Correspondance de Voltaire/1716/Lettre 23

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Correspondance : année 1716
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 31-33).
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23. — À M. L’ABBÉ DE CHAULIEU.
De Sully, 15 juillet 1716.

À vous, l’Anacréon du Temple ;
À vous, le sage si vanté,
Qui nous prêchez la volupté
Par vos vers et par votre exemple,
Vous dont le luth délicieux.
Quand la goutte au lit vous condamne,
Rend des sons aussi gracieux
Que quand vous chantez la tocane[1],
Assis à la table des dieux.

Je vous écris, monsieur, du séjour du monde le plus aimable, si je n’y étais point exilé, et dans lequel il ne me manque, pour être parfaitement heureux, que la liberté d’en pouvoir sortir. C’est ici que Chapelle a demeuré, c’est-à-dire s’est enivré deux ans de suite. Je voudrais bien qu’il eût laissé dans ce château un peu de son talent poétique : cela accommoderait fort ceux qui veulent vous écrire. Mais, comme on prétend qu’il vous l’a laissé tout entier, j’ai été obligé d’avoir recours à la magie, dont vous m’avez tant parlé ;

Et dans une tour assez sombre
Du château qu’habita jadis
Le plus léger des beaux esprits,
Un beau soir j’évoquai son ombre.
Aux déités des sombres lieux
Je ne fis point de sacrifice.
Comme ces fripons qui des dieux
Chantaient autrefois le service ;
Ou la sorcière Pythonisse,
Dont la grimace et l’artifice
Avaient fait dresser les cheveux
À ce sot prince des Hébreux,
Qui crut bonnement que le diable
D’un prédicateur ennuyeux
Lui montrait le spectre effroyable.
Il n’y faut point tant de façon
Pour une ombre aimable et légère :
C’est bien assez d’une chanson,
Et c’est tout ce que je puis faire.

Je lui dis sur mon violon :
« Eh ! de grâce, monsieur Chapelle,
Quittez le manoir de Pluton,
Pour cet enfant qui vous appelle.
Mais non, sur la voûte éternelle
Les dieux vous ont reçu, dit-on,
Et vous ont mis entre Apollon
Et le fils joufflu de Sémèle.
Du haut de ce divin canton,
Descendez, aimable Chapelle. »
Cette familière oraison
Dans la demeure fortunée
Reçut quelque approbation :
Car enfin, quoique mal tournée,
Elle était faite en votre nom.
Chapelle vint. À son approche
Je sentis un transport soudain ;
Car il avait sa lyre en main,
Et son Gassendi[2] dans sa poche ;
Il s’appuyait sur Bachaumont,
Qui lui servit de compagnon
Dans le récit de ce Voyage,
Qui du plus charmant badinage
Fut la plus charmante leçon.

Je vous dirai pourtant en confidence, et si la poste ne me pressait, je vous le rimerais ; ce Bachaumont n’est pas trop content de Chapelle. Il se plaint qu’après avoir tous deux travaillé aux mêmes ouvrages, Chapelle lui a volé la moitié de la réputation qui lui appartenait. Il prétend que c’est à tort que le nom de son compagnon a étouffé le sien : car c’est moi, me dit-il tout bas à l’oreille, qui ai fait les plus jolies choses du Voyage, et, entre autres,

Sous ce berceau qu’Amour exprès…

Mais il ne s’agit pas ici de rendre justice à ces deux messieurs ; il suffit de vous dire que je m’adressai à Chapelle pour lui demander comment il s’y prenait autrefois dans le monde


Pour chanter toujours sur sa lyre,
Ces vers aisés, ces vers coulants,

De la nature heureux enfants,
Où l’art ne trouve rien à dire.
« L’amour, me dit-il, et le vin
Autrefois me firent connaître
Les grâces de cet art divin ;
Puis à Chaulieu l’épicurien
Je servis quelque temps de maître :
Il faut que Chaulieu soit le tien. »

  1. Vin nouveau d’Aï. C’est le sujet d’un petit poëme de Chaulieu.
  2. Gassendi avait élevé la jeunesse de Chapelle, qui devint grand partisan du système de philosophie de son précepteur. Toutes les fois qu’il s’enivrait, il expliquait le système aux convives ; et lorsqu’ils étaient sortis de table, il continuait la leçon au maître d’hôtel. (Note de Voltaire.)