Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 1964

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Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 10-13).

1964. — À FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE[1].
À Versailles, ce 19 avril.

Sire, vous vous plaignez que je vous traite avec trop de douceur. Il est vrai que je ne dis pas de duretés à Votre Majesté ; mais, quand je loue et que je cite ce qui m’a paru bon dans les ouvrages qu’elle daigne me communiquer, n’est-ce pas vous dire la vérité, n’est-ce pas vous prier de la chercher et de la sentir vous-même ? Ne pouvez-vous pas comparer ces beaux morceaux avec les autres ? N’est-ce pas à celui qui les a faits d’en apercevoir la différence ?

Par exemple, ce morceau, dans votre Épître à Son Altesse royale madame la margrave de Baireuth[2], est excellent, et vous devez, en le relisant, vous rendre à vous-même ce témoignage :


Il n’est rien de plus grand, dans ton sort glorieux,


(il faudrait pourtant un hémistiche moins faible)

Que ce vaste pouvoir de faire des heureux,
Ni rien de plus divin, dans ton beau caractère,
Que cette volonté toujours prête à les faire,
Osait dire à César, ce consul orateur
Qui de Ligarius se rendit protecteur.
Et c’est à tous les rois qu’il paraît encor dire :
Pour faire des heureux vous occupez l’empire ;
Astres de l’univers, votre éclat est pour vous ;
Mais de vos doux rayons l’influence est pour nous.

Vous devez sentir que, dans tous ces vers, la rime, la césure, le nombre, ne coûtent rien au sens, que la netteté de la construction en augmente la force. Les deux derniers surtout sont admirables. Je ne crois pas que Votre Majesté doive trouver mauvais que j’aie lu ce morceau singulier au roi Stanislas, qui, au moins, fait de la prose, et à la reine sa fille. Elle en a été bien étonnée. Ce ne sont pas là des vers de roi, ce sont des vers du roi des poëtes. Voilà comment il en faut faire. Une douzaine de vers dans ce goût marquent plus de génie et font plus de réputation que cent mille vers médiocres. D’ailleurs, je n’en laisse point tirer de copie, et jamais aucun des vers que vous m’avez daigné envoyer n’a couru ; mais ceux-ci mériteraient d’être sus par cœur.

Voilà donc des pièces de comparaison que vous vous êtes faites vous-même. Voilà votre poids du sanctuaire. Pesez à ce poids tous les vers que vous ferez, et surtout avant que d’en envoyer à nos ministres[3] ; et soyez bien sûr, sire, qu’ils ne s’intéressent pas tant à ce petit avantage, aux charmes de ce talent, et à votre personne, que moi, et que je me connais mieux en vers qu’eux.

Quand vous avez fait un morceau aussi parfait que celui que je viens de vous citer, ne sentez-vous pas, sire, dans le fond de votre cœur, combien cet art des vers est difficile ? Je vous en crois convaincu ; mais si vous ne l’étiez pas, je vous prierais de relire votre lettre à Darget, que je renvoie à Votre Majesté soulignée et chargée de notes. Ne croyez pas que j’aie tout remarqué. Dites-vous à vous-même tout ce que je ne vous dis point. Examinez ce que j’ose vous dire, et puis, sire, si vous l’osez, accusez-moi d’en user avec trop de douceur.

Pourquoi vous parlé-jc aujourd’hui si franchement ? pourquoi vous fais-je des critiques si détaillées ? pourquoi dorénavant vous traiterai-je durement (si cela ne déplaît pas à la Majesté) ? C’est que vous en êtes digne ; c’est que vous faites en effet des choses excellentes, je ne dis pas excellentes pour un homme de votre rang, qu’on loue d’ordinaire comme on loue les enfants ; je dis excellentes pour le meilleur de nos académiciens. Vous avez un prodigieux génie, et ce génie est cultivé. Mais si, dans l’heureux loisir que vous vous êtes procuré avec tant de gloire, vous continuez à vous occuper des belles-lettres, si cette passion des grandes âmes vous dure, comme je l’espère ; si vous voulez vous perfectionner dans toutes les finesses de notre langue et de notre poésie, à qui vous faites tant d’honneur, il faudrait que vous eussiez la bonté de travailler avec moi deux heures par jour, pendant six semaines ou deux mois ; il faudrait que je fisse avec Votre Majesté des remarques critiques sur nos meilleurs auteurs. Vous m’éclaireriez sur tout ce qui est du ressort du génie, et je ne vous serais pas inutile sur ce qui dépend de la mécanique, et sur ce qui appartient au langage, et surtout aux différents styles. La connaissance approfondie de la poésie et de l’éloquence demande toute la vie d’un homme. Je n’ai fait que ce métier, et, à l’âge de cinquante-cinq ans, j’apprends encore tous les jours. Ces occupations vaudraient bien des parties de jeu, ou des parties de chasse[4]. Les amusements de Frédéric le Grand doivent être ceux de Scipion.

