Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 1993

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Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 42-43).

1993. — À MADAME LA DUCHESSE DU MAINE[1]i.
Lunéville, ce 14 août.

Madame, Votre Altesse sérénissime est obéie, non pas aussi bien, mais du moins aussi promptement qu’elle mérite de l’être. Vous mavez ordonné Catilina, et il est fait. La petite-fille du grand Condé, la conservatrice du bon goût et du bon sens, avait raison d’être indignée de voir la farce monstrueuse du Catilina de Crébillon trouver des approbateurs. Jamais Rome n’avait été plus avilie, et jamais Paris plus ridicule. Votre belle àme voulait venger l’honneur de la France ; mais j’ai bien peur qu’elle n’ait remis sa vengeance en indignes mains. Je ne réponds, madame, que de mon zèle : il a été peut-être trop prompt. Je me suis tellement rempli l’esprit de la lecture de Cicéron, de Salluste, et de Plutarque, et mon cœur s’est si fort échauffé par le désir de vous plaire, que j’ai fait la pièce en huit jours. Vous aurez la bonté, madame, d’y compter aussi huit nuits. Enfin l’ouvrage est achevé ; je suis épouvanté de cet effort ; il n’est pas croyable, mais il a été fait pour Mme la duchesse du Maine.

Mme du Châtelet, à qui j’apportais un acte tous les deux jours, était aussi étonnée que moi. Il y a ici trois ou quatre personnes qui ont le goût très-cultivé, et même très-difficile ; qui ne veulent point que l’amour avilisse un sujet si terrible ; qui me croiraient perdu si la galanterie de Racine venait affaiblir entre mes mains la vraie tragédie, qu’il n’a connue que dans Athalie ; qui me croiraient perdu encore si je tombais dans les déclamations de Corneille ; qui veulent une action continue, toujours vive, toujours intriguée, toujours terrible ; un tableau fidèle et agissant de Rome entière ; Cicéron dans sa grandeur. César dans l’aurore de la sienne, et déjà au-dessus des autres hommes ; les Catilinaires en action, la vérité fidèlement observée, et, pour toute fiction, Catilina éperdument épris de sa femme, avec qui il est marié en secret, femme vertueuse et qui aime véritablement son mari ; Catilina forcé de tuer le père de sa femme, dans l’instant que ce Romain va révéler la conspiration. Voilà en gros, madame, ce que l’on désirait et ce que l’on a trouvé pour le fonds. Peut-être la longue habitude que j’ai de faire des vers, la sublimité du sujet, surtout l’ardeur de vous plaire, m’ont élevé au-dessus de moi-même. Mme du Châtelet me flatte que Votre Altesse trouvera Catilina le moins mauvais de mes ouvrages ; je n’ose m’en flatter. Je le souhaite pour l’honneur des lettres, si indignement déshonorées ; et il faut, de plus, qu’un ouvrage fait par vos ordres soit bon. Mais enfin, que mon obéissance et mon zèle me tiennent lieu de quelque chose. Protégez donc, madame, ce que vous avez créé. On m’apprend que votre protection nous donne l’abbé Le Blanc pour confrère à l’Académie. Il vous est plus aisé, madame, de donner une place au mérite que de donner le talent nécessaire pour faire Catilina.

Il faut à présent revoir avec un flegme sévère ce que j’ai fait avec le feu de l’enthousiasme ; il s’agit d’être correct et élégant : voilà ce qui coûte plus qu’une tragédie. Je ne me console point de n’être point aux pieds de Votre Altesse dans Anet : c’est là que j’aurais dû travailler ; mais votre royaume est partout. J’ai combattu pour vous sur la frontière contre les barbares[2] ; c’est votre étendard que je porte.

Je suis avec un profond respect, etc.

  1. Née en 1676, morte le 23 janvier 1753 ; voyez tome V, page 79 ; et XXXIII, 176.
  2. Les partisans de Crébillon, et ce poëte lui-même.