Correspondance de Victor Hugo/1861

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1861.


À Paul Chenay.


Hauteville-House, 21 janvier 1861.

Cher M. Chenay, vous avez désiré graver mon dessin de John Brown, vous désirez aujourd’hui le publier ; j’y consens, et j’ajoute que je le trouve utile.

John Brown est un héros et un martyr. Sa mort a été un crime. Son gibet est une croix. Vous vous souvenez que j’avais écrit au bas du dessin : Pro Christo, sicut Christus.

Lorsque, en décembre 1859, avec une profonde douleur, j’annonçais à l’Amérique la rupture de l’Union comme conséquence de l’assassinat de John Brown, je ne pensais pas que l’événement dût suivre de si près mes paroles. À l’heure où nous sommes, tout ce qui était dans l’échafaud de John Brown en sort, les fatalités latentes il y a un an sont maintenant visibles, et l’on peut dès à présent considérer comme consommées la rupture de l’Union américaine, grand malheur, et l’abolition de l’esclavage, immense progrès.

Remettons donc sous les yeux de tous, comme enseignement, le gibet de Charlestown, point de départ de ces graves événements.

Mon dessin, reproduit par votre beau talent avec une fidélité saisissante, n’a d’autre valeur que ce nom, John Brown, nom qu’il faut répéter sans cesse, aux républicains d’Amérique, pour qu’il les ramène au devoir, aux esclaves, pour qu’il les appelle à la liberté.

Je vous serre la main.

Victor Hugo[1].
À Paul Meurice.


H.-H., 27 février 1861.

Tout ce que vous faites est bien, et je vous en remercie à demeure.

Ma femme est bien heureuse ; vous voir, même avec des yeux malades, c’est un bonheur ; un des plus doux qu’il y ait. Voilà des années que j’en suis privé. Mais j’espère en cet an de grâce 1861.

Je souffre toujours d’une douleur mal située, à la trachée artère, presque au larynx. On me dit que le changement d’air me guérira. On a sans doute raison. Je demande à Dieu qu’il me permette de finir ce que j’ai commencé. C’est peut-être bien exigeant. — Quoi qu’il en soit, aimez-moi, et tout est bien[2].


À Paul Chenay[3].


Hauteville-House, 10 mars 1861.
Cher monsieur Chenay,

J’autorise la publication des douze dessins gravés par vous aux conditions suivantes :

1° La publication de cet album n’aura lieu qu’après la publication totale des Misérables ; je dis totale, les Misérables devant être publiés par partie ; je reste maître de déterminer moi-même l’époque de la publication.

2° Quatre jours avant la publication de l’Album, il me sera payé en espèces par l’éditeur la somme de 3 000 francs. Je me réserve de mettre s’il y a lieu en tête de l’Album une lettre où j’indiquerai la destination que j’aurai donnée à tout ou partie de la somme. J’aurai droit, outre ces trois mille francs, au tiers des bénéfices que produira la vente de l’Album, déduction faite des frais.

L’éditeur m’écrira une lettre où, en reproduisant celle-ci in extenso, il déclarera l’exécuter et s’engagera à en exécuter les conditions.

Mon tiers des bénéfices éventuels me sera payé aux mêmes époques et de la même façon que votre tiers vous sera payé à vous-même.

Recevez, je vous prie, mon plus cordial serrement de main.

Victor Hugo[4].
À Paul Meurice.


Dimanche, 18 mars 1861.

Merci avant tout. Comme vous êtes bon de me garder ainsi[5]. Voici le fait : en juillet 1839, il y a vingt-deux ans, je lus à divers amis, Auguste Vacquerie, Louis Boulanger, toute ma famille, MM. Gustave d’Arnay et H. Ducros (je crois, je ne suis pas sûr de Ducros), les trois premiers actes du drame Les Jumeaux. C’était le Masque de fer. Auguste s’en souvient à coup sûr. Une des principales situations, dans un moment où, par une péripétie, l’homme au masque était démasqué, (adolescent. J’avais supposé le masque, comme c’est probable, dès l’enfance) ; une des principales situations du drame, la principale peut-être, c’était la mère, Anne d’Autriche, se trompant entre ses jumeaux, et prenant le Masque de fer pour Louis XIV. J’ai su cet hiver, par ma femme, que cette situation a été mise par A. Dumas dans un de ses romans dont le titre m’échappe[6]. Il est probable qu’elle se retrouve dans son drame. J’ai évidemment l’antériorité, puisque mon drame, lu à des amis, date de 1839. C’est là tout ce qu’il serait utile de constater. Mon idée a-t-elle été éventée (par G. d’Arnay peut-être qui voyait beaucoup Dumas) ? Est-ce simplement une rencontre ? C’est possible. Je ne dis pas du tout, et il ne faut pas qu’on dise, que Dumas est plagiaire, mais ce qui est certain, ce qui peut être prouvé et attesté par les auditeurs d’alors, c’est que l’idée première est de moi ou à moi. Tout cela peut être dit, ce me semble, sans froisser Dumas, et comme un hasard littéraire, en prenant date en mon nom, pour me préserver d’une accusation de plagiat, si grave dans mes préjugés que je jetterais mon drame au feu plutôt que de l’encourir. Maintenant faites pour le mieux, praesidium et decus meum.

Chenay a dû vous remettre 40 francs que j’ai avancés pour lui à sa femme. Cela fera quelque chose comme 336 francs que vous aurez à moi. vous la bonté de remettre là-dessus à ma femme 200 francs ? Elle va vous arriver. Elle est bien heureuse.

Je vous serre dans mes bras.

V.

Moi je pars aussi. Pour la Belgique probablement[7].


À François-Victor[8].


Mardi 26 [mars 1861].
11 heures du matin.

Nous sommes à Weymouth, et en dépit d’un corbillard qui m’a dit bonjour en arrivant, d’un cimetière que j’ai sous ma fenêtre et du glas de la duchesse de Kent qui a fait hier la musique de notre dîner, je suis très bien, la traversée a été bonne et le vent excellent.

Mon cher petit Toto, je t’envoie bien vite ces bonnes nouvelles avec toutes mes tendresses. Donnes-en la moitié à ta sœur, et la moitié à Julie, et garde tout pour toi.

Ton père,103
V[9].
À Auguste Vacquerie[10].


Bruxelles, 2 avril [1861].

