Correspondance de Voltaire/1738/Lettre 853

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Correspondance : année 1738
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 34p. 459-461).

853. — À FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE.
(Cirey) avril.

Monseigneur, j’ai reçu de nouveaux bienfaits de Votre Altesse royale, des fruits[1] précieux de votre loisir et de votre singulier génie. L’ode à Sa Majesté la reine votre mère me paraît votre plus bel ouvrage. Il faut bien, quand votre cœur se joint à votre esprit, qu’il en naisse un chef-d’œuvre. Je n’y trouve à reprendre que quelques expressions qui ne sont pas tout à fait dans notre exactitude française. Nous ne disons pas des encens au pluriel ; nous ne disons point, comme on dit, je crois, en allemand, encenser à quelqu’un. Cette phrase n’est en usage que parmi quelques ministres réfugiés, qui tous ont un peu corrompu la pureté de la langue française. Voilà à peu près tout ce que ma pédanterie grammaticale peut critiquer dans cet ouvrage charmant, que je chéris comme homme, comme poëte, comme serviteur bien tendrement attaché à votre auguste personne.

Que je suis enchanté quand je vois un prince, né pour régner, dire :

Ta clémence et ton équité,
Ces limites de ta puissance !

Voilà deux vers que j’admirerais dans le meilleur poëte, et qui me transportent dans un prince. Vous faites, comme Marc-Aurèle, la satire des cours par votre exemple et par vos écrits, et vous avez, par-dessus lui, le mérite de dire en beaux vers, dans une langue étrangère, ce qu’il disait assez sèchement dans sa langue propre.

Si la tendresse respectable qui a dicté cette ode ne m’avait enlevé mon premier suffrage, je pourrais le donner à l’ode. Enfin il y a plus d’imagination, et le mérite de la difficulté surmontée, qu’on doit compter dans tous les arts, est bien plus grand dans une ode que dans une épître libre.

Le Printemps est dans un tout autre goût ; c’est un tableau de Claude Lorrain. Il y a un poète anglais, homme de mérite, nommé Thomson, qui a fait les Quntre Saisons dans ce goût-là, en blank verses, sans rime. Il semble que le même dieu vous ait inspirés tous deux.

Votre Altesse royale me permettra-t-elle de faire sur ce poëme une remarque qui n’est guère poétique ?

El dans le vaste cours de ses longs mouvements,
La terre gravitant et roulant sur ses flancs,
Approchant du soleil, en sa carrière immense…

Voilà des vers philosophiques, par conséquent leur devoir est d’être vrais et d’avoir raison. Ce n’est pas ici Josué qui s’accommode à l’erreur vulgaire, et qui parle en homme très-vulgaire ; c’est un prince copernicien qui parle, un prince dans les États de qui Copernic est né, car je le crois né à Thorn, et je pense que votre maison royale pourrait bien avoir des droits sur Thorn ; mais venons au fait. Ce fait est que la terre, du printemps à l’été, s’éloigne toujours du soleil, de façon qu’au milieu du cancer elle est environ d’un million de grands milles germaniques plus loin de cet astre qu’au milieu de l’hiver, et que nous avons, moyennant cette inégalité dans son cours, huit jours d’été de plus que d’hiver. Je sais bien qu’on a cru longtemps qu’en été nous étions plus près du soleil ; mais c’est une grande erreur. Il ne doit pas paraître singulier qu’un trente-troisième degré de proximité de plus ne nous échauffe pas, car je n’ai guère plus chaud à trente-deux pieds de ma cheminée qu’à trente-trois. Ce qui fait la chaleur n’est donc pas la proximité, mais la perpendicularité des rayons du soleil, et leur plus grande quantité réfractée de l’air sur la terre. Or, en été, les rayons sont plus approchants de la perpendicule et plus réfractés sur notre horizon septentrional, comme sait Votre Altesse. Je fais tout ce verbiage pour excuser mon unique critique. D’ailleurs, je ne puis trop remercier Votre Altesse royale de l’honneur qu’elle fait à notre Parnasse français.

J’envoie la quatrième Épître[2] par ce paquet ; je corrige la troisième. J’aurais envoyé les trois nouveaux derniers actes de Mérope, mais on les transcrit.

Ce que Votre Altesse royale a daigné me mander du czar Pierre Ier change bien mes idées. Est-il possible que tant d’horreurs aient pu se joindre à des desseins qui auraient honoré Alexandre ? Quoi ! policer son peuple, et le tuer ! Être bourreau, abominable bourreau, et législateur ! Quitter le trône pour le souiller ensuite de crimes ! Créer des hommes, et déshonorer la nature humaine ! Prince, qui faites l’honneur du genre humain par le cœur et par l’esprit, daignez me développer cette énigme. J’attendrai les mémoires que vos bontés voudront bien me communiquer, et je n’en ferai usage que par vos ordres. Je ne continuerai l’Histoire de Louis XIV, ou plutôt de son Siècle, que quand vous me le commanderez. Je ne veux … (Le reste manque.)

  1. Voyez plus haut le dixième alinéa de la lettre 845, de Frédéric, à laquelle celle-ci répond.
  2. Ou le quatrième des Discours sur l’Homme.