Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 1991

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Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 38-39).

1991. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
À Lunéville, le 12 août.

Ô anges ! j’oserai écrire pour ce brave meurtrier dont vous me parlez. Le service du roi de Prusse est un peu plus sévère que celui de nos partisans ; mais aussi il aura le plaisir d’appartenir à un grand homme.

Ah ! vraiment, il est bien question de ce pauvre ouvrage, de cette tragédie[1] dans le goût ordinaire ! je n’y veux pas assurément songer. Lisez, lisez seulement ce que je vous envoie ; vous allez être étonnés, et je le suis moi-même. Le 3 du présent mois, ne vous en déplaise, le diable s’empara de moi et me dit : Venge Cicéron et la France, lave la honte de ton pays. Il m’éclaira, il me fit imaginer l’épouse de Catilina, etc. Ce diable est un bon diable, mes anges ; vous ne feriez pas mieux. Il me fit travailler jour et nuit. J’en ai pensé mourir ; mais qu’importe ? En huit jours, oui, en huit jours et non en neuf, Catilina a été fait[2], et tel à peu près que les premières scènes que je vous envoie. Il est tout griffonné, et moi tout épuisé. Je vous l’enverrai, comme vous croyez bien, dès que j’y aurai mis la dernière main.

Vous n’y verrez point de Tullie amoureuse, point de Cicéron maquereau ; mais vous y verrez un tableau terrible de Rome, et


j’en frémis encore. Fulvie vous déchirera le cœur, vous adorerez Cicéron. Que vous aimerez César ! que vous direz : Voilà Caton ! Et Lucullus, Crassus, qu’en dirons-nous ?

mes chers anges ! Mérope est à peine une tragédie en comparaison ; mais mettons au moins huit semaines à corriger ce que nous avons fait en huit jours. Croyez-moi, croyez-moi, voilà la vraie tragédie. Nous en avions l’ombre, mais il s’agit qu’elle soit aussi bonne que le sujet est beau.

J’ai fait à peu près ce que vous avez voulu pour Nanine ; c’est l’affaire de deux minutes.

Adieu, adieu ; ma tendresse pour vous est l’affaire de ma vie. Mme du Châtelet vous fait mille compliments. Portez-vous comme elle, et perdez moins à la comète[3] qu’elle et moi.

P. S. Je suis peu de votre avis, messieurs, sur bien des points qui concernent Adélaïde ; mais c’est pour une autre fois. Réservons-la comme un pâté froid : on le mangera quand on aura faim.

  1. Amélie, ou le Duc de Foix.
  2. Rome sauvée, ou Catilina ; voyez tome V, page 199,
  3. Voyez une note sur la lettre 1912.