Correspondance de Voltaire/1737/Lettre 807

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Correspondance : année 1737
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 34p. 367-372).

807. — DE FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE.
Berlin, 26 décembre[1].

J’ai été richement dédommagé aujourd’hui du long intervalle pendant lequel je n’avais point reçu de vos lettres, cette poste m’en ayant apporté deux à la fois, auxquelles je vous répondrai selon l’ordre des dates.

Rien ne m’a plus surpris que celle du 24 octobre, où vous me marquez l’alarme que Thieriot vous a donnée mal à propos. Vous pouvez être tranquille sur tout ce qu’on vous écrit, puisque vous n’êtes point du tout soupçonné d’avoir eu part au libelle qu’on a fait contre le roi, ni même d’en avoir eu connaissance. Je vous exposerai, en peu de mots, l’affaire dont il s’agit, qui, dans le fond, n’est qu’une bagatelle méprisable, et aucunement digne de considération. Il y a un an qu’on vendit ici, sous le manteau, un libelle diffamatoire, attaquant la personne du roi, sous le titre de Don Quichotte au chevalier des Cygnes[2]. Les vers en sont passables, mais ce ne sont que des injures rimées. Le sens contient la bile la plus venimeuse qui fut jamais. C’est un tissu d’anecdotes cousues avec toute la malignité possible, et brodées d’une manière abominable. Le roi a vu cette pièce ; mais, sensible uniquement à la vraie gloire et à l’approbation des gens de bien, il a souverainement méprisé l’auteur et la production. On s’est contenté d’en défendre la vente sous de grièves peines. De plus, on n’ignore pas où cette pièce a été fabriquée. On sait que l’auteur infâme est de ces écrivains mercenaires que l’animosité d’une cour étrangère a incités au crime ; mais il est trop au-dessous d’un roi de s’amuser à punir un misérable. Si le Créateur voulait lancer son tonnerre sur chaque reptile qui, en sa frénésie, pousse l’audace jusqu’à le blasphémer, des nuages épais couvriraient continuellement la surface de la terre, et les foudres ne cesseraient de gronder dans les cieux. Croyez-vous, monsieur, que j’aurais été le dernier à vous avertir des soupçons injurieux qu’on aurait conçus contre vous, si le fait avait existé ? Vous me connaissez bien mal, et vous n’avez qu’une faible idée de mon amitié. Sachez que j’ai pris sur moi le soin de votre réputation. Je fais ici l’office de votre Renommée. Vous m’entendez, et vous comprenez bien que je ne prétends dire autre chose, sinon que je me suis chargé de défendre votre réputation contre les préjugés des ignorants, et contre la calomnie de vos envieux. Je réponds de vous corps pour corps ; et j’emploie arguments, exemples, et vos ouvrages mêmes, pour vous faire des prosélytes. Je peux me flatter d’avoir assez bien réussi, quoique je ne m’attribue aucun autre mérite que celui de vous avoir véritablement fait connaître de mes compatriotes. Je vous prie, monsieur, de vous tranquilliser désormais, et d’attendre que je vous donne le signal pour prendre l’alarme.

J’ai oublié de vous dire que l’officier dont Thieriot fait mention n’est point de mon régiment, et passe dans l’armée pour un homme peu véridique : ce qui peut d’autant plus vous ôter tout sujet d’inquiétude.

J’ai reçu votre chapitre de métaphysique sur la liberté, et je suis mortifié de vous dire que je ne suis pas entièrement de votre sentiment. Je fonde mon système sur ce qu’on ne doit pas renoncer volontairement aux connaissances qu’on peut acquérir par le raisonnement. Cela posé, je fais mes efforts pour connaître de Dieu tout ce qui m’est possible, à quoi la voie de l’analogie ne m’est pas d’un faible secours. Je vois premièrement qu’un Être créateur doit être sage et puissant. Comme sage il a voulu, dans son intelligence éternelle, le plan du monde ; et comme tout-puissant il l’a exécuté.

