Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 1994

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Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 43-44).

1994. — DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
Sans-Souci, 15 août.

Si mes vers ont contribué à l’Épître[1] que je viens de recevoir, je les regarde comme mon plus bel ouvrage. Quelqu’un qui assista à la lecture de cette Épître s’écria dans une espèce d’enthousiasme : « Voltaire et le maréchal de Saxe ont le même sort ; ils ont plus de vigueur dans leur agonie que d’autres en pleine santé. »

Admirez cependant la différence qu’il y a entre nous deux : vous m’assurez que mes vers ont excité votre verve, et les vôtres ont pensé me faire abjurer la poésie. Je me trouve si ignorant dans votre langue, et si sec d’imagination, que j’ai fait vœu de ne plus écrire. Mais vous savez malheureusement ce que sont les vœux des poètes, les zéphyrs les emportent sur leurs ailes, et notre souvenir s’envole avec eux.

Il faut être Français et posséder vos talents pour manier votre lyre. Je corrige, j’efface, je lime mes mauvais ouvrages pour les purifier de quantité de fautes dont ils sont remplis. On dit que les joueurs de luth accordent leur instrument la moitié de leur vie, et en touchent l’autre. Je passe la mienne à écrire, et surtout à effacer. Depuis que j’entrevois quelque certitude à votre voyage, je redouble de sévérité sur moi-même.

Soyez sûr que je vous attends avec impatience, charmé de trouver un Virgile qui veut bien me servir de Quintilien. Lucine est bien oiseuse, à mon gré ; je voudrais que Mme du Chàtelet se dépêchât, et vous aussi. Vous pensez ne faire qu’un saut du baptême de Cirey à la messe de notre nouvelle église. La charité est éteinte dans le cœur des chrétiens, les collectes n’ont pu fournir de quoi couvrir cette église ; et, à moins que de vouloir entendre la messe en plein vent, il n’y a pas moyen de l’y dire.

Marquez-moi, je vous prie, la route que vous tiendrez, et dans quel temps vous serez sur mes frontières, afin que vous trouviez des chevaux[2]. Je sais bien que Pégase vous porte, mais il ne connaît que le chemin de l’immortalité. Je vous la souhaite le plus tard possible, en vous assurant que vous ne serez pas reçu avec moins d’empressement que vous n’êtes attendu avec impatience.

Fédéric.

  1. l’Épître à Mme Denis.
  2. Faute de chevaux. Voltaire fut obligé de rester quinze jours à Clèves, en juillet 1750, quand il alla à Berlin.