Si vous me permettiez alors d’entrer dans les détails, j’ose croire que vous conviendriez que la Sémiramis ancienne, dont Votre Majesté me parle[5], ne vaut rien du tout, et que le public, qui jamais ne s’est trompé à la longue ni sur les rois ni sur les auteurs, a eu très-grande raison de la réprouver. Et pourquoi l’a-t-il condamnée unanimement ? C’est que l’amour d’une mère pour son fils, cet amour qui brava les remords, est révoltant, odieux. L’amour de Phèdre avait besoin de remords, dans Euripide et dans Racine, pour trouver grâce, pour intéresser. Comment voulez-vous donc qu’on supporte l’amour d’une mère, quand d’ailleurs il joint à l’horreur d’un inceste dégoûtant la fadeur des expressions d’un amour de ruelle, jointe à un style toujours dur et vicieux ? Qu’est-ce qu’un Bélus qui parle toujours des dieux et de vertu, en faisant des actions de malhonnête homme ? Quelle conspiration que la sienne ! Comme elle est embrouillée et peu vraisemblable ! comme le roman sur lequel tout cela est bâti est mal tissu, obscur, et puéril ! Enfin quelle versification ! Voilà, sire, les raisons qui justifient notre public, depuis trente ans que cette pièce fut donnée. Comment pouvez-vous soupçonner qu’une cabale ait fait tomber cet ouvrage ? Tous les rois de là terre ne seraient pas assez puissants pour gouverner, pendant trente ans, le parterre de Paris. Passe pour quelques représentations. On ne s’acharne point contre Crébillon, en disant ainsi, avec tout le monde, que ce qui est mauvais est mauvais. On lui rend justice, comme quand on loue les très-belles choses qui sont dans Électre et dans Rhadamiste. Je parle de lui avec la même vérité que je parle de Votre Majesté à vous-même. Ne croyez pas non plus que, dans notre Académie, nous nous reprochions sans cesse nos incorrections. Nous avons trouvé très-peu de fautes contre la pureté de la langue dans Racine, dans Boileau, dans Pascal ; et ces fautes, qui sont légères, ne dérobent rien à l’élégance, à la noblesse, à la douceur du style. L’Académie de la Crusca a repris beaucoup de fautes dans le Tasse ; mais elle avoue qu’en général le style du Tasse est fort bon.

Je ne parlerai ici de moi que par rapport à mes fautes. J’en ai laissé échapper beaucoup de ce genre, et je les corrige toutes. Car actuellement je m’occupe à revoir toute l’édition de Dresde[6]. Je change souvent des pages entières, afin de n’être pas indigne du siècle dans lequel vous vivez.

J’ai eu, en dernier lieu, une attention scrupuleuse à écrire correctement ma dernière tragédie ; cependant, après l’avoir revue avec sévérité, j’avais encore laissé trois fautes considérables contre la langue, que l’abbé d’Olivet m’a fait corriger.

La difficulté d’écrire purement dans notre langue ne doit pas vous rebuter. Vous êtes parvenu, sire, au point où beaucoup d’habitants de Versailles ne parviendront jamais. Il vous reste peu de pas à faire. Vous avez arraché les épines, il ne vous coûtera guère de cueillir les roses ; et votre puissant génie triomphe des petits détails comme des grandes choses. Mais j’ai bien peur que vous n’alliez cueillir des lauriers aux dépens des Russes, au lieu de cultiver en paix ceux du Parnasse. Votre Majesté ne m’a point envoyé l’épître à M. Algarotti. Je crois qu’à la place on a mis dans le paquet une seconde copie de celle à M. Darget.

Je me mets aux pieds de Votre Majesté.

  1. La réponse est sous le n° 1973.
  2. Sur l’Usage de la fortune.
  3. Frédéric avait envoyé des vers à Maurepas.
  4. Le dauphin, père de Charles X, aimait beaucoup la chasse, mais en en revenant un jour, en 1755, ayant blessé mortellement son écuyer Chambors, il y renonça pour toujours. (Cl.)
  5. Voyez tome XXXVI, page 573 ; mais il doit y avoir une autre lettre sur Sémiramis, qui est perdue.
  6. Voyez une note sur la lettre 1869.