Merci de la joie que me fait votre succès[11]. Voilà une éclatante victoire, disputée et définitive comme tous les triomphes du vrai. Vous êtes venu et vous avez vaincu. Vous donnez une magnifique fête aux intelligences. Paris s’éteignait, vous venez d’en tirer une grande flamme. Nous sommes ravis, Charles et moi. Charles est plus heureux de votre succès que d’un succès personnel. M. Émile Allix lui a écrit tous les détails, et nous avons cru y être. Maintenant vous n’avez plus qu’à aller devant vous. L’horizon immense vous appartient. Ce n’est pas à vous qu’on a besoin de dire : Continuez. Je vous crie bravo du fond de mon nuage.

Victor H[12].


À Charles Baudelaire.


Bruxelles, 10 avril 1861.

Monsieur, la petite bibliothèque de Hauteville-House vous remercie : elle a désormais votre beau volume complet[13]. Je ne puis vous dire à quel point ce gracieux envoi me touche.

Me voici voyageant ; on m’a cru très malade cet hiver, mais le changement d’air me remet ; je vais d’horizon en horizon, je quitte l’océan pour la terre, je cours à travers monts et vaux, et la grande nature du bon Dieu me guérit.

Votre poésie aussi est un dictame ; c’est elle qui a commencé ma guérison. Les vers calment et charment. Je vous rends grâce et je vous serre cordialement la main.

Victor Hugo[14].
À Auguste Vacquerie[15].


Dimanche 15 avril [1861].
Cher Auguste,

Les Misérables. Je vais m’y remettre, et, selon toute apparence, leur consacrer cet été, par conséquent finir. Mais nous vivons dans un temps interrupteur, et, comme il s’agit d’une somme très considérable, je me ferais scrupule de traiter avant d’avoir terminé le livre. Du reste, je n’ai pris aucun engagement. Il y a néanmoins la petite difficulté du vieux traité Gosselin Renduel (octobre 1831) laquelle devra être résolue dans la combinaison nouvelle, quelle qu’elle soit.

Mlle Santa Colomba. Je me mets à ses pieds. Cependant je n’accorde plus pour mes paroles d’autorisation gratuite aux musiciens depuis qu’il y a autour de moi des proscrits abandonnés à secourir. L’éditeur de Mlle S. C. pourrait-il donner à notre caisse si peu que ce soit ? Je serais charmé d’être agréable à Mlle S. C.

Soyez heureux et triomphant là-bas, Manibus tuis Carolum meum commando.

V.[16].


À Jules Janin.


Bruxelles, 24 avril 1861.

Au milieu de mes pérégrinations, je reçois votre admirable feuilleton sur les Funérailles de l’honneur. Je vous serre dans mes bras, et je vous remercie. La vie, la force, la chaleur, la grâce toute-puissante, c’est vous. Vous êtes inépuisable et lumineux. Votre feuilleton se lève sur Paris comme l’aube. Hélas ! ce pauvre Paris crépusculaire d’aujourd’hui a bien besoin de votre clarté. Si les adolescents séniles d’à présent veulent apprendre à être jeunes, qu’ils aillent à vous. S’ils veulent apprendre le courage, l’esprit, l’imagination, le style, toutes les magies de la poésie et de l’idéal, et la fidélité aux grands souvenirs, et la fierté, et l’incorruptibilité, et le respect des vaincus, qu’ils vous prennent pour maître. Votre attitude sereine et vaillante au milieu de tant d’abaissements est un grand exemple. Je vous écris ce billet sur le coin d’une table d’auberge, un peu au hasard, comme cela me vient, mais ému, attendri, charmé.

À vous du fond du cœur.
Victor Hugo.

Je prie un artiste, plein de cœur et de talent, M. Luthereau, de vous remettre cette lettre[17].


À François-Victor[18].


Braine-l’Alleud, 20 mai [1861].

Cher fils, je n’ai pas encore de lettre de toi. Je pense que tout va bien à Hauteville-House. Je sais par Mlle Loisel qu’Adèle est à l’île de Wight. Quant à toi, tu travailles comme un petit aigle. Shakespeare et moi, nous te bénissons, cher enfant.

Je suis ici près de Waterloo. Je n’aurai qu’un mot à en dire dans mon livre, mais je veux que ce mot soit juste. Je suis donc venu étudier cette aventure sur le terrain, et confronter la légende avec la réalité. Ce que je dirai sera vrai. Ce ne sera sans doute que mon vrai à moi. Mais chacun ne peut donner que la réalité qu’il a. Du reste, je ne sache rien de plus émouvant que la flânerie dans ce champ sinistre.

Je vois de plus en plus quelle distance il y a, quel abîme, entre Napoléon-le-grand et Napoléon-le-petit.

Charles est resté à Bruxelles, mais grâce au chemin de fer, Bruxelles et Waterloo se touchent. Je me cache ici, afin de pouvoir travailler tranquille ; Charles me garde le secret de ma retraite ; si l’on me savait à Waterloo, j’y serais assiégé de curieux, les plus bienveillants du monde, c’est vrai ; mais je ne pourrais rien faire.

Avant de quitter Bruxelles, j’ai envoyé à Rotterdam pour le prochain voyage du Windham trois nouvelles caisses très précieuses. Si le capitaine Alcock est encore à Guernesey au moment où tu recevras cette lettre , vois-le, je te prie, le plus tôt possible, et dis-lui qu’en arrivant à Rotterdam, il trouvera chez MM. Hudig et Pieters trois nouveaux colis à moi marqués V.H. 5, V.H. 6, V.H. 7. Recommande-les-lui bien fort. Il y a de la poterie chinoise, du Céladon, de la porcelaine. Je pense que les quatre premiers colis sont en ce moment à Guernesey. Fais placer tous ces colis dans l’ex-chambre d’Auguste. Si tu vois madame Engelson, dis-lui qu’il y a à cette heure à Bruxelles une très charmante et très jolie femme de Paris, madame Doche, laquelle lui ressemble si fort, que l’autre soir je disais en sortant du théâtre : Madame Engelson a joué ce soir à merveille.

Nous allons voir ces jours-ci le Je vous aime[19] de Charles. Quel temps avez-vous à Guernesey ? Ici, bise et brouillard. Janvier en mai. Il fait très froid et je t’écris pour me réchauffer. Mes meilleures amitiés à MM. Kesler et Duverdier.

V.

Dis à Marie et à Rosalie que je compte sur leur zèle et sur leurs bons soins pour la maison. Bonjour à Chougna.

Écris-moi à Braine-l’Alleud, près Waterloo, poste restante[20].


À Crémieux.


Braine-l’Alleud, 28 mai 1861.

