’y affre vi tout te ſuite que moi être un pon la diable. Laiſſe-nous, Matame „. À ces mots la Comteſſe ſe retira & nous laiſſa ſeuls. La porte étoit à peine fermée que mon Baron, ſe précipitant ſur moi, m’accabla du poids énorme de ſon corps ; & ſans autre préambule, ſans dire un ſeul mot, me mit à même de gagner ſon argent. Après s’être ainſi brutalement ſatisfait, il m’a tracaſſée, maniée, retournée juſqu’au moment où l’on eſt venu dire que le ſouper étoit ſervi, ce qui, comme tu te l’imagines bien, m’a cauſé un double plaiſir ; car je commençois à m’impatienter furieuſement de toutes ſes manières. Pendant tout le tems que nous avons été à table, notre Allemand n’a ouvert la bouche que pour dire, après avoir pris de chaque plat le premier ; “ Prends le petit mamzelle „. (car il ne ſervoit perſonne) De tems en tems il diſoit : “ Vous l’y affre fait grantement plaiſir à mon perſonne. Moi revenir, & demander toujours vous. „ Enfin il a tant mangé & tant bu, qu’on a été obligé de le porter dans ſa voiture.

Quels ſots perſonnages que les Barons Allemands ! Nulles graces, nulle politeſſe. Je ne t’en ſouhaite pas, ma chère Eulalie ; ils payent mal & ne donnent aucun agrément. Vive les François pour le plaiſir, & les Anglois pour l’argent ! Adieu. Ta dévouée.



Lettre de Mademoiſelle Felmé.
Paris, ce 14 juin 1782.


J’avois bien raison, mon cœur, de te mander que je regrettois ma femme de chambre : depuis qu’elle m’a quittée je ſuis à la troiſième ; la première me voloit, la ſeconde avoit des amans à qui elle faiſoit boire mon vin, & qu’elle nourriſſoit à mes dépens. Je ne puis rien dire de celle que j’ai maintenant, elle n’eſt que de hier à mon ſervice.

Après t’avoir mandé mes malheurs, il faut que je te mande une aventure qui m’eſt arrivée hier. L’après dîné j’étois aſſoupie dans ma bergère, lorſque ma femme de chambre vint me dire qu’un Monſieur demandoit à me parler. J’ordonnai qu’on le fit entrer. Il ſe préſenta fort poliment, & débuta ainſi : „ Quoique je n’aie pas le plaiſir d’être connu de vous, je me ſuis flatté que vous trouveriez bon que je vienne vous voir. Vos charmes doivent vous attirer beaucoup d’adorateurs ; oſerai-je eſpérer que vous m’accorderez la grace que je vais vous demander : il y a dix louis à gagner ; „ je lui répondis, que je ſerois charmée de faire quelque choſe qui pût lui être agréable, pourvu que ce ne ſoit rien qui répugne à la nature. Hé ! de quoi s’agit-il ? „ c’eſt ſeulement (répliqua-t-il) de permettre que je jouiſſe de vous ; que nous nous mettions tous deux nus, & que vous mettiez ces éperons à vos talons pour m’en éperonner le derrière, ſans cela je ne pourrois parvenir au ſuprême bonheur „ : j’acceptai, & éperonnai mon homme de la belle manière ; car plus je redoublois, plus ſon priape prenoit de conſiſtance, & m’arroſoit de la céleſte liqueur : en une demi-heure, il a joui quatre fois. Cet homme, dans ſa jeuneſſe, doit avoir été un vigoureux compère ; il a l’air d’avoir cinquante ans. Avoue, mon cœur, que dans notre état, nous jouons ſouvent de plaiſantes ſcènes.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce Mardi 18 juin 1782, à dix heures du ſoir.


Voici la copie d’une lettre que j’ai reçue ce matin.

“ J’ai eu, Mademoiſelle, le plaiſir de vous voir chez Nicolet ; je me ſuis informé qui vous étiez, on m’a aſſuré que vous aviez le cœur tendre. En conſéquence je vous ai fait ſuivre par un ſavoyard pour avoir votre adreſſe. Il a bien exécuté ma commiſſion ; c’eſt : ce qui me procure le moyen de pouvoir vous écrire. Je vous dirai donc tout franchement que je vous aime beaucoup, mais beaucoup ; que je meurs d’envie de mourir dans vos bras. Mais je ne ſuis pas riche, & je ne puis vous offrir grand’choſe, quoique vous ſoyez impayable. Mais ſi vous voulez m’accorder un entretien particulier d’une heure, je vous offre quatre louis, qui ſont tout ce dont je puis diſpoſer. Si cela vous convient, mettez oui ſur une carte, & donnez-la au porteur je vole auſſi-tôt dans vos bras.”

