Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 1989

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Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 35-36).

1989. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL,
à paris.
À Lunéville, le 29 juillet.

Anges, voici le cas de déployer vos ailes. M. de La Reynière doit vous envoyer une tragédie[1] ; ce n’est pas lui pourtant qui en est l’auteur, c’est moi. Cela pourra amuser Mme d’Argental dans son superbe palais d’Auteuil. Je vous vois déjà assemblés, messieurs, et me jugeant en petit comité.

Mais Nanine, mais Sémiramis, que deviendront-elles ? On m’a mandé que cet honnête homme, cet illustre poëte Roi, outré, comme de raison, de ce qu’à la Comédie on avait préféré cette Nanine à une excellente pièce de sa façon, m’avait honoré de la lettre du monde la plus polie et la plus affectueuse. Il ne serait pas mal, pour mortifier ce scorpion qu’on ne peut écraser, de reprendre Nanine avant Fontainebleau, d’autant plus qu’il la faudra jouer à la cour, et qu’il y aura là des personnes qui, dans le fond du cœur, n’en seront pas mécontentes. Mais Sèmiramis ! Sémiramis ! c’est là l’objet de mon ambition. Ninus sera-t-il toujours si mesquinement enterré ? J’écris à M. de Richelieu, premier gentilhomme de la chambre ; j’envoie à M. de Cury, intendant des menus-tombeaux, un petit mémoire pour avoir une grande diable de porte qui se brise avec fracas aux coups du tonnerre, et une trappe qui fasse sortir l’ombre du fond des abîmes. Notre ami Legrand[2] avait trop l’air du portier du mausolée. Ce coquin-là sera-t-il toujours gras comme un moine ?

On ne m’a pas dit que les Amazones[3] aient fait une grande fortune. J’en suis fâché pour Mme du Boccage, qui prenait la chose fort à cœur ; et j’en suis fâché pour ma nièce[4] qui veut vite réparer l’honneur du sexe ; mais, si elle se presse, cet honneur-là restera comme il est. Elle devrait bien avoir pour vous autant de docilité que son oncle.

Bonsoir, mes divins anges. Quel barbare persécute donc ce pauvre Diderot[5] ? Je hais bien un pays où les cagots font coffrer un philosophe.

P. S. Je vous avais parlé de mettre Nanine en cinq actes ; mais ce projet me parait souffrir bien des difficultés, et il ferait tort à d’autres idées[6] que j’ai dans ma pauvre tête. En attendant que je puisse l’exécuter, je vous supplie de faire donner, après les chaleurs, cinq ou six représentations de Nanine, quand ce ne serait que pour faire faire la grimace à Roi, et enlaidir encore le vilain.

  1. Amélie, ou le Duc de Foix.
  2. Legrand fils ; voyez tome XXXIV, page 40.
  3. Tragédie de Mme du Boccage, jouée le 24 juillet 1749.
  4. Mme Denis désirait faire jouer sa Coquette punie.
  5. Voyez une note de la lettre 1978.
  6. Voltaire songeait, comme on l’a dit, à composer Rome sauvée.