Cher ami, je reçois votre lettre du 25 mars ; mais je la reçois aujourd’hui seulement 28 mai. Le 25 mars, je quittais Guernesey, malade et allant un peu respirer un air nouveau ; depuis deux mois je vais de ville en ville, je cours les aventures de la convalescence, et votre lettre si charmante et si bonne ne me réjouit qu’aujourd’hui. Elle me touche profondément. Vous n’êtes pas seulement l’homme éloquent et puissant ; vous êtes l’homme excellent. Vir bonus… et tout le reste de la définition. Je ne saurais vous dire à quel point je vous aime, à quel point nous vous aimons tous. Moi, votre client, et mon fils Charles, votre autre client, nous parlons de vous sans cesse. Pas une voix n’est plus éloquente que la vôtre ; pas une âme n’est plus fière. Cela doit être, du reste : l’âme est la source de la voix.

Ma santé est rétablie. Avant peu, je retournerai à mon rocher. Si jamais une bonne étoile vous y amenait, ô mon cher hôte, comme je serais heureux de vous recevoir dans ma masure ! Ce serait pour tous les proscrits une fête, et vous réjouiriez l’exil comme vous consolez la patrie.

Mettez aux pieds de votre fille la signature qu’elle veut bien désirer. J’ai cherché longtemps, pour l’écrire au bas de ce portrait, une phrase qui dît tout ce dont mademoiselle Crémieux peut être bien fière, et j’ai fini par la trouver. La voici :

À la fille de Crémieux.

Je vous serre la main, mon noble et généreux ami.


À Paul Meurice[21].


14 juin [1861].
Du fond de mon antre.

Si je pense aux Ardennes, je le crois bien ! ce mot dans votre lettre m’ouvre une perspective charmante. Vous viendriez, n’est-ce pas ? Écoutez, soyons bien gentils, je vais finir mon livre, faites votre drame, et dans un mois nous nous envolerons ensemble dans la montagne. Est-ce dit ? Vous aurez assuré votre victoire de l’hiver, vous pouvez venir un peu triompher dans le soleil et dans la nature côte à côte avec moi, chacun notre œuvre en poche[22]. — Les poissons étaient déjà achetés quand votre mot m’est arrivé. Ils ont coûté 115 francs. Je les crois d’un plus grand modèle que les vôtres. Ils sont les plus grands possible, et très énormes.

À bientôt. Comme je vais songer aux Ardennes ! Si vous venez, quelle fête ce sera ! Vous savez que je vis en ce moment caché dans un trou pour finir en paix les Misérables. Écrivez-moi toujours rue du Nord, 64, à Bruxelles. C’est l’adresse sûre.

Je vous embrasse tendrement.

Mme Drouet me charge de vous dire combien votre gracieux souvenir la touche.

Ne vous étonnez pas de l’écriture de l’adresse, je la fais mettre par la

maîtresse de l’hôtel pour que la lettre ait moins de chances d’être décachetée[23].
À Messieurs Gimeppe Palmeri, Luigi Porta, Savetio Friscia,
Membres du Comité unitaire italien, à Palerme.


Bruxelles, 21 juin 1861.
Messieurs,

Dans une lettre éloquente et qui me touche profondément, vous m’annoncez que mon nom vient d’être inscrit sur la liste de l’Association unitaire italienne, par décision spontanée et unanime de la société tout entière.

J’accepte avec joie la place que vous m’offrez parmi vous. Je m’unirai ardemment à vos efforts, dans la limite de mon devoir démocratique. Vous me remerciez magnifiquement du peu que j’ai fait ; un tel remercîment est une récompense.

Membres du Comité unitaire italien, votre œuvre est sainte.

La restauration d’un grand peuple est plus qu’une restauration, c’est une résurrection. Toutes les forces du progrès convergent au même but que vous, et vous aident. En fondant l’Italie, vous ne travaillez pas seulement pour la patrie, vous travaillez pour le monde. L’Italie une est un besoin de la civilisation.

La grande Europe de l’avenir s’ébauche à l’heure où nous sommes. La tendance des peuples est de se grouper par races pour en venir à se grouper par continents. Ce sont là deux phases de la civilisation qui s’enchaînent logiquement, l’une amenant l’autre ; l’unité nationale d’abord, l’union continentale ensuite. Ces deux progrès seront l’œuvre du dix-neuvième siècle ; il a déjà presque accompli le premier, il ne s’achèvera point sans avoir accompli le second.

Une époque viendra où les frontières disparaîtront. Toutes les guerres se dissoudront dans la fraternité des races. Ce sera le grand jour de la patrie humaine.

En attendant ces sublimes réalisations de l’avenir, continuez, persévérez, marchez ; que tous les hommes d’intelligence et de cœur fassent leur devoir actuel ; que chaque nation réclame son unité, apport nécessaire de chaque peuple dans l’immense pacte fédéral futur ; qu’une haute philosophie politique pénètre la diplomatie elle-même et la transforme ; que quiconque mutile ou diminue un peuple soit mis au ban de l’humanité. Soyons tous compatriotes dans le progrès, et redisons tous, aussi bien au point de vue européen qu’au point de vue italien : Il faut que l’Italie ait Venise et Rome ; car sans Rome et Venise, pas d’Italie, et sans Italie pas d’Europe.

Recevez, messieurs les Membres du Comité directeur, pour vous personnellement, et veuillez transmettre à tous les membres de l’Association unitaire italienne l’expression de mes vifs remercîments et de mes profondes sympathies.

Victor Hugo[24].


À Auguste Vacquerie[25].


[1861.]

Cher Auguste, ce matin 30 juin à huit heures et demie, avec un beau soleil dans mes fenêtres, j’ai fini Les Misérables. Je sais que la nouvelle vous intéressera un peu, et je veux que ce soit par moi que vous l’appreniez. Je vous dois ce petit billet de faire part. Vous avez pris cette œuvre en amitié, et vous l’avez nommée dans votre admirable livre Profils et Grimaces. Sachez donc que l’enfant se porte bien. Je vous écris ces quelques lignes avec la dernière goutte d’encre du livre.

Et ce livre, savez-vous où le hasard m’a amené pour le finir ? dans le champ de Waterloo. J’y suis depuis six semaines, tapi. Je m’y suis fait un antre à côté du lion, et j’y ai écrit le dénouement de mon drame. C’est dans la plaine de Waterloo et dans le mois de Waterloo que j’ai livré ma bataille. J’espère ne l’avoir point perdue.

C’est du village de Mont-Saint-Jean que je vous écris. Demain j’en partirai et je continuerai ma tournée en Belgique et un peu ailleurs, s’il m’est possible d’aller ailleurs.

