Correspondance de Voltaire/1734/Lettre 403

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Correspondance : année 1734
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 418-419).
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403. — Á M. BERGER.

Vous, monsieur, qui êtes le très-digne secrétaire d’un prince qui veut bien être à la tête de nos plaisirs, et qui avez par conséquent le plus joli département du monde, faites-moi, je vous prie, l’amitié de me mander quand il faudra lui envoyer les paroles de Samson. Je n’ai fait cet ouvrage par aucun autre motif que par celui de contribuer de fort loin à la gloire de M. Rameau et de servir à ses talents, comme celui qui fournit la toile et le chevalet contribue à la gloire du peintre. Mais, quoique je ne joue qu’un rôle fort subalterne dans cette affaire, cependant je voudrais bien n’avoir aucune difficulté à essuyer, et pouvoir compter personnellement sur la protection de M. le prince de Carignan[1], soit pour la manière dont cet opéra sera exécuté, soit pour l’examen des paroles. Je me flatte que vous voudrez bien lui faire un peu ma cour, et que ce sera à vous que j’aurai l’obligation de ses bontés.

On me mande ici que ces Lettres anglaises faisaient beaucoup plus de bruit qu’elles ne méritent ; que la plupart des ignorants qui parlent haut dans les cafés devant des gens plus ignorants qu’eux, disaient que j’avais tort sur Newton, dont ils ne connaissaient que le nom ; que les jansénistes m’appelaient moliniste ; que les dévots disaient que je suis un athée, parce que je me suis moqué des quakers, et que les indignes ennemis qu’un peu de réputation m’a attirés[2] ne parlaient que de lettres de cachet pour se venger de ce que mon livre leur a peut-être fait trop de plaisir, et leur a appris quelque chose. Vous pouvez compter que mon seul embarras est de savoir pour qui de tous ces animaux raisonneurs j’ai le plus grand mépris ; mais je ne suis point embarrassé de vous dire que je suis beaucoup plus touché de votre amitié que de leurs criailleries. Je compte entretenir un commerce fort exact avec votre ami M. Sinetti, et être en France son correspondant, si pourtant je reste en France.

Mandez-moi, je vous prie, des nouvelles, et aimez un peu votre ami.

  1. Victor-Amédée de Savoie, prince de Carignan, mort le 4 avril 1741.
  2. Voyez la troisième phrase de la lettre 416.