De là il s’ensuit nécessairement que l’Auteur de cet univers doit avoir eu un but en le créant. S’il a eu un but, il faut que tous les événements y concourent. Si tous les événements y concourent, il faut que tous les hommes agissent conformément au dessein du Créateur, et qu’ils ne se déterminent à toutes leurs actions que suivant les lois immuables de ses desseins, auxquelles ils obéissent en les ignorant ; sans quoi Dieu serait spectateur oisif de la nature ; le monde se gouvernerait suivant le caprice des hommes, et celui dont la puissance a formé l’univers serait inutile depuis que de faibles mortels l’ont peuplé. Je vous avoue que, puisqu’il faut opter entre faire un être passif ou du Créateur ou de la créature, je me détermine en faveur de Dieu. Il est plus naturel que ce Dieu fasse tout, et que l’homme soit l’instrument de sa volonté, que de se figurer un Dieu qui crée un monde, qui le peuple d’hommes, pour ensuite rester les bras croisés, et asservir sa volonté et sa puissance à la bizarrerie de l’esprit humain. Il me semble voir un Américain ou quelque sauvage qui voit pour la première fois une montre ; il croira que l’aiguille qui montre les heures a la liberté de se tourner d’elle-même, et il ne soupçonnera pas seulement qu’il y a des ressorts cachés qui la font mouvoir ; bien moins encore, que l’horloger l’a faite à dessein qu’elle fasse précisément le mouvement auquel elle est assujettie. Dieu est cet horloger. Les ressorts dont il nous a composes sont infiniment plus subtils, plus déliés et plus variés que ceux de la montre. L’homme est capable de beaucoup de choses ; et, comme l’art est plus caché en nous, et que le principe qui nous meut est invisible, nous nous attachons à ce qui frappe le plus nos sens, et celui qui fait jouer tous ces ressorts échappe à nos faibles yeux ; mais il n’a pas moins eu intention de nous destiner précisément à ce que nous sommes ; il n’a pas moins voulu que toutes nos actions se rapportassent à un tout, qui est le soutien de la société, et le bien de la totalité du genre humain.

Lorsqu’on regarde les objets séparément, il peut arriver qu’on en conçoive des idées bien différentes que si on les envisageait avec tout ce qui a relation avec eux. On ne peut juger d’un édifice par un astragale ; mais lorsqu’on considère tout le reste du bâtiment, alors on peut avoir une idée précise et nette des proportions et des beautés de l’édifice. Il en est de même des systèmes philosophiques. Dès qu’on prend des morceaux détachés, on élève une tour qui n’a point de fondement, et qui, par conséquent, s’écroule de soi-même. Ainsi, dès qu’on avoue qu’il y a un Dieu, il faut nécessairement que ce Dieu soit de la partie du système, sans quoi il vaudrait mieux, pour plus de commodité, le nier tout à fait. Le nom de Dieu, sans l’idée de ses attributs, et principalement sans l’idée de sa puissance, de sa sagesse et de sa prescience, est un son qui n’a aucune signification, et qui ne se rapporte à rien absolument.

J’avoue qu’il faut, si je puis m’exprimer ainsi, entasser ce qu’il v a de plus noble, de plus élevé, et de plus majestueux, pour concevoir, quoique très-imparfaitement, ce que c’est que cet Être créateur, cet Être éternel, cet Être tout-puissant, etc. Cependant j’aime mieux m’abîmer dans son immensité que de renoncer à sa connaissance et à toute l’idée intellectuelle que je puis me former de lui.

En un mot, s’il n’y avait pas de Dieu, votre système serait l’unique que j’adopterais ; mais, comme il est certain que ce Dieu est, on ne saurait assez mettre de choses sur son compte. Après quoi il reste encore à vous dire que, comme tout est fondé, ou bien comme tout a sa raison dans ce qui l’a précédé, je trouve la raison du tempérament et de l’humeur de chaque homme dans la mécanique de son corps. Un homme emporté a la bile facile à émouvoir ; un misanthrope a l’hypocondre enflé ; le buveur, le poumon sec ; l’amoureux, le tempérament robuste, etc. Enfin, comme je trouve toutes ces choses disposées de cette façon dans notre corps, je conjecture de là qu’il faut nécessairement que chaque individu soit déterminé d’une façon précise, et qu’il ne dépend point de nous de ne point être du caractère dont nous sommes. Que dirai-je des événements qui servent à nous donner des idées, et à nous inspirer des résolutions, comme, par exemple, le beau temps m’invite à prendre l’air ; la réputation d’un homme de bon goût qui me recommande un livre m’engage à le lire ; ainsi du reste ? Si donc on ne m’avait jamais dit qu’il y eût un Voltaire au monde, si je n’avais pas lu ses excellents ouvrages, comment est-ce que ma volonté cet agent libre, aurait pu me déterminer à lui donner toute mon estime ? En un mot, comment est-ce que je puis vouloir une chose si je ne la connais pas[3] ?