Voilà donc le livre fini. Maintenant quand paraîtra-t-il ? ceci est une autre question. Je me réserve de l’examiner à part. Comme vous savez, je n’ai nulle hâte de publier ce que je fais. L’important pour moi, c’est que Les Misérables soient terminés. À présent, je vais achever La Fin de Satan, et enfermer, en attendant, Les Misérables sous six clefs, con seis llaves, comme dit votre grand frère Calderon.

À bientôt. Si vous m’écrivez, envoyez-moi votre lettre par Charles qui, lui aussi, travaille. Et faites-nous un beau drame, qui accompagnera splendidement cet hiver la glorieuse résurrection des Funérailles de l’honneur. Quand le mot est écrit par vous, Funérailles signifie Triomphe.

Tuus.
V. H.

Je vais me remettre en route, mais Charles saura toujours où je suis.

Connaissez-vous un jeune statuaire qui a un très beau talent et qui s’appelle M. Drouet ? Il a, me dit-on, l’idée de faire pour moi ce qu’Alexandre rêvait pour lui-même en regardant le mont Athos, et de sculpter à ma ressemblance un rocher de Guernesey. Mais oui, vous le connaissez, car il a fait votre médaillon. Quand vous le verrez, remerciez-le pour moi de son glorieux rêve, et serrez-lui la main de ma part.

Je sors de temps en temps de ma caverne pour aller voir ces dames qui paraissent se plaire à Bruxelles.

Voilà donc M. Peyrat revenu à la tête de La Presse. J’en suis charmé. C’est un cœur honnête et un jeune et noble talent[26].


À François-Victor[27].


11 juillet [1861].
Mont-St-Jean.

Par suite de tout nos va-et-vient, ta lettre de mercredi 3 (à ta mère) ne me parvient qu’aujourd’hui. J’ai écrit le 30 juin une lettre à M. Marquand qui en contenait une pour toi, une pour M. Kesler, une pour Marie, à qui j’envoyais 8 livres. M. Marquand a-t-il reçu cette lettre ? As-tu reçu la tienne ?

Cher enfant, je croyais qu’un acompte sur les 500 francs te suffirait ; mais puisque tu désires tout de suite toute la somme, la voici. Tu trouveras ci-inclus un mot pour le directeur de la Old Bank. Je te remettrai les 20 francs d’appoint à mon retour. Je vois sur ta lettre que tu finissais par t’attrister d’être seul à Guernesey. Pourquoi ne me l’as-tu pas écrit ? Je serais revenu immédiatement près de toi. Ma santé est rétablie, et j’aurais été charmé de t’aller retrouver. Du reste toutes ces dispersions-là ne valent rien. Celle-ci était nécessaire, mais, en dehors de la nécessité absolue, tout ce qui dissout notre groupe de famille est mauvais. Liberté, mais ensemble. Voilà ce qui est, je crois, le vrai et le sage. Tâche de le faire comprendre à ta mère. Quant à moi, je n’ai plus qu’une pensée, revenir le plus tôt possible à Guernesey. Attends-toi donc à me voir arriver. Si tu es encore à Jersey à ce moment-là, j’irai t’y embrasser, mon enfant chéri.

Quelles précautions as-tu prises en partant pour les manuscrits ? es-tu entièrement sûr ? puis-je être absolument tranquille ? Écris-moi un mot détaillé à ce sujet.

Voilà de l’argent. Amuse-toi, mon enfant chéri. On n’a pas besoin de te dire de travailler. Tu as en toi la même flamme que moi et la même volonté. Sois donc heureux là-bas. Puis reviens, que nous mangions mon raisin ensemble.

Écris-moi sous le couvert de ta mère, rue de Louvain, 26, à Bruxelles. Donne-moi des détails. Parle-moi de tous nos amis. Parle-moi de la maison. Que font Marie et Rosalie ? Je viens de passer deux jours à Bruxelles avec ta mère, ta sœur et Charles. Hetzel et Parfait y étaient venus exprès. Puis je suis revenu ici travailler. Les yeux de ta mère vont de mieux en mieux. À bientôt. Je t’aime bien profondément, cher fils.

Ma lettre aux Italiens[28] a été reproduite par tous les journaux de Belgique, de France et d’Italie[29].


À Charles.


Eyndheven, 15 août [1861].

Mon petit Charles, je te griffonne ceci sur une feuille arrachée à mon carnet, avec mon genou pour table, dans un coin d’auberge ; je suis en pleine école buissonnière, je viens de voir la Hollande. Voilà trois semaines que j’y fais des zigzags, allant de Maëstricht à Utrecht, de Schiedam à Amsterdam. J’ai tout vu. Il y a des merveilles en tout genre, et comme nature et comme art, mais l’ensemble est une désillusion. Il faut toute ma bienveillance pour ne pas être furieux. La vieille Hollande chinoise n’existe plus ; une curiosité, c’est qu’il n’y a pas de curiosités. Tout est gratté, parfait, anglais, châtré, badigeonné en jaune. Il y a cinquante ans, Prudenheim, sous le nom de Louis Bonaparte, a régné ici. Le style empire y fait loi. Les rares carillons qui restent chantent Partant pour la Syrie. La Hollande, à tous les points de vue, est immensément au-dessous de la Belgique. Mais les Rembrandt qui sont à La Haye et à Amsterdam méritent, à eux tout seuls, qu’on fasse le voyage. Je t’écris ceci dans une halte ; les itinéraires sont très brouillés dans ce pays de canaux. Peut-être vais-je m’embarquer pour Guernesey dans le plus prochain port, peut-être repasserai-je par la Belgique. Dans ce cas, j’irais vous voir tous un moment à Bruxelles ; êtes-vous toujours 16, rue de Louvain ? J’y adresse ce mot à tout hasard. J’espère que ta mère va toujours de mieux en mieux, et que ta sœur et toi vous vous portez splendidement, comme c’est votre devoir. Voilà vingt-cinq jours que nous nous sommes quittés, j’ai soif de vous embrasser tous. Quelle joie quand nous nous reverrons tous à Guernesey ! Paradis méconnu, le mot est de toi. As-tu fini ton travail ? Parions que tu as fait un charmant livre. À bientôt, mes chers êtres bien-aimés. Mon Charles, je t’aime bien.

J’ai vu dans les journaux que j’étais en Hollande. Tu as dû le savoir de ton côté[30].


À MM. Lacroix et Verboeckhoven[31].


