Correspondance de Voltaire/1748/Lettre 1926

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Correspondance : année 1748
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 36p. 544-546).

1926. — À M. LE CHEVALIER DE FALKENER[1].
Lunéville, à la cour de Lorraine, ce 5 novembre 1748.

Dear sir, your letter has afforded me the most sensible satisfaction for when my friendship for you began, it was a bargain for life. Time that alters all things, and chiefly my poor tattered body, has not altered my sentiments.

You acquaint me you are a husband and a father, and I hope you are an happy one. It behooves a secretary to a great general, to marry a great officer’s daughter and really, I am transported with joy to see the blood of Marlborough, mixed with that of my dearest Falkener. I do present your lady with my most humble respects, and I kiss your child.

You are a lusty husband, and I, a weak bachelor, as much unhealthy as when you save me, but some twenty years older. Yet I have a kind of conformity with you : for if you are attached to a hero, so I am in the retinue of another, though not so intimately as you are. My king has appointed me one of the ordinary gentleman of his chamber : Gentilhomme ordinaire de sa chambre. Your post is more honourable and profitable ; yet I am satisfied with mine, because if it gives not a great income, it leaves me at my full liberty, which I prefer to kings.

The king of Prussia would once have given me one thousand pounds sterling per annum to live at his court and I did not accept of the bargain, because the court of a king is not comparable to the house of friend. I have lived these twenty years since with the same friends and you know what power friendship gets over a tender soul, and over a philosophical one.

I find a great delight in opening my heart to you, and in giving you thus an account of my conduct. I will tell you that being appointed also historiographer of France, I write the history of the late fatal war, which did much harm to all the parties, and did good only to the king of Prussia. I wish I could show you what I have wrote upon that subject. I hope I have done justice to the great duke of Cumberland. My history shall not be the work of a courtier, nor that of a partial man, but that of a lover of mankind.

As to the tragedy of Sémiramis, I’ll send it to you within a month or two. I always remember with great pleasure, that I dedicated to you the tender tragedy of Zaïre. This Sémiramis is quite of an other king. I have tryed, though it was a hard task, to change our French petits-maîtres into Athenian hearers. The transformation is not quite performed but the pièce has met with great applause. It has the fate of moral books that please many, without mending any body.

I am now, my dear friend, at the court of king Stanislas, where I have passed some months with all the easines and cheerfulness that I enjoyed once at Wandsworth : for you must know that king Stanislas is a kind of Falkener. He his indeed the best man alive. But, for fear you should take me for a wanderer of courts and a vagabond courtier, I will tell you that I am here with the very same friend whom I never parted from for these twenty years past, the lady du Châtelet, who comments Newton, and is now about printing a French translation of it ; she is the friend I mean.

I have at Paris some enemies, such as Pope had at London and I despise them as he did. In short, I live as happy as my condition can permit

Excepto quod non simul esses, cætera lætus !

I return you a thousand thanks, my dearest and worthy friend. I wish you all the happiness you deserve ; and I’ll be yours for ever[2].

Voltaire.

  1. Éditeurs, de Cayrol et François.
  2. Tracduction : Cher monsieur, votre lettre m’a fait le plus sensible plaisir, car, lorsque mon amitié pour vous a commencé, ce fut un bail pour la vie. Le temps, qui altère toute chose, et particulièrement mon pauvre corps usé, n’a pas changé mes sentiments. Vous m’apprenez que vous êtes mari et père j’espère que vous êtes doublement heureux. Il convient au secrétaire d’un grand général d’épouser la fille d’un grand capitaine, et je suis vraiment ravi de voir le sang de Marlborough mêlé à celui de mon cher Falkener. Je présente mes très-humbles respects à madame votre femme, et j’embrasse votre enfant. Vous êtes un mari vigoureux, et moi un faible garçon, aussi mal portant que lorsque vous m’avez vu, seulement plus vieux de quelque vingt ans. Cependant j’ai une sorte de conformité avec vous, car si vous êtes attaché à un héros, je suis, moi, à la suite d’un autre, mais non pas aussi près que vous. Mon roi m’a nommé gentilhomme ordinaire de sa chambre. Votre place est plus honorable et plus avantageuse ; néanmoins je suis content de la mienne, car si elle ne me donne pas un grand revenu, elle me laisse toute ma liberté, ce que je préfère aux rois. Le roi de Prusse voulut une fois me donner mille livres sterling par an pour vivre à sa cour ; je n’acceptai pas le marché, parce que la cour d’un roi n’est pas comparable à la maison d’un ami. J’ai vécu ces vingt dernières années avec les mêmes amis, et vous savez quel empire l’amitié prend sur une âme tendre et philosophe. J’éprouve un grand bonheur à vous ouvrir mon cœur et à vous rendre ainsi compte de ma conduite. Je vous dirai qu’étant nommé aussi historiographe de France, j’écris l’histoire de cette dernière guerre si funeste, qui fit tant de mal a tous les partis, et ne fit de bien qu’au roi de Prusse. Je voudrais pouvoir vous montrer ce que j’ai écrit sur ce sujet. J’espère que j’ai rendu justice à l’illustre duc de Cumberland. Mon histoire ne sera pas l’ouvrage d’un courtisan ni d’un homme partial, mais celui d’un ami de l’humanité. Quant à la tragédie de Semiramis, je vous l’enverrai dans un mois ou deux. Je me rappelle toujours avec plaisir que c’est à vous que j’ai dédié la tendre tragédie de Zaïre. Cette Sémiramis est d’un tout autre genre. J’ai essayé, malgré la difficulté de la tâche, de changer nos petits-maitres français en auditeurs athéniens. La transformation n’est pas tout à fait opéree ; cependant la pièce a été reçue avec de grands applaudissements. Elle a le sort des livres de morale, qui plaisent à beaucoup de monde sans corriger personne. Je suis maintenant, mon cher ami, à la cour du roi Stanislas, où j’ai passé quelques mois avec toute la liberté et l’agrément dont je jouissais autrefois à Wandsworth car vous savez que le roi Stanislas est une espèce de Falkener. C’est, en vérité, le meilleur homme de la terre. Mais, pour que vous n’alliez pas me prendre pour un coureur de rois et un courtisan vagabond, je vous dirai que je suis là avec le même ami dont je ne me suis jamais séparé depuis ces derniers vingt ans, Mme du Châtelet, qui commente Newton et fait imprimer maintenant ce travail en français. C’est elle qui est l’ami dont je veux parler. J’ai à Paris quelques ennemis, comme Pope en avait à Londres, et, comme lui, je les méprise. En un mot, je suis aussi heureux que ma condition me le permet :
    Excepte quod non simul esses, cætera lætus !
    Je vous envoie mille remerciements, mon très-cher et digne ami. Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez, et je serai pour jamais votre tout dévoué.