Enfin pour attaquer la liberté dans ses derniers retranchements, comment est-ce qu’un homme peut se déterminer à un choix ou à une action, si les événements ne lui en fournissent l’occasion ? Et ces événements, qui est-ce qui les dirige ? Ce ne peut être le hasard, puisque le hasard est un mot vide de sens. Ce ne peut donc être que Dieu. Si donc Dieu dirige les événements selon sa volonté, il dirige aussi et gouverne nécessairement les hommes ; et c’est ce principe qui est la base et comme le fondement de la providence divine, et qui me fait concevoir la plus haute, la plus noble et la plus magnifique idée qu’une créature aussi bornée que l’homme peut se former d’un Être aussi immense que l’est le Créateur. Ce principe me fait connaître en Dieu un Être infiniment grand et sage, n’étant point absorbé dans les plus grandes choses, et ne s’avilissant point dans les plus petits détails. Quelle immensité n’est pas celle d’un Dieu qui embrasse généralement toutes choses, et dont la sagesse a préparé, dès le commencement du monde, ce qu’il a exécuté à la fin des temps ! Je ne prétends pas cependant mesurer les mystères de Dieu selon la faiblesse des conceptions humaines : je porte ma vue aussi loin que je puis ; mais, si quelques objets m’echappent, je ne prétends pas renoncer ; à ceux que mes yeux me font apercevoir clairement.

Peut-être qu’un préjugé, qu’une prévention, que la flatteuse pensée de suivre une opinion particulière m’aveugle. Peut-être que j’avilis trop les hommes ; cela se peut, je n’en disconviens pas. Mais si le roi de France était en compromis avec le roi d’Yvetot, je suis sûr que tout homme sensé reconnaîtrait la puissance du roi Louis XV supérieure à l’autre. À plus forte raison devons-nous nous déclarer pour la puissance de Dieu, qui ne peut en aucune façon entrer en ligne de comparaison avec ces êtres fugitifs que le temps produit, dont le sort se joue, et que le temps détruit après une durée courte et passagère.

Lorsque vous parlez de la vertu, on voit que vous êtes en pays de connaissance ; vous parlez en maître de cette matière, dont vous connaissez la théorie et la pratique ; en un mot, il vous est facile de discourir savamment de vous-même. Il est certain que les vertus n’ont lieu que relativement à la société. Le principe primitif de la vertu est l’intérêt (que cela ne vous effraye point), puisqu’il est évident que les hommes se détruiraient les uns les autres sans l’intervention des vertus. La nature produit naturellement des voleurs, des envieux, des faussaires, des meurtriers ; ils couvrent toute la face de la terre ; et, sans les lois qui répriment le vice, chaque individu s’abandonnerait à l’instinct de la nature, et ne penserait qu’à soi. Pour réunir tous ces intérêts particuliers, il fallait trouver un tempérament pour les contenter tous ; et l’on convint que l’on ne se déroberait point réciproquement son bien, qu’on n’attenterait point à la vie de ses semblables, et qu’on se prêterait mutuellement à tout ce qui pourrait contribuer au bien commun.

Il y a des mortels heureux, de ces âmes bien nées qui aiment la vertu pour l’amour d’elle-même ; leur cœur est sensible au plaisir qu’il y a de bien faire. Il vous importe peu de savoir que l’intérêt ou le bien de la société demande que vous soyez vertueux. Le Créateur vous a heureusement formé de façon que votre cœur n’est point accessible aux vices ; et ce Créateur se sert de vous comme d’un organe, comme d’un instrument, comme d’un ministre, pour rendre la vertu plus respectable et plus aimable au genre humain. Vous avez voué votre plume à la vertu, et il faut avouer que c’est le plus grand présent qui lui ait jamais été fait. Les temples que les Romains lui consacrèrent sous divers titres servaient à l’honorer, mais vous lui faites des disciples. Vous travaillez à lui former des sujets, et donnez un exemple, par votre vie, de ce que l’humanité a de plus louable.