5 septembre 1861.
Messieurs,

J’écris aujourd’hui même à mon fils, et je le charge de vous donner tous les éclaircissements que vous voulez bien désirer, voulant répondre de la façon la plus précise à votre ouverture honorable et franche. Mon fils vous communiquera ma lettre et pourra la compléter de vive voix. J’ai omis de dire que le droit de traduction ne pourrait être concédé par moi que pour un temps limité, double pourtant, de la durée d’exploitation du texte français.

Dans le cas où il vous conviendrait de donner suite à cette affaire sur les bases indiquées, les points secondaires pourraient être utilement débattus entre mon fils et vous, sauf à en référer à moi-même pour les résolutions définitives des difficultés.

Recevez, messieurs, l’assurance de mes sentiments très distingués.

Victor Hugo[32].
À Albert Lacroix.


Spa, 9 septembre 1861.
Monsieur,

J’ai l’honneur de vous transmettre l’extrait suivant d’une lettre que je reçois de mon père en réponse à votre proposition et à vos questions :

« L’ouverture de MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie est si franche et si nette que je la classe à un haut rang parmi celles qui m’ont été faites. Voici ma réponse à leurs questions : — L’ouvrage n’est pas politique. La partie politique est purement historique, Waterloo, le règne de Louis-Philippe, l’insurrection de 1832 (convoi du général Lamarque) et le livre, commençant en 1815, finit en 1835. Aucune allusion donc au régime présent. D’ailleurs, c’est un drame ; un drame social ; le drame de notre société et de notre temps. — Il aura huit volumes au moins, neuf peut-être, et sera divisé en trois parties, ayant chacune un titre spécial et destinées à paraître successivement, aux époques qui conviendront aux éditeurs, de mois en mois par exemple. La révision que je fais sera finie dans deux mois au plus tard. Le livre pourrait donc paraître en février, comme Notre-Dame de Paris et, si c’était le 13 février, ce serait trente ans après, jour pour jour. Ce 13 n’a pas porté malheur à Notre-Dame.

Un traité avec Gosselin et Renduel (de 1831) m’oblige à leur laisser publier, moyennant 12 000 fr. (6 000 fr. comptant, 6 000 fr. à six mois ou un an) les 3 150 exemplaires de la première partie qui est en deux volumes. Mes cessionnaires, en prenant possession du manuscrit, devraient exécuter ce traité, les 12 000 fr. seraient à eux. Quant à mon prix tu le connais, c’est 250 000 francs comptant pour huit années d’exploitation, avec la réserve de ne pouvoir réimprimer dans les six derniers mois. Je me réserve le droit de traduction. Si on voulait me l’acheter également, le prix total serait 300 000 francs. Le produit de la traduction partout sera, je crois, considérable. Il est à ta connaissance que 300 livres sterling comptant vont m’être payées en Angleterre pour le seul droit de traduction de deux volumes de la Légende des Siècles. »

Telle est, monsieur, la lettre dont mon père me charge de vous donner connaissance.

Veuillez m’adresser votre réponse. Je la lui ferai parvenir immédiatement. Je me mets entièrement à vos ordres pour vous servir d’intermédiaire.

Agréez, monsieur, l’assurance de ma parfaite et cordiale considération.

Charles Hugo[33].
Spa. Hôtel du Lion Noir.


Madame Victor Hugo[34].
Hôtel du Lion Noir, Rue du Marché.
Spa (Belgique).


Hauteville-House, 16 septembre [1861].

Chère amie, je suis en plein dans le travail, mais je m’interromps pour te répondre. Je t’envoie sous ce pli un bon de 50 fr. (49 fr. 85) sur Coumont. Quant aux 200 fr. pour le prêt que fait Auguste à M. Émile Allix, je ne saurais te dire combien il me gêne de les avancer en ce moment. Mon voyage, et toutes les dépenses de tout le monde depuis six mois, m’ont obéré. Je n’ai plus un sou de réserve à la banque. De plus, en arrivant ici, j’ai trouvé un arriéré énorme (le gaz, le charbon de terre, les contributions (390 fr.) les rentes sur la maison, les factures Agnew, Capplain, Henry, les droits d’entrée pour le vin (près de 200 fr.) etc. Depuis onze jours j’ai payé 85 livres (plus de 2 000 fr.) et je n’ai pas fini. Ma gêne est telle que je n’ai pu acquitter les gages arriérés de Marie et de Rosalie. En outre, la façade de la maison fait eau, et il faut absolument la remettre à neuf. J’ai passé pour cela un marché avec Valpied. J’aurai à lui payer 31 livres (744 francs). Il y aura d’autres travaux à faire sur le toit, qui le consolideront, et qui embelliront la maison, mais qui coûteront cher. Je n’ai pas encore le devis de Peter Mauger. Le travail de la façade commencera du 1er au 4 octobre et durera un mois. Il était absolument nécessaire. Il y avait soixante ans que la maison n’avait mis de chemise blanche.

Je te fais toucher du doigt ma gêne, chère amie, pour que tu te rendes compte de mon embarras. Si Auguste pouvait se passer de cette avance, et faire lui-même son prêt à M. Émile directement, il m’obligerait. Dans tous les cas, il me sera impossible d’envoyer les 200 fr. avant le 8 ou 10 octobre. Vois ce qu’il y a à faire, et tâche de m’alléger de ce petit fardeau, qui, à cette heure, me serait lourd. Quant aux 50 fr. je te les envoie. J’avance volontiers à Adèle les frais de la gravure de sa musique, elle est libre de dépenser à cela une partie des 500 fr. que je lui ai donnés, cependant c’est, dans son intérêt, une mauvaise voie. Je croyais qu’il était entendu que M. H.[35] lui avait promis un éditeur ; il faut, pour qu’une affaire réussisse, un éditeur qui fasse les frais, et qui soit pécuniairement intéressé au succès. Faire les frais soi-même, c’est le moyen sûr de n’avoir personne qui s’intéresse à la vente, et de manquer le succès. Cela dit, j’envoie à Adèle ses 50 fr. Du reste, je te prie, ne fais pas de note. N’oublie pas que dans le détail de tes 370 fr. par mois, écrit sous ta dictée, les timbres-poste sont à ta charge. Quelle ennuyeuse lettre, mon Dieu ! et que j’aimerais mieux vous avoir ici, et vous embrasser, et être heureux tous ensemble, dans ce charmant jardin plein de soleil et de fleurs qui est là sous ma fenêtre.

