Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 1941

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Correspondance : année 1749
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 36p. 559-560).
1941. — À FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
Cirey, janvier.

Le jeune d’Arnaud, qui, par ses mœurs et par son esprit, paraît digne de servir[1] Votre Majesté, me manda, il y a quelque temps, que vous aviez daigné vous souvenir du plus ancien serviteur que vous ayez en France, et de l’admirateur le plus passionné que vous ayez en Europe ; mais je ne suis pas né heureux. Je n’ai point reçu les ordres dont Votre Majesté m’honorait ; j’étais en Lorraine, à la cour du roi Stanislas. Je sais bien que tous les gens de bon sens demanderont pourquoi je suis à la cour de Lunéville, et non pas à celle de Berlin. Sire, c’est que Lunéville est près des eaux de Plombières, et que je vais là souvent pour faire durer encore quelques jours une malheureuse machine dans laquelle il y a une âme qui est toute à Votre Majesté. Je suis revenu de Lunéville à cet ancien Cirey où vous m’avez donné tant de marques de vos bontés où nous avons vu votre ambassadeur Keyserlingk, dont nous déplorons la mort, et qui vous aimait si véritablement ; où nous avons vos portraits en toile et en or, et où nous parlons tous les jours des espérances que vous donniez en ce temps-là, et que vous avez tant passées depuis. Enfin, sire, le courrier qui s’était chargé de votre paquet ne l’a rendu ni à Lunéville ni à Cirey. Je le fais chercher partout, et, en attendant, je vous expose ma douleur. Il n’y a pas d’apparence que le paquet soit perdu ; mais il y a tant de contre-temps que probablement je ne l’aurai de plus de quinze jours. Soit prose, soit vers, je sens bien la perte que j’ai faite.

J’ai appris que Votre Majesté n’abandonnait pas tout à fait la poésie, et qu’en se donnant à l’histoire elle se prêtait encore aux fictions. Vous mettez à vous instruire et à instruire les hommes un temps que d’autres perdent à suivre des chiens qui courent après un renard ou un cerf. Vous avez envoyé à M. de Maupertuis des vers charmants[2]. Je vous assure qu’il n’y a aucun de nos ministres qui pût répondre en vers à Votre Majesté, et que tous les conseils des rois de l’Europe, pétris ensemble, ne pourraient pas seulement vous fournir une ode, à moins que milord Chesterfield ne fût du conseil d’Angleterre encore ne vous donnerait-il que des vers anglais, dont Votre Majesté ne se soucie guère. Pour moi, sire, qui aime passionnément vos vers, et qui n’en fais plus guère, je me borne à la prose, en qualité de chétif historiographe ; je compte les pauvres gens qu’on a tués dans la dernière guerre[3], et je dis toujours vrai, à plusieurs milliers près. Je démolis les villes de la barrière hollandaise ; je donne une vingtaine de batailles qui m’ennuient beaucoup, et, quand tout cela sera fait, je n’en ferai rien paraître car, pour donner une histoire, il faut que les gens qui peuvent nous démentir soient morts. J’ai vu un temps où Votre Majesté s’amusait à un pareil ouvrages[4] ; mais c’était César qui faisait ses Commentaires, et moi je suis un commis de ministre, qui extrais, dans les bureaux, les archives vraies ou fausses des malheurs, des sottises, et des méchancetés de notre siècle. Si Votre Majesté était curieuse de voir le commencement de ma bavarderie historique, j’aurais l’honneur de lui en envoyer, en la suppliant très-humblement de daigner corriger l’ouvrage de cette main qui écrit comme elle combat. Les maux continuels auxquels je suis condamné pour ma vie ne m’ont pas permis d’avancer beaucoup ma besogne. L’honneur d’entretenir Votre Majesté quelques heures me fournirait plus de lumières que toutes les pancartes de nos ministres. Mais je suis d’une faiblesse inconcevable, et Berlin est loin des eaux chaudes. Je n’ai plus de ressources que dans l’espérance d’un petit voyage de Votre Majesté aux bains de Charlemagne[5], votre devancier, ou à quelques autres bains où on étouffe de chaud. En ce cas, je m’empaquèterais pour avoir encore la consolation de voir Frédéric le Grand avant de mourir, et pour rassasier mes yeux et mes oreilles mais on passe sa vie à souhaiter et à faire le contraire de ce qu’on voudrait faire. On peut bien répondre de ses sentiments, mais il n’y a personne qui puisse dire ce qu’il fera demain. La destinée nous mène et se moque de nous. Ma destinée, sire, sera de vous être attaché jusqu’au dernier soupir de ma vie, et je lui demande de me permettre de pouvoir voir encore le premier des rois et des hommes. Je lui renouvelle mes très-profonds respects ; Mme du Châtelet y joint les siens.

  1. Comme correspondant littéraire. Voyez une note de la lettre 1894.
  2. Voltaire en cite deux dans sa lettre 1946.
  3. Éloge funèbre des officiers qui sont morts pendant la guerre de 1741 ; voyez tome XXIII, page 249.
  4. L’Histoire de mon temps, par Frédéric ; ouvrage qui fait partie de ses Œuvres posthumes, et embrasse les événements depuis juin 1740 jusqu’à la paix de Dresde du 25 décembre 1745. (B.)
  5. À Aix-la-Chapelle.