Correspondance de Voltaire/1739/Lettre 1071

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Correspondance de Voltaire/1739
Correspondance : année 1739GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 35 (p. 173-175).

1071. — À FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE.
À Cirey, le 15 février[1].

Monseigneur, j’ai reçu les étrennes. Je vous en ai donné en sujet, et Votre Altesse royale m’en a donné en roi. Votre lettre[2] sans date, vos jolis vers :

Quelque démon malicieux
Se joue assurément du monde, etc.


ont dissipé tous les nuages qui se répandaient sur le ciel serein de Cirey. Les peines viennent de Paris, et les consolations viennent de Remusberg. Au nom d’Apollon, notre maître, daignez me dire, monseigneur, comment vous avez fait pour connaître si parfaitement des états de la vie qui semblent être si éloignés de votre sphère ? Avec quel microscope les yeux de l’héritier d’une grande monarchie ont-ils pu démêler toutes les nuances qui bigarrent la vie commune ? Les princes ne savent rien de tout cela ; mais vous êtes homme autant que prince.

L’abbé Alary demandait un jour à notre roi permission d’aller à la campagne pour quelques jours, et de partir sur-le-champ. « Comment ! dit le roi, est-ce que votre carrosse à six chevaux est dans la cour ? » Il croyait alors que tout le monde avait un carrosse à six chevaux, au moins.

Vous me feriez croire, monseigneur, à la métempsycose. Il faut que votre âme ait été longtemps dans le corps de quelque particulier fort aimable, d’un La Rochefoucauld, d’un La Bruyère. Quelle peinture des riches accablés de leur bonheur insipide, des querelles et des chagrins qui en effet troublent les mariages les plus heureux en apparence ! Mais quelle foule d’idées et d’images ! Avec une petite lime de deux liards, que tout cet or-là serait parfaitement travaillé ! Vous créez, et je ne sais plus que raboter : c’est ce qui fait que je n’ose pas encore envoyer à Votre Altesse royale ma nouvelle tragédie[3] ; mais je prends la liberté de lui offrir un des petits morceaux que j’ai retouchés depuis peu dans la Henriade.

Mme la marquise du Châtelet vient de recevoir une lettre de Votre Altesse royale qui prouve bien que Remusberg va devenir une Académie des sciences. Il faut, monseigneur, que j’aime bien la vérité pour convenir qu’Émilie se trompe ; mais cette vérité l’emporte sur les rois, et même sur les Émilie.

Je pense que vous avez grande raison, monseigneur, sur ce feu causé par un vent d’ouest. Si les humains avaient attendu après Borée pour se chauffer, ils auraient couru grand risque de mourir de froid. Les plus grands vents passant par les branches d’arbres y perdent beaucoup de leur force : si ces branches sont sèches, elles tombent ; si elles sont vertes, leur froissement éternel ne produirait pas une étincelle. Le tonnerre a bien plus l’air d’avoir embrasé des forêts que le vent, et les différents volcans dont la terre est pleine ont été nos premières fournaises.

Le mémoire d’ailleurs est plein de recherches curieuses et de pensées aussi hardies que philosophiques : c’est le système de Boerhaave, c’est celui de Musschenbroeck, c’est très-souvent celui de la nature. Notre Académie a donné le prix à des gens dont l’un[4] dit que le feu est un composé de bouteilles, et l’autre, que c’est une machine de cylindre. Voilà le goût de notre nation : ce qui tient au roman a la préférence sur la simple nature. Aussi ne donnerai-je point Mérope ; mais je vais donner une tragédie toute romanesque ; quand on est dans le pays d’Arlequin, il faut avoir un habit de toutes couleurs, avec un petit masque noir.

Me si fala meis paterentur ducere vitam
Auspiciis, et sponte mea componere curas !

(Æneid., IV, v. 310.)

Si je vivais sous mon prince, je ne ferais pas de tels ouvrages ; je tâcherais de me conformer à sa façon mâle et vigoureuse de penser ; je ressusciterais mon feu mourant aux étincelles de son génie. Mais que puis-je faire en France, malade, persécuté, et toujours distrait par la crainte qu’à la fin l’envie et la persécution ne m’accablent ? Le désert où je me suis réfugié auprès de Minerve, qui a pris pour me protéger la figure de Mme du Châtelet ; ce désert, qui devrait être inaccessible aux persécuteurs, n’a pu empocher leur fureur d’y venir trouver un solitaire languissant, qui ne vivait que pour Votre Altesse royale, pour Émilie, et pour l’étude.

Je suis avec le plus profond respect et le plus tendre attachement, etc.

  1. La réponse à cette lettre est datée du 8 mars suivant.
  2. Cette lettre n’est pas dans la Correspondance.
  3. Zulime.
  4. M. Euler ; mais ce n’est pas à cette hypothèse de bouteilles, c’est à une fort, belle formule pour la propagation du son que l’Académie donna le prix. (K.)