D’après ton désir, Jeanne étant placée, je ne l’ai point reprise. Rosalie m’ayant dit que tu désirais avoir la sœur de Cœlina, laquelle est placée à Aurigny chez le procureur de la reine, j’ai fait venir cette sœur qui s’appelle Virginie, qui a dix-sept ans, et paraît fort zélée et grande travailleuse. Elle est habituée à se lever à 5 h. 1/2 du matin. Du reste, elle a la mine proprette que tu désires. Je l’ai donc arrêtée pour toi, aux gages de Cœlina (17 francs par mois). Elle a donné congé à ses maîtres, et sera ici le 5 novembre (plus tôt si tu le souhaites). Tu vois, chère amie, que je n’oublie pas ce qui peut te satisfaire et que je fais de mon mieux.

J’ai pour deux grands mois de travail d’arrache-pied aux Misérables. Après quoi, je me reposerai dans un autre ouvrage.

Tout va bien ici, Victor est charmant, très gai et très causeur. Il fait ce qu’il peut pour être à la fois lui et Charles. Mais c’est égal Charles me manque ; j’aimerais mieux les avoir tous les deux en deux volumes. Adèle et toi, vous êtes aussi mes plus chers besoins. Revenez vite. Je vous embrasse tous et toutes tendrement[36].


À Messieurs Lacroix et Verboeckhoven[37].


Hauteville-House, 20 septembre [1861].

Messieurs, je complète les indications désirées par vous. L’action du livre est une ; les trois parties existent sous des titres spéciaux, mais tout le livre tourne autour d’un personnage central qui le résume. C’est le drame social mêlé par moments, comme cela doit être, au drame politique. Ce que vous dites des romans longs ne me paraît pas résulter des faits connus en librairie[38] ; peu de succès sont comparables au succès de Gil Blas, de Don Quichotte, de Clarisse Harlowe, trois romans longs. Le prix indiqué par moi est d’environ 30 000 fr. par volume. Pour une exploitation de huit ans, c’est un prix fort modéré. Une seule édition de N.-D. de Paris (la première édition illustrée, faite par Renduel, 1836) a été affermée par moi 60 000 fr. Les 12 000 fr. donnés par le traité Gosselin-Renduel pour deux volumes (3 150 ex. avec exploitation maximum d’une année) feraient pour huit années 96 000 fr. et appliquées à huit volumes pour le même laps de temps, 384 000 fr. ; prix fort supérieur à celui que je demande. Et l’exploitation Gosselin-Renduel est limitée ; elle ne peut dépasser un format ni un nombre. La vôtre serait illimitée. — Une seule obligation vous serait imposée, celle de servir aux acheteurs de mes œuvres complètes qui sont publiées dans les cinq ou six formats connus, les Misérables dans tous ces formats, afin qu’ils puissent les ajouter à leur exemplaire (une édition in-8° qui se prépare, devrait entre autres être complétée par vous de la sorte) mais cette clause est tout autant dans votre intérêt que dans le mien. Même non écrite, vous l’exécuteriez.

Quant à la longueur exacte du livre, je ne saurais la calculer en ce moment, puisque j’ai encore çà et là quelque chose à y ajouter. Ce sera, à coup sûr, plus du double de Notre-Dame de Paris.

Si M. Lacroix désire venir, je serai charmé de le voir. On fait plus de besogne en effet dans une heure de causerie que dans vingt lettres. Il verra le manuscrit, le voyage n’est rien. Quelque chose comme 200 fr. aller et retour. Il faut s’arranger de façon à être à Southampton un lundi, un mercredi ou un vendredi, on ne perd pas de temps, on est le lendemain matin à Guernesey. En partant d’Ostende le mardi soir, on est le mercredi matin à Londres et le mercredi soir à Southampton, le jeudi matin on débarque à Guernesey. Le packet de Southampton aux îles de la Manche ne fait que trois trajets par semaine.

Je crois, messieurs, avoir à peu près répondu à toute votre lettre. Permettez-moi de vous dire que, dans tous les cas, et quelle que soit la suite de la petite affaire entamée entre nous, je conserverai le plus agréable souvenir de ce commencement de relations.

Agréez, messieurs, la nouvelle assurance de mes sentiments très distingués.

Victor Hugo[39].
À Auguste Vacquerie[40].


Hauteville-House, 27 septembre [1861].

Cher Auguste, vous savez avec quel déplaisir je subis la parodie de mes drames en opéras italiens. Je ne puis l’empêcher, mais j’ai toujours protesté. Le théâtre italien y ajoute le vol de mes droits auquel la justice du quart d’heure actuel l’a autorisé. Ce sera une affaire à régler plus tard et je comprendrai dans ma réclamation et ma revendication le théâtre qui me vole et les juges qui sanctionnent le vol. Voilà pour mes drames en italien.

Quant à Lucrèce Borgia ou tout autre drame de moi, arrangé en français avec musique, jamais je n’en autoriserai la représentation en France. La prétendue autorisation donnée au théâtre de Bordeaux est le résultat d’une méprise. La demande m’a été transmise par mon cousin de Tulle Léopold Hugo. J’ai cru qu’il s’agissait de Lucrèce Borgia en italien, et j’ai répondu quelque chose comme ceci : — Les honnêtes tribunaux d’à présent, ayant autorisé le théâtre de Paris à me voler, le théâtre de Bordeaux est bien bon de m’en demander la permission. — C’est cela que le directeur de Bordeaux a pris pour une autorisation.

Donc, non, non, et non. Jamais.

Merci, cher ami, de vos bonnes et cordiales paroles. Les Misérables ne sont pas prêts encore, et, vous le savez, je n’ai aucune hâte. Il faut revoir et copier. Quant à la grande œuvre nécessaire dont vous me parlez, j’espère bien qu’elle éclatera bientôt, et qu’elle sera datée de Villequier.

Tuus.
V.

Transmettez ma réponse, mais adoucissez-la. Je suis très sensible aux formes polies, et même gracieuses, de M. E. Gérard[41].


À Albert Lacroix.


