Correspondance de Voltaire/1722/Lettre 57

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Correspondance : année 1722
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 68-69).
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57. — À M. LE CARDINAL DUBOIS[1].

De Cambrai, juillet.

Une beauté qu’on nomme Rupelmonde[2],

Avec qui les amours et moi
Nous courons depuis peu le monde,
Et qui nous donne à tous la loi,
Veut qu’à l’instant je vous écrive.

Ma muse, comme à vous, à lui plaire attentive,
Accepte avec transport un si charmant emploi.

Nous arrivons, monseigneur, dans votre métropole, où je crois que tous les ambassadeurs et tous les cuisiniers de l’Europe se sont donné rendez-vous. Il semble que tous les ministres d’Allemagne ne soient à Cambrai que pour faire boire la santé de l’empereur. Pour messieurs les ambassadeurs d’Espagne, l’un entend deux messes par jour, l’autre dirige la troupe des comédiens. Les ministres anglais envoient beaucoup de courriers en Champagne, et peu à Londres. Au reste, personne n’attend ici Votre Éminence : on ne pense pas que vous quittiez le Palais-Royal pour venir visiter vos ouailles. Vous seriez trop fâché, et nous aussi, s’il vous fallait quitter le ministère pour l’apostolat.

Puissent messieurs du congrès,
En buvant dans cet asile.
De l’Europe assurer la paix !
Puissiez-vous aimer votre ville,
Seigneur, et n’y venir jamais !

Je sais que vous pouvez faire des homélies,

Marcher avec un porte-croix,
Entonner la messe parfois,
Et marmotter des litanies.

Donnez, donnez plutôt des exemples aux rois ;
Unissez à jamais l’esprit à la prudence ;
Qu’on publie en tous lieux vos grandes actions :

Faites-vous bénir de la France,

Sans donner à Cambrai des bénédictions.

Souvenez-vous quelquefois, monseigneur, d’un homme qui n’a, en vérité, d’autre regret que de ne pouvoir pas entretenir Votre Éminence aussi souvent qu’il le voudrait[3], et qui, de toutes les grâces que vous pouvez lui faire, regarde l’honneur de votre conversation comme la plus flatteuse.

  1. Cette lettre est de 1722. Elle a été imprimée plusieurs fois ; mais on la donne ici sur l’original. Mme de Rupelmonde était fille du maréchal d’Alègre, mariée à un seigneur flamand, et mère du marquis de Rupelmonde tué en Bavière. (Note de l’édition de 1752.)
  2. 2. Marie-Marguerite-Élisabeth d’Alègre, fille du maréchal de ce nom, mariée, en 1705, à Maximilien-Philippe-Joseph de Recourt, comte de Rupelmonde, tué à Villa-Viciosa en 1710. Elle mourut le 2 juin 1752, dans sa soixante-quatrième année. C’est à cette dame que Voltaire adressa l’Èpître à Uranie, ou le Pour et le Contre (Voyez tome IX). Sa bru, née Grammont, se fit carmélite le 8 octobre 1751.
  3. Variante : Parce qu’il vous regarde comme l’homme du monde de la meilleure conversation. La seule chose que je vous demanderai à Paris sera de vouloir bien me parler.

    Je ne désire rien au monde
    Que d’entendre Dubois et de voir Rupelmonde.

    (La Ligue, édit. in-12 de 1721, page 164.)