Je n’ai pu m’empêcher de rire de cette lettre. J’ai pris une carte ſur laquelle j’ai mis oui & la lui ai envoyée. Au bout d’un quart-d’heure eſt arrivé un franc campagnard ſortant du fond de ſa province, & parfaitement reſſemblant au Baron de Pourceaugnac. Son début a été de me donner ſes quatre louis & de me ſauter au cou, & ſans autre cérémonie il m’a jetté ſur ma bergere & s’eſt payé emplement ; car il n’a quitté priſe qu’après ſept aſſauts. Prenant enſuite ſon chapeau & ſa canne, il a gagné la porte & s’eſt eſquivé ſans rien dire. Il paroît qu’il eſt fort pour le phyſique de l’amour. Adieu : je vais me coucher. Ce provincial m’a fatiguée par ſes manieres, qui cependant ont leur mérite.



Lettre de Mademoiſelle Roſalie.
Ce 21 Juin 1782.


On dit, ma chere amie, que Monſieur le comte d’Artois va au camp de Saint-Roch ; ſurement c’eſt qu’on va prendre Gibraltar. Cela ſeroit fort avantageux pour nous, car on aſſure que cela feroit faire la paix et tu ſais que la guerre nous ruine. On trouve journellement dans les filets de Saint-Cloud des filles que la miſere force à ſe détruire.

Le provincial va toujours ſon train ; tant qu’il donnera il ſera bien reçu. Je finis, ma chere amie, il vient me prendre pour aller dîner au Bois de Boulogne.



Lettre de Mademoiselle Julie.
Ce Vendredi 21 Juin 1782.


Les exploits continus de M. de la Fayette ſont ici le ſujet de toutes les converſations. Parmi les différens morceaux de poéſie qui circulent à ſa louange, on remarque celui-ci dont un jeune Abbé m’a donné copie.

Le vertueux vainqueur d’Annibal & Cartage
Autrefois mérita le ſurnom d’Africain ;
Le brave la Fayette, auſſi grand, auſſi ſage,
D’un peuple ami reçoit celui d’Américain.
Pourſuis, jeune héros, Scipion à ton âge
Vainquit juſqu’à l’envie : elle ſe tait pour toi.
De nos fiers ennemis tu mérites l’hommage,
Le reſpect des Français & l’amour de ton Roi.

Je voudrois, chere Eulalie, qu’il fît de ſi belles actions, qu’il battît tant les Anglois, que ces derniers fuſſent enfin contraints à demander la paix ; car la guerre nous ruine entierement.

Il fait ici des chaleurs exceſſives. Je regrette bien qu’il ne ſoit plus poſſible de paſſer une partie de la nuit au Palais royal. Tu ſais qu’avant que la grande et belle allée du jardin de ce Palais fût abattue, on s’y promenoit l’été juſqu’à deux heures du matin. Il s’y donnoit même quelque-fois des concerts. Nous pouvions y aller chercher fortune et, à la faveur des ténebres, rendre de petits ſervices aux vieux paillards honteux. Le Duc de Chartres vient de nous enlever cette reſſource, et au Public cet agrément. Le tout, dit-on, par avarice ! A-t-il donc tant beſoin d’argent ? n’en a-t-il pas aſſez ? mais il ſemble que plus on en a, plus on veut en avoir.

Les demoiſelles qui ont été l’année paſſée à Spa s’en ſont ſi mal trouvées, que pas une n’y va cette année, tant on en eſt dégoûté. Les joueurs qui y ſont ne s’occupent que des cartes, les malades ne penſent qu’à leur ſanté ; de plus, les femmes honnêtes, qui ſouvent dérogent à leur qualité, y abondent et s’emparent du peu d’étrangers qui veulent s’adonner à l’amour. Adieu, chere amie ; il y a long-tems que je n’ai reçu de tes nouvelles.



Lettre de Mademoiſelle Victorine.
Ce 22 Juin 1782.