Hauteville-House, samedi 12 [octobre 1861].
Monsieur,

Mon fils m’écrit votre retour à Bruxelles, je vous serais obligé de m’informer, le plus tôt qu’il vous sera possible, de ce que vous avez pu arranger ou conclure au sujet du traité Gosselin-Renduel. D’ici là je garde le silence, mais le silence devient très difficile à garder. On m’écrit qu’un journal de Bruxelles, l’Uylenspiegel annonce que les Misérables vous ont été vendus 140 000 fr. Une énonciation si fort au-dessous de la vérité est fâcheuse, et non moins préjudiciable à vos intérêts qu’aux miens. Je crois qu’il serait urgent de la rectifier avant qu’elle se répande, en faisant publier par L’Indépendance belge que les Misérables vous ont été vendus pour douze années moyennant 240 000 fr. argent comptant (plus 60 000 francs éventuels, pour revenir à votre chiffre de 300 000 fr.). L’annonce faite en ces termes effacerait l’autre. Vous pourriez y joindre quelques détails sur le livre, sur l’époque de la mise en vente de la première partie : Fantine, la seconde : Cosette et Marius, et la troisième : Jean Valjean, qui seront comme les trois actes du drame social et historique du dix-neuvième siècle. Ajouter que l’ouvrage aura sept ou huit volumes, et que chaque partie fera une sorte de tout, ou de drame distinct tournant autour d’un personnage central , etc.

J’attends un mot de vous qui me délie la langue, et je vous offre ma cordialité la plus distinguée.

Victor Hugo[42].


À Charles[43].


H.-H., 18 octobre [1861].

Tu sais maintenant, mon petit Charles, pourquoi j’avais gardé le silence. C’était afin de faciliter à MM. Lacroix et Cie le rachat du traité Gosselin-Renduel. Pour cela il importait que la signature du traité ne fût pas ébruitée. Lis la lettre ci-jointe. Elle achèvera de t’expliquer toute l’affaire. Quand tu auras lu la lettre, cachette-la, et porte-la immédiatement à MM. Verboeckhoven et Lacroix. Si tu avais là sous la main quelqu’un qui pût faire une copie de la lettre, que tu m’enverrais, je crois qu’il serait utile de garder trace de cette lettre. J’ai peur, entre nous, que M. Lacroix, dans son intérêt, n’ait fait une faute, en ne traitant pas l’affaire Gosselin-Renduel avant tout ébruitement.

Tu dois être dans le travail jusqu’au cou. J’y suis par-dessus la tête. Il faut être prêt à livrer du 15 novembre au 15 décembre la première partie des Misérables. Du reste, tu connais le traité sans doute, et tu sais que les conditions sont celles que je voulais ; il a fallu cela pour me décider. M. Lacroix, quoiqu’il ait rédigé le traité d’une façon un peu diffuse, a été très net, très rond, très franc.

Je vous embrasse tous les trois, mes chers bien-aimés.

V.

Tout va bien ici. Temps superbe. Une suite de journées d’été. Depuis le 14, on refait la façade de la maison. Toute la vieille écorce est enlevée. Aujourd’hui on a commencé à lui coller sur le corps la peau neuve.

Victor travaille et prospère. — Je t’embrasse tendrement mon petit Charles.

Remercie M. E. Allix de ce qu’il m’a envoyé et du petit mot du cœur qu’il m’a écrit. J’espère un succès à Haïti.

N’oublie pas de cacheter la lettre avant de la remettre[44].


À Albert Lacroix[45].


Haute ville-House, 10 9bre 1861.

Monsieur, vous m’indiquez la fin du mois comme l’époque probable de votre arrivée ici. Je tiendrai la première partie du manuscrit prête pour cette époque. Quant aux 125 000 francs du premier paiement, vous pourrez me les remettre soit en un reçu de ladite somme de la Banque d’Angleterre à mon nom, et remboursable sur ma signature, soit en une traite de la même banque de 5 000 livres sterling acceptée par elle et payable à mon ordre on demande.

Vous trouverez sous ce pli deux lettres que je recommande à votre attention. Celle de M. Meurice est l’évidence même. L’autre est relative à la traduction en Espagne. Vous pourriez entrer en relation avec le signataire. Je vous rappelle que le directeur du journal las Novedados à Madrid m’a également fait des offres. Vous pourriez lui écrire. Je crois savoir qu’une ouverture vous sera faite pour la traduction en Angleterre par M. Bentley, le libraire qui a publié la traduction de Notre-Dame de Paris. Le libraire Rutledge prendrait un grand nombre d’une édition bon marché. La traduction Bentley pourrait être faite ici sous mes yeux par M. Talbot, rédacteur du Star ; grand avantage.

Pour la division en quatre parties, dont le désir m’a été exprimé par vous, il y a plus d’une difficulté. Nous en causerons ici. Le rapprochement des époques de publication me paraît également difficile. Il rapprocherait les époques de paiement. Y avez-vous songé ? La troisième partie, vous le savez, ne doit être livrée qu’après le deuxième paiement. Il y aurait lieu, je crois, à une annexe au traité. Je pense que, venant ici, vous auriez pouvoir pour cela. Vous vous rappelez que nous avons oublié d’inscrire dans le traité le règlement des difficultés par arbitres dont nous étions convenus. Il est toujours bon de terminer les petits malentendus qu’on peut avoir en famille et entre soi. L’arbitrage est excellent pour cela.

Quant aux journaux, n’oubliez pas que la liberté de la presse serait la condition sine qua non. En ce cas-là, la proposition de 500 000 francs reviendrait, j’ai lieu de le croire[46]. Dans l’état actuel, il n’y a rien à faire. Songez à de certaines éventualités. Relisez notre lettre privée. Je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage.

Je suis, monsieur, vivement sensible à vos excellentes paroles ; vous n’êtes pas seulement un éditeur intelligent et net ; vous êtes un écrivain distingué et un penseur. Vos travaux si remarquables nous font confrères. Aussi est-ce toute ma cordialité que je vous envoie. Recevez-la, avec l’expression de mes sentiments les plus distingués.

Victor Hugo.

Vous trouverez ci-joint le billet que vous désirez pour M. Renduel.

Seriez-vous assez bon pour faire remettre le plus tôt possible à madame Victor Hugo la lettre ci-incluse[47].


À Paul Meurice[48].


Hauteville-House. — 5 décembre [1861].

M. Lacroix vous porte ce mot. Je lui ai dit ce que vous êtes pour moi, un alter qui vaut mieux que l’ego. Je ne crois pas du tout que vous ayez le temps de faire pour les Misérables ce que vous avez si admirablement fait pour La Légende des Siècles. Ne vous gênez donc pas pour refuser net au nom de votre triomphe de cet hiver qui vous attend, vous réclame et vous accapare.

J’aurais des millions de choses à vous dire. Vous trouverez sous ce pli un bon de 400 fr. M. Lacroix vous remettra les 400 fr. en échange du bon. La première partie des Misérables est entre ses mains.