J’attends la Philosophie de Newton et l’Histoire de Louis XIV, qui, avec Césarion, me viendront le 16 janvier[4]. La goutte, la fièvre et l’amour, ont empêché mon petit ambassadeur de me joindre plus tôt. Il ne faut qu’un de ces maux pour déranger furieusement la liberté de notre volonté. Je ne manquerai pas de vous dire mon sentiment, avec toute la franchise possible, sur les ouvrages que vous avez bien voulu m’envoyer ; c’est la marque la plus manifeste que je puisse vous donner de l’estime que j’ai pour vous. Si je vous expose mes doutes, ce n’est point par arrogance, ce n’est point non plus que j’aie une haute opinion de mon habileté ; mais c’est pour découvrir la vérité. Mes doutes sont des interrogations, afin d’être plus foncièrement instruit, et pour éviter tous les obstacles qui pourraient se rencontrer dans une matière aussi épineuse qu’est celle de la métaphysique.

Ce sont là les raisons qui m’obligent à ne vous jamais déguiser mes sentiments. Il serait à souhaiter que tout commerce pût être un trafic de vérité ; mais combien y a-t-il d’hommes capables de l’écouter ? Une malheureuse présomption, une pernicieuse idée d’infaillibilité, une funeste habitude de voir tout ployer devant eux, les en éloignent. Ils ne sauraient souffrir que l’écho de leurs pensées, et ils poussent la tyrannie jusqu’à vouloir gouverner aussi despotiquement sur les pensées et sur les opinions[5] que les Russes peuvent gouverner une troupe de serviles esclaves. Il n’y a que la seule vertu qui soit digne d’entendre la vérité. Puisque le monde aime l’erreur, et qu’il veut se tromper, il faut l’abandonner à son mauvais destin ; et c’est selon moi l’hommage le plus flatteur qu’on puisse rendre à quelqu’un que de lui découvrir sans crainte le fond de ses pensées. En un mot, oser contredire un auteur, c’est rendre un hommage tacite à sa modération, à sa justice et à sa raison.

Vous me faites naître des espérances charmantes. Il ne vous suffit pas de m’instruire des matières les plus profondes, vous pensez encore à ma récréation. Que ne vous devrai-je pas ! Il est sûr que le ciel me devait, pour mon bonheur, un homme de votre mérite. Vous seul m’en valez des milliers.

Vous avez reçu à présent une bonne quantité de mes vers, que j’ai fait partir, à la fin de novembre, pour Cirey. J’aime la poésie à la passion ; mais j’ai trop d’obstacles à vaincre pour faire quelque chose de passable. Je suis étranger, je n’ai point l’imagination assez vive, et toutes les bonnes choses ont été dites avant moi. Pour à présent, il en est de moi comme des vignes, qui se ressentent toujours du terroir où elles sont plantées. Il semble que celui de Remusberg est assez propre pour les vers, mais que celui-ci[6] ne produit tout au plus que de la prose.

Vous voudrez bien assurer l’incomparable Émilie de toute mon estime ; elle a désarmé mon courroux par le morceau[7] de votre Métaphysique que je viens de recevoir. J’avais regret, je l’avoue, de trouver en elle la moindre bagatelle qui pût approcher de l’imperfection. La voilà à présent comme je désirais qu’elle fût. Si je ne trouve pas vos noms dans mes titres, je sens toutefois que vous êtes faits pour m’instruire, et moi pour vous admirer.

Il serait superflu de vous répéter les assurances de mon estime et de mon amitié. Je me flatte que vous en êtes convaincu, ainsi que de tous les sentiments avec lesquels je suis, monsieur, votre très-fidèlement affectionné ami,

Fédéric

  1. Le 1er janvier 1738. (Œuvres posthumes.)
  2. Voyez une note sur la lettre 782.
  3. C’est ce que dit Zaïre (acte I, scène i) :
    On ne peut désirer ce qu’on ne connaît pas.
  4. Me joindront le 15 de janvier. (Variante des Œuvres posthumes.)
  5. Voilà de très-bons sentiments ; mais quand Voltaire alla demeurer en Prusse, Frédéric décacheta les lettres du philosophe, et se brouilla avec celui-ci, qui, en matière de littérature, ne reconnaissait point de rois. Comparez la correspondance de 1737 avec celle de 1753, et le prince royal avec le roi. (Cl.)
  6. Celui de Berlin.
  7. Sur la liberté : voyez lettre 781.