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Correspondance de Voltaire/1716/Lettre 30

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Correspondance : année 1716
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 43-46).
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30. — À M. DE LA FAYE[1].

1716

La Faye, ami de tout le monde.
Qui savez le secret charmant
De réjouir également
Le philosophe, l’ignorant.
Le galant à perruque blonde ;
Vous qui rimez, comme Ferrand[2],
Des madrigaux, des épigrammes.
Qui chantez d’amoureuses flammes
Sur votre luth tendre et galant ;
Et qui même assez hardiment

Osâtes prendre votre place
Auprès de Malherbe et d’Horace,
Quand vous alliez sur le Parnasse
Par le café de la Laurent[3].

Je voudrais bien aller aussi au Parnasse, moi qui vous parle : j’aime les vers à la fureur ; mais j’ai un petit malheur, c’est que j’en fais de détestables, et j’ai le plaisir de jeter tous les soirs au feu tout ce que j’ai barbouillé dans la journée.

Parfois je lis une belle strophe de votre ami M. de Lamotte, et puis je me dis tout bas : « Petit misérable, quand feras-tu quelque chose d’aussi bien ? » Le moment d’après, c’est une strophe peu harmonieuse et un peu obscure, et je me dis : « Garde-toi d’en faire autant. » Je tombe sur un psaume ou sur une épigramme ordurière de Rousseau ; cela éveille mon odorat : je veux lire ses autres ouvrages, mais le livre me tombe des mains. Je vois des comédies à la glace, des opéras fort au-dessous de ceux de l’abbé Pic[4], une épître au comte d’Ayen qui est à faire vomir, un petit voyage[5] de Rouen fort insipide, une ode à M. Duché fort au-dessous de tout cela ; mais, ce qui me révolte et ce qui m’indigne, c’est le mauvais cœur qui perce à chaque ligne. J’ai lu son épître à Marot, où il y a de très-beaux morceaux ; mais je crois y voir plutôt un enragé qu’un poète. Il n’est pas inspiré, il est possédé : il reproche à l’un sa prison, à l’autre, sa vieillesse ; il appelle celui-ci athée, celui-là, maroufle. Où donc est le mérite de dire en vers de cinq pieds des injures si grossières ? Ce n’était pas ainsi qu’en usait M. Despréaux, quand il se jouait aux dépens des mauvais auteurs : aussi son style était doux et coulant ; mais celui de Rousseau me paraît inégal, recherché, plus violent que vif, et teint, si j’ose m’exprimer ainsi, de la bile qui le dévore. Peut-on souffrir qu’en parlant de M. de Crébillon, il dise qu’il vient de sa griffe Apollon molester ?

Quels vers que ceux-ci :

Ce rimeur si sucré
Devient amer, quand le cerveau lui tinte,
Plus qu’aloès ni jus de coloquinte !

(Epître à Cl. Marot.)

De plus, toute cette épître roule sur un raisonnement faux : il veut prouver que tout homme d’esprit est honnête homme, et que tout sot est fripon ; mais ne serait-il pas la preuve trop évidente du contraire, si pourtant c’est véritablement de l’esprit que le seul talent de la versification ? Je m’en rapporte à vous et à tout Paris. Rousseau ne passe point pour avoir d’autre mérite ; il écrit si mal en prose que son factum est une des pièces qui ont servi à le faire condamner. Au contraire celui de M. Saurin est un chef-d’œuvre.

    .    .    .    .    . Et quid facundia posset
Tum patuit     .    .    .    .    .

(ovid., Métam., XIII, v. 382.)


Enfin voulez-vous que je vous dise franchement mon petit sentiment sur MM. de Lamotte et Rousseau ? M. de Lamotte pense beaucoup, et ne travaille pas assez ses vers : Rousseau ne pense guère, mais il travaille ses vers beaucoup mieux. Le point serait de trouver un poète qui pensât comme Lamotte, et qui écrivît comme Rousseau (quand Rousseau écrit bien, s’entend) ; mais

Pauci, quos æquus amavit
Jupiter, aut ardens evexit ad æthera virtus,
Dîri geniti, potuere…

(En., VI, 129.)

J’ai bien envie de revenir bientôt souper avec vous et raisonner de belles-lettres : je commence à m’ennuyer beaucoup ici[6]. Or il faut que je vous dise ce que c’est que l’ennui :

Car vous qui toujours le chassez,
Vous pourriez l’ignorer peut-être :

Trop heureux si ces vers, à la hâte tracés,

Ne l’ont pas déjà fait connaître !
C’est un gros dieu lourd et pesant,
D’un entretien froid et glaçant,
Qui ne rit jamais, toujours bâille.
Et qui, depuis cinq ou six ans,
Dans la foule des courtisans
Se trouvait toujours à Versaille.
Mais on dit que, tout de nouveau,
Vous l’allez revoir au parterre.
Au Capricieux[7] de Rousseau :
C’est là sa demeure ordinaire.

Au reste je suis charmé que vous ne partiez pas si tôt pour Gênes[8] ; votre ambassade m’a la mine d’être pour vous un bénéfice simple. Faites-vous payer de votre voyage, et ne le faites point : ne ressemblez pas à ces politiques errants qu’on envoie de Parme à Florence, et de Florence à Holstein, et qui reviennent enfin ruinés dans leur pays, pour avoir eu le plaisir de dire : le roi mon maître. Il me semble que je vois des comédiens de campagne qui meurent de faim après avoir joué le rôle de César et de Pompée.

Non, cette brillante folie
N’a point enchaîné vos esprits :
Vous connaissez trop bien le prix
Des douceurs de l’aimable vie
Qu’on vous voit mener à Paris
En assez bonne compagnie ;
Et vous pouvez bien vous passer
D’aller loin de nous professer
La politique en Italie.

  1. Cette lettre, dont l’auteur parle dans celle de juillet 1732 à Formont, est sans date dans une édition de 1732. Les allusions qu’elle contient autorisent à croire qu’elle est de 1716, ou des premiers mois de 1717. Quant aux premiers vers de cette lettre, on les retrouve, avec de légers changements, dans la Fête de Bélébat, où ils sont adressés au président Hénault. (Cl.) — Sur La Faye, voyez la note 4. tome XIV, page 88.
  2. Sur Ferrand, voyez tome XIV, page 71.
  3. Sur ce café, voyez tome XXII, page 333.
  4. Voyez tome XXII, page 16.
  5. Il est intitulé Lettre à M. de La Fosse, poète tragique, écrite de Rouen ; en vers de huit syllabes.
  6. À Sully-sur-Loire, lieu de son exil.
  7. Mauvaise pièce de Rousseau qu’on voulait mettre au théâtre, mais qu’on fut obligé d’abandonner aux répétitions. (Note de Voltaire.) — Cette note est de 1732. Le Capricieux avait été joué le 17 décembre 1700.
  8. M. de La Paye était nommé envoyé extraordinaire à Gênes. (Note de 1732.) — La Faye figure dans l’Almanach royal de 1716 et de 1717 comme envoyé extraordinaire à Gênes, et non dans celui de 1718. (Cl.)