Sur les 400 fr. remettez, je vous prie, à mon cher petit Charles les 125 fr. de son mois de décembre, et soyez assez bon pour garder le surplus, en réserve.

Voudriez-vous bien transmettre à M. Hetzel le mot ci-inclus.

Je vous embrasse et je vous embrasse.

V.

Votre conseil fait loi. On imprimera à Paris, on fera deux éditions à la fois pour Paris, une in-8°, l’autre in-18 populaire. Vous voyez que vous n’avez qu’à parler[49].


À Auguste Vacquerie[50].


Dimanche 8 [décembre 1861].

Cher Auguste, je suis perplexe, je vous sais occupé de votre prochaine grande œuvre, et je n’ose vous demander un atome de votre temps pour les Misérables. Faites pour le mieux, si vous pouvez m’aider, ce sera admirable pour moi ; si vous ne le pouvez pas, je battrai des mains à un meilleur emploi de votre temps. Meurice est dans la même situation que vous. Je me mets tout de même sous vos quatre ailes.

M. Lacroix vous verra, causez avec lui, vous qui êtes de si excellent conseil. Je pense que la première partie, Fantine, pourra paraître fin janvier. Je suis ici dans les ouvriers, ce qui complique encore mon labeur ; je fais bâtir sur mon toit un cristal palace de six pieds carrés. J’y aurai une petite cheminée et une petite table, avec le ciel et l’océan pour assaisonnement.

Les contrefaçons des Misérables s’annoncent et menacent avec pas mal d’effronterie. Mes éditeurs vont redoubler de précautions, et je les en approuve. Conseillez-les, conseillez-les.

J’ai indiqué à M. Lacroix, Claye et Noël Parfait. Complétez et rectifiez mes indications.

Vous travaillez, vous faites un drame, et je vous en remercie. Que du moins nos esprits se saluent, se mêlent et se pénètrent à travers la distance et par-dessus la mer.

Vous savez comme je suis vôtre.

  1. Lettre autographiée. — Archives de la famille de Victor Hugo.
  2. Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice.
  3. Inédite.
  4. Correspondance relative aux Misérables. — Bibliothèque Nationale.
  5. « On annonce, pour les premiers jours de la semaine prochaine, au Cirque de M. Hostein, la première représentation d’un drame d’Alexandre Dumas, qui devait s’appeler les Jumeaux de la Reine Anne, mais qui sera décidément intitulé le Prisonnier de la Bastille. Laferrière y joue le rôle double de Louis XIV et de l’Homme au Masque de fer. Croyez-vous que, pour l’édifiation du vulgaire, il soit utile de faire rappeler par nos amis du feuilleton, que vous avez achevé depuis des années un drame intitulé les Jumeaux, lequel repose sur la même légende historique ? « Lettre de Paul Meurice, mars 1861.
  6. Le Vicomte de Bragelonne.
  7. Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice.
  8. Inédite. — Sur l’avis du Docteur Corbin qui conseillait le changement d’air, Victor Hugo avait décidé de voyager ; son fils Charles l’accompagnait. Au verso de cette lettre, Charles envoyait à son frère le lendemain de bonnes nouvelles de la santé de leur père :
    [Mercredi 27 mars 1860.]
    « Mon bon Victor, l’effet du voyage se fait déjà sentir sur mon père. Il est dix fois mieux aujourd’hui que nous ne l’avons vu depuis six semaines. Il a parfaitement dîné hier, parfaitement dormi et il vient de déjeuner énormément. Nous partons pour Londres à 1 heure, c’est-à-dire dans deux heures que nous allons consacrer à visiter Weymouth.
    J’ai encore les larmes aux yeux de t’avoir quitté. Pourquoi n’es-tu pas avec nous ?
    Embrasse Adèle, Julie, serre la main à Kesler dont l’émotion hier nous a touchés, vraiment touchés !
    … Ah ! quand ferons-nous le grand voyage !
    Je t’aime et je t’embrasse.
    Charles.
    Mon père me charge de te dire qu’il n’a eu aujourd’hui ni fièvre, ni chaleur, sans compter qu’il a très bien dormi. »
  9. Bibliothèque Nationale.
  10. Inédite.
  11. Les Funérailles de l’Honneur, représentées le 30 mars 1861.
  12. Collection de Pierre Lefèvre-Vacquerie.
  13. Seconde édition des Fleurs du Mal ; trois poésies étaient dédiées à Victor Hugo.
  14. Communiquée par M. Jacques Crépet.
  15. Inédite.
  16. Bibliothèque Nationale.
  17. Clément-Janin. Victor Hugo en exil.
  18. Inédite.
  19. Comédie en un acte jouée au théâtre du Parc, à Bruxelles, le 27 mai 1861.
  20. Collection Louis Barthou.
  21. Inédite.
  22. Le voyage aux Ardennes n’eut lieu qu’en 1862.
  23. Bibliothèque Nationale.
  24. Brouillon. — Archives de la famille de Victor Hugo.
  25. Inédite.
  26. Bibliothèque Nationale.
  27. Inédite.
  28. Actes et Paroles. Pendant l’exil.
  29. Bibliothèque Nationale.
  30. Bibliothèque Nationale. Revue Hebdomadaire, juin 1935.
  31. Inédite.
  32. Bibliothèque Nationale. Correspondance relative aux Misérables.
  33. Publiée en partie dans Les Misérables, Historique. Édition de l’Imprimerie Nationale. Correspondance relative aux Misérables. Bibliothèque Nationale.
  34. Inédite.
  35. Hetzel.
  36. Bibliothèque Nationale.
  37. Inédite.
  38. Dans sa lettre du 14 septembre, Lacroix demandait la longueur approximative du roman et craignait les 8 ou 9 volumes prévus.
  39. Correspondance relative aux Misérables. Bibliothèque Nationale.
  40. Inédite.
  41. Bibliothèque Nationale.
  42. Publiée en partie dans Les Misérables. Historique. Édition de l’Imprimerie Nationale.Correspondance relative aux Misérables. Bibliothèque Nationale.
  43. Inédite.
  44. Bibliothèque Nationale.
  45. Inédite.
  46. Lacroix aurait désiré publier Les Misérables d’abord en feuilleton et des offres lui avaient déjà été faites ; mais Victor Hugo était très réticent, trouvait fâcheuse la publication dans les journaux et craignait, du gouvernement, une interdiction qui eût compromis la publication en librairie.
  47. Correspondance relative aux Misérables. Bibliothèque Nationale.
  48. Inédite.
  49. Bibliothèque Nationale.
  50. Inédite.
  51. Bibliothèque Nationale.