S’il y a un mois que je ne t’ai écrit, c’eſt que je n’avais rien d’intéreſſant à te mander. Voici une lettre du Préſident de S*** à Vaugieu, et la réponſe de celui-ci. Cela amuſe tout Paris.

„ Je vous demande juſtice, Monſieur, de la nommée Florival qui a donné une galanterie à mon Jockey. C’eſt un garçon charmant, dont les ſervices me ſont très-agréables ; la perte de ſa ſanté ne peut être punie que par le ſéjour d’un an à l’hôpital. Je compte que vous ferez votre devoir. ”

Réponſe de Vaugieu.

Monsieur !

„ Si vous me prouvez que c’eſt de deſſein prémédité que la nommée Florival a fait perdre la ſanté à votre charmant Jockey ; je la punirai comme elle le mérite. Mais je ne lui dois aucuns châtiments s’il a été la trouver et s’il a pris chez elle une maladie qui eſt devenue, comme vous le ſavez très-bien, un effet d’échange et de commerce. Il eſt des mers ſur leſquelles on ne peut voguer qu’après avoir pris la réſolution d’en affronter tous les dangers. En attendant votre réponſe, je vais m’occuper de la ſanté de la malheureuſe. Je vous conſeille de faire la même choſe pour votre Jockey. Si vous déſirez que ſes ſervices continuent de vous être agréables. Je me flatte que cette lettre vous convincra que je ſais remplir tous mes devoirs.

„ J’ai l’honneur d’être avec reſpect,

 „ Monsieur

„ Votre très-humble et
très-obéiſſant ſerviteur.

Il faut que le préſident de S*** ſoit fou d’avoir voulu qu’on mette la Florival à l’hôpital. Il ſe répent ſurement de la lettre qu’il a écrite à Vaugieu. Elle lui vaut le ſurnom de préſident au charmant Jockey. J’attends de jour en jour de tes nouvelles, il y a long-tems que tu ne m’en as donné.



Lettre de Mademoiſelle Julie.
Ce Samedi 22 Juin 1782.


Ah ! ma chere amie, que je ſuis à plaindre. D**, mon amoureux, a eu une lettre d’exil de la police, à cauſe qu’il s’étoit aviſé de filouter un jeune provincial ; le coquin, avant de partir, m’a pris une montre et quelques autres bijoux, et eſt allé les mettre en gage au Mont-de-Piété. Par bonheur, il m’a laiſſé les reconnoiſſances : en même tems il y avoit joint une lettre pour excuſer ſon vol : en me diſant, qu’il n’avoit pas le ſol pour faire ſon voyage, et m’aſſurant qu’il m’enverroit une lettre de change dès qu’il ſeroit arrivé chez lui. Juge ſi je dois le croire : c’eſt un gaſcon, comme tu ſais. Ah ! je jure bien de n’avoir plus d’amoureux. Il m’a fait bien du tort. Que je te ſerve d’exemple, chere amie, et que mon malheur t’inſtruiſe. Adieu ! je ſuis au déſeſpoir.

