Correspondance de Voltaire/1713/Lettre 9

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Correspondance : année 1713
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 12-13).
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9. — À MADEMOISELLE DUNOYER.

Je viens d’apprendre, mon cher cœur, que je pourrai partir avec M. de M*** en poste, dans sept ou huit jours ; mais que le plaisir de rester dans la ville où vous êtes me coûtera de larmes ! On m’a imposé la nécessité d’être prisonnier jusqu’à mon départ, ou de partir sur-le-champ. Ce serait vous trahir que de venir vous voir ce soir : il faut absolument que je me prive du bonheur d’être auprès de vous, afin de vous mieux servir. Si vous voulez pourtant changer nos malheurs en plaisirs, il ne tiendra qu’à vous ; envoyez Lisbette sur les trois heures, je la chargerai pour vous d’un paquet qui contiendra des habillements d’homme ; vous vous accommoderez chez elle, et si vous avez assez de bonté pour vouloir bien voir un pauvre prisonnier qui vous adore, vous vous donnerez la peine de venir sur la brune à l’hôtel. À quelle cruelle extrémité sommes-nous réduits, ma chère ? Est-ce à vous à me venir trouver ? Voilà cependant l’unique moyen de nous voir : vous m’aimez ; ainsi j’espère vous voir aujourd’hui dans mon petit appartement. Le bonheur d’être votre esclave me fera oublier que je suis le prisonnier de ***. Mais comme on connaît mes habits, et que par conséquent on pourrait vous reconnaître, je vous enverrai un manteau qui cachera votre justaucorps et votre visage ; je louerai même un justaucorps pour plus de sûreté : mon cher cœur, songez que ces circonstances sont bien critiques ; défiez-vous, encore un coup, de madame votre mère, défiez-vous de vous-même ; mais comptez sur moi comme sur vous, et attendez tout de moi, sans exception, pour vous tirer de l’abîme où vous êtes ; nous n’avons plus besoin de serments pour nous faire croire. Adieu, mon cher cœur ; je vous aime, je vous adore.

Arouet.

C’est le valet de pied en question qui vous porte cette lettre.