Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 2009

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Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 59-60).

2009. — DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
Potsdam, 4 septembre.

Je reçois votre Catilina, dont il m’est impossible de deviner la suite. Il n’est pas plus possible de juger d’une tragédie par un seul acte que d’un tableau par une seule figure. J’attends d’avoir tout vu pour vous dire ce que je pense du dessein, de la conduite, de la vraisemblance, du pathétique, et des passions. Il ne me convient pas d’exposer mes doutes à l’un des quarante juges de la langue française sur la partie de l’élocution ; si cependant mon confrère en Apollon et mon concitoyen, le comte Bar[1], m’avait envoyé cet acte, je vous demanderais si l’on peut dire :


Tyran par la parole, il faut finir ton règne[2] ;


si le sens ne donne pas lieu à l’équivoque. Je crois qu’on peut dire : Son éloquence l’a rendu le tyran de sa patrie, il faut finir son règne. Mais, selon la construction du vers, nous autres Allemands, qui peut-être n’entendons pas bien les finesses de la langue, nous comprenons que c’est par la parole qu’il faut finir son règne.

Je suis bien osé de vous communiquer mes remarques. Si cependant j’ai eu quelque scrupule sur ce vers-là, il ne m’a pas empêché de me livrer avec plaisir à l’admiration d’une infinité de beaux endroits où l’on reconnaît les traits de ce pinceau qui fit Brutus, la Mort de César, etc., etc.

Votre lettre[3] est charmante ; il n’y a que vous qui puissiez en écrire de pareilles. Il semble que la France soit condamnée d’enterrer avec vous dix personnes d’esprit que différents siècles lui avaient fait naître.

Puisque Mme du Châtelet fait des livres, je ne crois pas qu’elle accouche par distraction. Dites-lui donc qu’elle se dépêche, car j’ai hâte de vous voir. Je sens l’extrême besoin que j’ai de vous, et le grand secours dont vous pouvez m’être. La passion de l’étude me durera toute ma vie. Je pense sur cela comme Cicéron[4], et comme je le dis dans une de mes épîtres[5]. En m’appliquant je puis acquérir toutes sortes de connaissances ; celle de la langue française, je veux vous la devoir. Je me corrige autant que mes lumières me le permettent ; mais je n’ai point de puriste assez sévère pour relever toutes mes fautes. Enfin je vous attends, et je prépare la réception du gentilhomme ordinaire et du génie extraordinaire.

On dit à Paris que vous ne viendrez point, et je dis que oui, car vous n’êtes point un faussaire ; et, si l’on vous accusait d’être indiscret, je dirais que cela peut être ; de vous laisser voler, j’y acquiescerais ; d’être coquet, encore. Vous êtes enfin comme l’éléphant blanc pour lequel le roi de Perse et l’empereur du Mogol se font la guerre, et dont ils augmentent leurs titres quand ils sont assez heureux pour le posséder. Adieu. Si vous venez ici, vous verrez à la tête des miens : Fédéric, par la grâce de Dieu, roi de Prusse, électeur de Brandebourg, possesseur de Voltaire, etc.

  1. Georges-Louis baron de Bar, homme de lettres, né en Westphalie vers 1701, mort à Barnau, dans l’évêché d’Osnabrück, le 6 août 1767. On a de lui des Épitres diverses sur des objets différents ; Londres, 1740, 2 volumes in-8°.
  2. Voyez plus bas, lettre 2032.
  3. Celle du 18 août précédent.
  4. Tusculanes, v. 36.
  5. Épître à Hermotime sur l’avantage des lettres.