  1. Maquerelle de Paris.
  2. Les demoiſelles appellent ainſi ce qu’on leur donne au-deſſus du marché. C’eſt pour elles, la maquerelle n’en a rien.
  3. C’eſt la Briſſeau, maquerelle de Paris, ſurnommée la Préſidente parce qu’elle eſt intendante des plaiſirs de Meſſieurs du Parlement ; elle a auſſi la direction des ſoupers de la petite maiſon de Monceau du Duc de C. En général, c’eſt elle qui a la pratique des paillards honteux. Elle a ſi bien fait ſes affaires dans ce commerce, qu’elle a une maiſon ſuperbe dans la rue Françaiſe, qui lui a coûté plus de 200000 liv.
  4. Cet Algironi eſt un de ces empiriques qui, à la faveur de différens ſpécifiques, approuvés de la Faculté de médecine, tuent plus de monde à Paris qu’ils n’en guériſſent. Il entreprend ſurtout les maladies vénériennes, & ne manque jamais de rejetter les accidens qui peuvent réſulter de l’uſage de ſes drogues ſur le mauvais régime ou l’incontinence du malade,
  5. Sur nom qu’Eulalie avoit donné à Mademoiſelle Roſimont qui eſt une folle & une grande libertine.
  6. Il eſt d’uſage chez ces filles d’avoir chacune un ami particulier qu’elles appellent leur amant ; c’eſt le plus ſouvent leur coëffeur ou quelque laquais. Celles qui donnent dans une claſſe en apparence au-deſſus, ont un de ces élégans ſans aſyle qui ne ſe ſoutiennent que par leurs eſcroqueries en tout genre, ſur leſquels les magiſtrats veillent ſans ceſſe, & dont il n’y a pas de mois que la Police n’en envoye quelques-uns à Biſſêtre.
  7. Nom que l’on donne aux maladies cauſées par l’amoureuſe jouiſſance. Il eſt étonnant qu’on ſe ſerve de ce mot, car rien n’eſt aſſurément moins galant que ces ſortes de maladies.
  8. Bois à une lieue de Paris. Il eſt entouré de mur. Les Suiſſes des portes ſont Traiteurs & Marchands de vin. Il ſe fait beaucoup de parties de demoiſelles chez eux. On trouve dans ce bois pluſieurs jeux de bague.
  9. C’eſt acheter à crédit des marchandiſes qu’on revend au comptant à plus de moitié perte.
  10. Cet Abbé, quoique pourvu d’aſſez bons bénéfices, ſe mêle encore de procurer des maîtreſſes, et vous fait faire chez lui des ſoupers avec telle fille de Paris que vous déſirez. Il eſt ſans ceſſe l’agent des jolies Demoiſelles. Anciennement il n’étoit que le Bonneau du Marquis de Genlis ; mais il l’eſt maintenant du Public.
  11. Depuis Pâques juſqu’au mois d’Octobre, on va ſe promener en voiture ſur le Boulevard. Les demoiſelles y étalent leurs grâces pour tâcher d’y faire des conquêtes. Les hommes ſont à pieds dans le milieu, et vont cauſer aux portieres des voitures des dames de leur connoiſſance. Il y a ordinairement les jours d’uſage d’y aller, c’eſt-à-dire, les Dimanches, Fêtes et Jeudi, quatre rangées de voitures, deux de chaque côté, dont l’une va et l’autre eſt arrêtée. Ils vont d’un côté depuis la porte St. Martin juſqu’à la demi-lune, et reviennent enſuite de l’autre. Sur les côtés du Boulevard, il y a des chaiſes à louer pour ceux qui veulent ſe repoſer.
  12. On appelle ainſi les demoiſelles qui n’ont pas encore été entretenues, et qui ſe font voir en public pour la premiere fois.
  13. Le Marquis de Genlis a tenu pendant plus de deux ans une maiſon de jeu. Il y avoit trente-un et biribi. C’étoit Hazon, fripon avéré, que la Police auroit dû envoyer à Bicêtre pour le reſte de ſes jours, qui tenoit la banque. Le Marquis de Genlis y étoit intéreſſé, puiſque cela défrayoit ſa maiſon, où tout le monde, pourvu qu’on eût de l’argent, étoit admis ; et afin d’attirer des chalands, il avoit des filles à ſes ſoupers. Les demoiſelles Juſtine, Roſiere, Grandval, Fourcy et Violette y étoient de fondation. Cela ne doit pas du tout étonner, car le Chevalier de Zeno, Ambaſſadeur de la république de Veniſe, avoit un tripot pareil. Différentes perſonnes, telles que le Comte de Genlis, Madame de Selle, la Préſidente Champeron, la Comteſſe d’Aunois, en tenoient auſſi dans le même tems, avec cette différence que les filles n’y étoient pas admiſes. Enfin cette fureur étoit portée au point que les Envoyés de Pruſſe, d’Heſſe-Caſſel et de Suede, avoient auſſi des tripots chez eux. Mais Louis XVI a aboli ces lieux abominables en 1781, au mois de Mars, d’après le compte que le Magiſtrat chargé de la police lui a rendu des déſordres qu’ils occaſionnoient.
  14. On aſſure que Louis XV lui ayant vu jouer le rôle de Didon, dans lequel elle excelloit, en eut envie, et que Madame la Comteſſe du Barry lui procura un tête-à-tête avec elle.
  15. Ancienne femme de chambre de Mademoiſelle Eulalie.
  16. Madame Gourdan, à qui Louis XV a donné le ſurnom de Comteſſe. C’eſt la première Maquerelle de Paris ; elle a la pratique des grands Seigneurs & des étrangers.