Correspondance de Voltaire/1734/Lettre 401

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Correspondance : année 1734
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 416-417).
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401. — Á M. DE MAUPERTUIS.
À Monjeu, par Autun, 29 avril.

Votre géomètre[1], monsieur, vient de me montrer votre lettre. Je vous plains de son absence ; mais je suis beaucoup plus à plaindre que vous, s’il faut que j’aille à Londres ou à Bâle[2], tandis que vous serez à Paris avec Mme du Châtelet.

Ce sont donc ces Lettres anglaises qui vont m’exiler ! En vérité, je crois qu’on sera un jour bien honteux de m’avoir persécuté pour un ouvrage que vous avez corrigé. Je commence à soupçonner que ce sont les partisans des tourbillons et des idées innées qui me suscitent la persécution. Cartésiens, malebranchistes, jansénistes, tout se déchaîne contre moi ; mais j’espère en votre appui : il faut, s’il vous plaît, que vous deveniez chef de secte. Vous êtes l’apôtre de Locke et de Newton ; et un apôtre de votre trempe, avec une disciple comme Mme du Châtelet, rendrait la vue aux aveugles. Je crains encore plus monsieur le garde des sceaux que les raisonneurs : il ne prend point du tout cette affaire-ci en philosophe ; il se fâche en ministre, et, qui pis est, en ministre prévenu et trompé. On lui a fait entendre que c’est moi qui débite cette édition, tandis que je n’ai épargné, depuis un an, ni soins ni argent pour la supprimer. J’étais bien loin assurément de la vouloir donner au public ; il me suffisait de votre approbation. Mme du Chàtelet et vous, ne me valez-vous pas le public ? D’ailleurs, aurais-je eu, je vous prie, l’impertinence de mettre mon nom à la tête de l’ouvrage ? Y aurais-je ajouté la Lettre sur Pascal, que j’avais fait supprimer, même à Londres ?

Savez-vous bien que j’ai fait prodigieusement grâce à ce, Pascal ? De toutes les prophéties qu’il rapporte, il n’y en a pas une qui puisse s’expliquer honnêtement de Jésus-Christ. Son chapitre sur les miracles est un persiflage. Cependant je n’en ai rien dit, et l’on crie. Mais laissez-moi faire ; quand je serai une fois à Bâle, je ne serai pas si prudent. En attendant, je vous prie de faire connaître la vérité à vos amis. Il me sera plus glorieux d’être défendu par vous qu’il n’est triste d’être persécuté par les sots.

Je vous demande pardon d’avoir mis tant de paroles dans ma lettre ; mais, quand on écrit en présence de Mme du Chàtelet, on ne peut pas recueillir son esprit fort aisément.

Adieu ; vous savez le respect que mon esprit a pour le vôtre. Écrivez-moi, ou pour m’apprendre quelques nouvelles de ces Lettres, ou pour me consoler. Je vous suis tendrement attaché pour la vie, comme si j’étais digne de votre commerce.

  1. Mme du Chàtelet, à qui M. de Maupertuis avait donné quelques leçons de géométrie. (K.)
  2. Il alla à Bâle au mois de mai, mais n’y passa que quelques jours. (B.)