Correspondance de Voltaire/1742/Lettre 1504

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Correspondance : année 1742
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 36p. 126-127).

1504. — À FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
À Paris, le 15 mai.

Quand vous aviez un père, et dans ce père un maltre,
Vous étiez philosophe, et viviez sous vos lois ;
Aujourd’hui, mis au rang des rois,
Et plus qu’eux tous digne de l’être,
Vous servez cependant vingt maîtres à la fois.
Ces maîtres sont tyrans ; le premier, c’est la Gloire,
Tyran dont vous aimez les fers,
Et qui met au bout de nos vers,
Ainsi qu’en vos exploits, la brillante Victoire.
La Politique à son côté,
Moins éblouissante, aussi forte,
Méditant, rédigeant, ou rompant un traité,
Vient mesurer vos pas, que cette Gloire emporte.
L’Intérêt, la Fidelité,
Quelquefois s’unissant, et trop souvent contraires ;
Des amis dangereux, de secrets adversaires ;
Chaque jour des desseins et des dangers nouveaux ;
Tout écouter, tout voir, et tout faire à propos ;
Payer les uns en espérance,
Les autres, en raisons ; quelques-uns, en bons mots ;
Aux peuples subjugués faire aimer sa puissance :
Que d’embarras ! que de travaux !

Régner n’est pas un sort aussi doux qu’on le pense :
Qu’il en coûte d’être un héros !

Il ne vous en coûte rien à vous, sire tout cela vous est naturel vous faites de grandes, de sages actions, avec cette même facilité que vous faites de la musique et des vers, et que vous écrivez de ces lettres qui donneraient à un bel esprit de France une place distinguée parmi les beaux esprits jaloux de lui.

Je conçois quelque espérance que Votre Majesté raffermira l’Europe comme elle l’a ébranlée, et que mes confrères les humains vous béniront après vous avoir admiré. Mon espoir n’est pas uniquement fondé sur le projet que l’abbé de Saint-Pierre[1] a envoyé à Votre Majesté. Je présume qu’elle voit les choses que veut voir le pacificateur trop mal écouté de ce monde, et que le roi philosophe sait parfaitement ce que le philosophe qui n’est pas roi s’efforce en vain de deviner. Je présume encore beaucoup de vos charitables intentions. Mais ce qui me donne une sécurité parfaite, c’est une douzaine de faiseurs et de faiseuses de cabrioles que Votre Majesté fait venir de France dans ses États. On ne danse guère que dans la paix. Il est vrai que vous avez fait payer les violons à quelques puissances voisines ; mais c’est pour le bien commun, et pour le vôtre. Vous avez rétabli la dignité et les prérogatives des électeurs. Vous êtes devenu tout d’un coup l’arbitre de l’Allemagne ; et quand vous avez fait un empereur, il ne vous en manque que le titre. Vous avez avec cela cent vingt mille hommes bien faits, bien armés, bien vêtus, bien nourris, bien affectionnés ; vous avez gagné des batailles et des villes à leur tête : c’est à vous à danser, sire. Voiture vous aurait dit que vous avez l’air à la danse ; mais je ne suis pas aussi familier que lui avec les grands hommes et avec les rois, et il ne m’appartient pas de jouer aux proverbes avec eux.

Au lieu de douze bons académiciens, vous avez donc, sire, douze bons danseurs. Cela est plus aisé à trouver, et beaucoup plus gai. On a vu quelquefois des académiciens ennuyer un héros, et des acteurs de l’Opéra le divertir.

Cet Opéra[2], dont Votre Majesté décore Berlin, ne l’empêche

    française. Les derniers mots de la lettre donnent à penser qu’elle est postérieure au 14 mai.

  1. L’abbé de Saint-Pierre a écrit une vingtaine de volumes sur la politique. Il envoyait souvent au roi de Prusse et à d’autres princes des projets d’une pacification générale. Le cardinal Dubois appelait ses ouvrages les rêves d’un homme de bien. (Note de Voltaire.) — Cette note existe dans l’édition de 1752 des Œuvres de Voltaire, tome III, pages 156-57.
  2. La première pièce qu’on y joua, le 20 décembre 1742, fut Cleopátre, musique de Graun.